D AGRIPPA P AUBIGNÉ
On trouve dans le Blaisois, à une petite distance de Marchenoir, un château curieux, que l'on visite volontiers comme un intéressant vestige de l'architecture féodale, le château de Talcy (1). La terre de Talcy avait été , en 1517^ achetée par Bernard Salviati , membre d'une famille italienne qui avait suivi Catherine de Médicis en France, et qui comptait deux cardinaux , neveux par leur mère de Léon X, et, par conséquent, parents de Catherine.
Il n'est donc pas surprenant que le château de Talcy ait été à maintes reprises honoré de visites royales, et qu'on y montre encore la chambre des Valois. Catherine, François II, Charles IX, Henri III y résidèrent. Ce fut dans ce château, qu'en 1562,
« ayant la grecque et l'hebrayque en main comme la fran- « çoise. J'estois entièrement destourné de la grecque sans « elle; mais elle, ayant reconnu en moij quelque aiguillon « d'amour en son endroit, se servit de cette puissance pour « me forcer par reproches, par doctes injures auxquelles je « prenois plaisir, par la prison qu'elle me donnoit dans son ic cabinet, comme à un enfant de douze à treize ans, à faire « les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnait. » {Lettre de d'Aubigné à ses filles touchant les femmes doctes du siècle, I, 448.) Ainsi, ce qui empêcha d'Aubigné de se sauver de Genève avant 14 ans, ce qui l'y retenait pour faire des vers grecs, c'était un « aiguillon d'amour ». Décidément, il était précoce en toutes choses.
(1) Le château de Talcy est aujourd'hui la propriété de M. Albert Stapfer, l'excellent traducteur de Faust. Voir la Notice historique et chronologique sur le château de Talcy, par A. Storelli. Paris, Baschet, 1883.
lamentable année (1) qui vit le massacre de Yassy et le commencement des guerres civiles, Catherine réunit les chefs des deux partis et entama avec eux la conférence de Talcy, interrompue, à peine commencée, par le brusque départ du prince de Condé. S'il fallait en croire certain écrivain, dont l'assertion ne nous paraît, du reste, corroborée d'aucune preuve , l'on excuserait facilement ce prince d'avoir ainsi faussé compagnie à la reine mère ; il venait, dit-on, de recevoir avis qu'à l'issue de la conférence il devait être assassiné.
Des mains de Bernard Salviati, Talcy avait passé à celles de Jean, son fils, surintendant de la maison de la duchesse de Lorraine. Celui-ci avait épousé Jaquette Le Malon de Bercy, fille d'une ancienne famille française, qui ne s'éteignit qu'au commencement de ce siècle (2).
(4) Elle parut telle dès lors, et à tous, témoins ces vers de Ronsard :
Dès longtemps les escrits des antiques proflifetes, Les songes menaçants, les bidenses combteF, Avaient assez prédit que l'an soixante et deux Rendroit de tons côtés les Français malheureux, Tués, assassinés; mais, pour n'être pus sages. Foi n'avons ajoutée a ces divins présages.
(^Discoun des misères de ce temps.)
(2) Ce fut un Le Malon qui , au XVII« siècle , lit construire, d'après les plans de Mansard, le château de Bercy, sur l'emplacement duquel passe aujourd'hui le chemin de fer de Vincennes. Président au Parlement, ce Le Malon était surtout célèbre, dit-on, par sa prodigieuse avarice. — Une Salviati, tante de Jean, avait épousé Guillaume de Musset, lini îles ancêtres directs d'Alfred de -Musset.
d' AGRIPPA d'AUBIGNÉ. 10
En 1571, la femme du seigneur de Talcy était morte. La châtelaine de ce domaine princier était sa flUe Diane, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et d'une merveilleuse beauté. Cette beauté tenait à la fois de l'orgueil de sa race et de la grâce de son âge ; elle avait dans toute sa démarche quelque chose d'impérieux et de doux, un charme fier qui semblait justifier son nom de Diane , un teint éblouissant de blancheur, des mains d'ivoire, des cheveux d'or, des yeux noirs (1).
D'Aubigné avait 19 ans. Il venait de traverser la troisième guerre civile, celle qui aboutit, en 1570, àla paix de St-Germain. Il s'y était distingué par son intrépidité, et en même temps, lancé si jeune et isolé au milieu des désordres de la vie des camps, il s'était laissé entraîner assez loin des enseignements qui avaient nourri son enfance, notamment de ce commandement du Décalogue : c< Tu ne prendras pas le nom de Dieu en vain «, et de ce précepte de l'Évangile : « Qu'aucune parole « déshonnête ne sorte de votre bouche (2). ' Il fait l'aveu et s'accuse du cynisme de son langage d'alors dans des termes qui nous semblent aujourd'hui toucher eux-mêmes au cynisme (3). Mais la conscience n'était jamais longue à se réveiller chez notre jeune huguenot. Si vigoureux qu'il fût.
{[) Hécatombe, sonnet 25, III, 25; sonnet 11, III, 20, et passim.
(2) Ép. aux Col., III. 8.
(3) Œuvres complètes, III, 221.
20 l'A. JEUNESSE
les fatigues avaient été trop fortes pour son âge. n tomba gravement malade. •- Celte maladie, » dit-il dans ses mémoires, « le changea entièrement .' et le rendit à lui-mesme (1) », et dans une de ses poésies, racontant les tribulations de ces débuts de sa vie militaire, il s'exprime en ces termes:
Dieu estoit mort pour moy et son ire alumée.
A ce point foudroya sa main sévère armée,
Me frappa insolent, changeant de furieux,
Sur un lit, en deux jours, le sens, l'ârue et les yeux.
Je trouvay Dieu encore, et par la maladie,
Qui me mit à la mort, je retrouvai ma vie (2).
Pendant cette maladie môme , une nouvelle épreuve venait l'assaillir. Le peu de bien que lui avaient laissé ses parents avait été usurpé par un homme, maître d'hôtel du duc de Longueville. qui offrit de lui prouver en justice que lui, d'Aubigné, avait été tué dans la dernière guerre. Ses parents maternels, qui étaient catholiques ardents, le désavouèrent. Son fermier, qui lui devait trois années de fermages, espéra s'acquitter d'un coup, et le méconnut également- « Lors le misérable, à « qui les parents, l'argent, la faveur et la santé « desfailloyent , se fait porter demi - mort par « bateau à Orléans, et de lu. dans l'auditoire, où, « estant dans une chaire fort basse, il eut perrais-
(1) Œxivres complètet, I, 17.
d'agrippa d'aubiginé. 21
(( sion de plaider sa cause. » Son discours fut tel que le juge, l'écoutant, commence à regarder « d'un « œil furieux » ses adversaires, et que ceux-ci, entraînés à la fois et elfrayés, se levèrent tous ensemble, s'écrièrent qu'il n'y avait que le flls de Jean d'Aubigné qui pût parler ainsi, lui demandèrent pardon et lui restituèrent ses biens. Je rappelle qu'il avait alors 19 ans (1).
Ce fut cette même année que, convalescent, passant par aventure au château de Talcy , il devint passionnément amoureux de la belle Diane Salviati.
La famille de Diane était catholique. Comme je l'ai dit, elle comptait deux cardinaux. Mais elle avait des attaches avec les réformés. Le frère de Jean , le chevalier Salviati , était écuyer de Marguerite de Valois , reine de Navarre , et chef de son conseil (2).
Jean Salviati prit en goût le jeune Agrippa. Il le retint auprès de lui. Il s'intéressa à ses projets, écouta avec bienveillance l'histoire de son père et de ses jeunes années , lui donna des conseils, lui fit connaître par ses récits les principaux personnages du temps. Un jour , il lui conta une
(1) Œuvres complètes, l, 17 et 18.
(2) Choses mémorables du règne de Henri III, tome II, p. 192. Le chevalier Salviati était en même temps grand maître de l'ordre des hospitaliers de Saint-Lazare. D'après la règle de fondation de cet ordre, le grand maître devait être un lépreux. Mais, depuis longtemps, une décision du pape avait abrogé cet article des statuts. (Bulle d'Innocent IV, 1253.)
anecdote qui. bien que sans lien avec notre sujet, est trop piquante pour que nous ne l'arrêtions pas au passage. C'était au moment de la conférence de Talcy. La reine-mère et le roi de Navarre , le père d'Henri IV, étaient un soir à la fenêtre d'une chambre assez basse , cachés dans l'ombre des tours. Là, Catherine put voir de quelle popularité elle jouissait. Comme ils causaient à voix basse ,
ils entendaient deux paysans mais je laisse
la parole à d'Aubigné qui, avec raison, n'a pas jugé l'aventure indigne de son Histoire universelle. Ils entendaient donc ■' deux goujats qui , " faisant rôtir une oie à une broche de bois, « chantaient des villenies contre la reine. L'un disait •< que le cardinal « (c'est le cardinal de Lorraine) « l'avait engrossée d'un petit mulet ; et puis ils « maugréaient de la chienne, tant elle leur faisait « de maux. Le roi de Navarre s'indigna , et pensant bien faire sa cour, prit « congé de la reine « pour les aller faire pendre « (justice sommaire !). Mais Catherine l'arrêta , se pencha hors de la fenêtre , cria à ceux qui l'outrageaient : « Hé ! que « vous a-t-elle fait? Elle est cause que vous rô- '< tissez l'oie ! « Puis , se tournant en riant vers Antoine de Bourbon , elle lui dit : « Mon cousin, « il ne faut pas que nos colères descendent là ; " ce n'est pas notre gibier (1). » Son gibier, ce devait être Colignyje duc de Guise, tant d'autres; pour gibier, à ce moment-là même, elle avait
(1) IJlst. nniv.,t. I, liv. III, ch. v.
d'agrippa d'aubigné 23
peut-être le prince de Conclé ; ce n'était pas le temps de s'amuser aux bagatelles de la porte.
Le jeune partisan écoutait avec plaisir et notait les entretiens du sieur de Talcy, Du premier coup, il avait pu juger que la conquête du père de Diane ne serait pas difficile à faire. Restait celle de Diane. Et c'est là que nous allons voir toute la vaillance du capitaine , toute la finesse du diplomate, toute l'habileté de cet homme réputé n'échouer jamais , aussi adroit dans les intrigues de cour que dans les surprises et les embuscades, se briser, se perdre devant le sourire d'une jeune fille coquette. Tant la passion aveugle ;, affole, enlève l'usage des dons naturels ! Histoire commune , après tout , et qui ne vaudrait pas d'être contée, si elle n'était relevée parle caractère de la victime et l'explosion de poésie qu'elle provoqua.
« L'amour », dit d'Aubigné dans ses Mémoires, « lui mit en tête la poésie française, et lors il « composa son Printemps oii il y a plusieurs " choses moins polies , mais quelque fureur qui « sera au gré de plusieurs (1). >^ Il n'en dit pas autre chose.
Ce Printemps a eu cette singulière fortune de n'être publié que trois siècles après sa naissance. Trois siècles juste. C'est de 1572 à 1574 que d'Aubigné l'écrivit; c'est en 1874, il y a dix ans, que des admirateurs pieux, des investigateurs
(1) Œuvres complètes, \, 18
patients, les ont pour la première fois fait connaître (1).
D'Aubigné l'avait dit dans la préface de ses Tragiques, :
Bien que de moi desjà soit né
Un pire et plus heureux aisné,
Plus beau et moins jdein de sagesse (2).
Et il semble reprocher aux Tragiques de voler au Printemps son droit d'aînesse. Au cours même de sa véhémente satire, sa pensée se reporte à cette première création, à ces impressions d'adolescence, si vives qu'il ne les oublia jamais :
Quand j'étois fol heureux
Je fleurissois comme eux de ces mesmes propos Quand, par l'oisiveté, je perdois le repos. Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style ; Cueillons les fruits am.-rs desquels il est fertile (3).
(1) En 1874, au cours de la publication des Œuvres complèles, entreprise par MM. Réaume et de Caussade,M. Cliarles Read a public chez Jouaust, sous le titre de Le Printonps, un certain nombre de pièces appartenant, en eflet, au PrintcDips de d'Aubigné, et découvertes par lui dans un manuscrit ayant appartenu à M. de Monmerqué.
La même année, MM. Réaume et de Caussade publiaient chez Lemerre, pour la première fois, le Printemps complet, d'après les manuscrits de Dessinges, et d'après une table de matières écrite de la main même de d'Aubigné.
(2) Œuvres complètes , IV, 17.
(3) Ibid., IV, 73
d'agrippa d'aubictNé. 25
Et ailleurs :
Je n'avais jamais fait babiller à mes vers
Que les folles ardeurs d'une prompte jeunesse (1).
Et ailleurs encore :
Je n'escry plus les feulx d'un amour inconnu : Mais par l'affliction plus sage devenu,
J'entreprens bien plus haut
Le luth, que j'accordois avec mes chansonneltes Est ores estouffé de l'esclat des trompettes (2).
Pourquoi d'Aubigné n'a-t-il pas publié luimôme son Prmte?nps? Est-ce le temps qui lui manqua ? Des occupations plus hautes , d'une portée plus générale, ne lui laissèrent-elles aucun loisir pour ce retour vers le jeune âge? Peut-être. Peut-être aussi fut-il retenu par une certaine pudeur virile que tous ceux qui ont aimé comprendront ; peut-être ne put-il pas se résoudre à livrer en pâture à la curiosité publique ce qui avait si profondément troublé son âme; peutêtre, dans son abstention , y eut-il quelque chose du sentiment qui lui faisait écrire, précisément dans la préface de ce Printeiiips :
J'enrage que ma Diane Passe en la bouche profane
(1) Œuvres complètes, IV, 72.
(2) Ibid., IV, 31.
Du vulgaire sans renom ;
Car je n'escris autre chose,
Et le plus souvent je n'ose
Par respect nommer son nom (1).
' Le respect » , dit Pascal . < est le premier effet « de l'amour. >
Le Printemps est divisé en trois parties. La première est Y Hécatombe à Diane. Gomme autrelois à Phœbé l'on immolait cent victimes ,
A moins de cent taureaux on ne fait cesser l'ire De Diane en courroux (2).
D'Aubigné consacre donc cent sonnets aux beautés et aux vertus de Diane, à ses joies et à ses tourments à lui-même. La seconde partie se compose de Stances. La troisième est un recueil à'Odes. Ce n'est pas un léger opuscule , comme on le croyait sur la foi de ce qu'en disait assez négligemment l'auteur dans ses Mémoires. Les trois parties ensemble ne comptent pas moins de 5670 vers, dont les quatre derniers sont ceux-ci, où l'enjambement eût fait frémir Malherbe :
Lecteur, pour m'excuser qu'est-ce Que je pourrais dire? Rien.
Si j'allègue ma jeunesse.
Tu diras : je le vois bien (3) !
(1) Œuvres complètes, ll\,(\.
(2) Sonnet 06. Ibid., III, 03.
(3) JWd.,III, 205.
d'açirippa d'aubig^é. 27
Et ainsi, après trois cents ans, d'Aubigné a aussi ses Juvenilia ! Mais , plus prudent que d'autres, il ne les publia pas de son vivant, et, plus moral, plus chaste, quand enfin celte publication a lieu, ses admirateurs n'ont pas à en rougir , ni sa mémoire rien à y perdre.
C'est dans cette masse de vers (1) , de langue non encore formée, tout pleins de la fraîcheur, mais aussi de l'amphigouri de l'école de Ronsard , qu'il faut aller chercher les péripéties de l'amour du jeune Agrippa. La besogne n'est pas mince , ni facile, ni toujours agréable. Notre auteur a fait aux Aristarques futurs cette recommandation nullement inutile :
Corrcctt^urs, je veux bien appi-eiiclre De vous ; je subirai vos lois, Pourvu que pour me bien comprendre Vous me lisiez plus d'une fois (2).
Lisons donc Le Printemps. A tout le moins , aura-t-il pour nous l'attrait de la nouveauté, avec cette bizarrerie que c'est une nouveauté fort vieille. Ainsi qu'un fruit qui, brusquement surpris par un cataclysme, sevré en un moment de tout contact avec le soleil et l'air, garderait encore, longtemps enfermé dans quelque roche, sa primitive saveur, ainsi ce Printemps nous arrive, à travers
(1) Et encore faut-il y ajouter des poésies diverses, entre autres trois épîtres à Diane, oîi se trouvent des traits intéressants.
(2) Œuvres complètes, III, 270.
les âges, tout frais, tout neuf, et c'est, en dépit des siècles, comme à une primeur que nous allons goûter.
Ce qui, dans ce roman de d'Aubigné, nous captive surtout, c'est, en ce temps fort généralement libertin, la sincérité, la force, la gravité, la pureté de l'amour du jeune homme. Diane comprit-elle? Peut-être. L'aima-t-elle ? Non. Elle fut parfois émue, troublée même, et put croire que son cœur se donnait: comment une jeune fille eût-elle pu rester tout à fait insensible au contact d'une aussi ardente passion? Mais elle n'aima pas, ou si elle aima, ce fut quand il était trop tard; et elle ne put alors que regretter amèrement son erreur.
Il ne faut pas plus accuser ses sentiments que chercher à les expliquer. Vouloir expliquer pourquoi l'on n'aime pas est aussi vain que vouloir expliquer pourquoi l'on aime. Rien de plus facile, quand les circonstances et l'insuccès sont connus, que de trouver des raisons décisives pour démontrer que deux caractères ne se pouvaient convenir, comme, si l'événement eût été autre, rien n'eût été plus facile que de faire voir que ces deux caractères étaient de tout temps destinés à se compléter l'un par l'autre. Les règles des sympathies resteront sans doute toujours enveloppées d'un impénétrable mystère ; l'Esprit souille où il veut: nous en constatons les elVets, mais nous n'en connaissons pas les lois. Tant qu'il y aura des amants malheureux , ils s'indigneront de n'être pas aimés ; nous les plaindrons volon-
d'agrippa d'aubiCtNé. 29
tiers; mais, en les plaignant, nous ne saurions condamner les instruments involontaires de leur peine : TEsprit souille où il veut.
Avec quelques intermittences, d'Aubigné passa environ dix-huit mois à Talcy. De toute sa vie, ce fut la seule période oisive, si c'est être oisif que d'aimer. En tout cas, comme nous avons vu qu'il dit lui-même , cette oisiveté lui fit perdre le repos (1). Gomment cet amour commença-t-il? Quelles en furent les phases successives ? Gela est fort difficile à démêler. Allez donc demander au poëte qui chante ses amours de descendre au détail des faits! Les faits? Mais lisez ses vers: les seuls faits qui méritent mention, ce sont ses sentiments, tantôt tristes, tantôt joyeux ; c'est la clarté du ciel et la douceur du printemps qui sourient à son allégresse ou insultent à sa douleur; c'est le feu des regards de sa bien- aimée, l'éclat de son teint, les reflets de ses cheveux; c'est, hélas! la dureté de son cœur, sa tendresse à lui, sa cruelle souffrance ; voilà ce qui remplit ses poëmes, et quand nous voudrions savoir à quelle date il les écrit, s'il est à Talcy ou à Paris, si, à Talcy, il habite au château ou au dehors, quels sont les autres prétendants qui entrent en lice, nous ne trouvons que des lamentations sur ses tourments, ou des dithyrambes sur la beauté de Diane. Que lui importe le reste ? Il a tout, s'il a le cœur de celle qu'il aime; il n'a rien, s'il ne l'a pas.
(1) V. supra, p. '22.
GesL donc à l'aide de données assez vagues, disséminées çà et là, que nous allons tenter de reconstituer, dans sa suite et sa progression nécessaires , le petit roman de Diane et d' Agrippa. Quant à l'ordre oii nous présenterons les faits, il faut bien que Ton nous passe une certaine part d'hypothèse, et que l'on accorde quelque crédit aux impressions nées en nous d'une lecture attentive et répétée. Du reste, à défaut d'une exactitude rigoureuse , notre récit aura l'avantage de fournir un cadre aux citations que nous désirons faire du Printemps. Ou nous nous trompons fort, ou nous aurons ainsi l'occasion de découvrir en d'Aubigné un poëte nouveau , tout autre que celui des Trarjiques, et peut-être plus digne d'attention que ne semble l'avoir pensé son savant éditeur de 1874 (Ij.
Très-entourée, recherchée, courtisée, comme ne pouvait manquer de l'être une aussi belle héritière d'un grand nom et d'une grande fortune, Diane n'en fut pas moins tlattée de la passion qu'elle alluma dans le cœur du jeune capitaine. Elle aimait les vers ; elle lui en demande, les garde, les lit et relit, les cache coquettement en tel lieu que leur auteur envie leur abri (2). C'est donc d'abord sous des auspices poétiques qu'un commerce de galanterie s'établit entre les deux jeunes
(1) « Nous avouons que le Printcmpu naugiuentora guère Ja gloire du poëte des Tragiques Rèauinc, Étude sur
Agrippa d'Aubigné, p.p. 239, 240.
(2) Sonnet 39. Œuvres complètes, III, 3i.
d'agrippa d'augigjsé. 31
gens. Puis ils ne s'en tiennent pas là. Elle accepte de lui de petits présents ; comme il part pour Paris, elle lui demande d'en rapporter « quelque « nouveauté » : il choisit pour elle un miroir (1) ; ils plantent des arbres où ils gravent leurs chilfres enlacés (2); il lui donne son portrait (3); ils font de longues promenades dans le parc de Talcy, soit à pied, soit en voiture, et un jour ils versent ensemble, à la grande joie de d'Aubigné:
Je me desdis du mal que j'ai dit de fortune,
Si mon mal et mon bien sont unis avec vous (4) ;
elle lui reproche je ne sais quelle parole trop vive , et le lendemain il implore son pardon par une longue pièce de vers , fort mauvaise du reste (5) ; tous ces légers épisodes donnent lieu à des poésies dont des parties au moins mériteraient des citations ; mais ce serait par trop allonger cette histoire. Bornons -nous
à une.
Agrippa, allant à la chasse dans les bois de Talcy. et s'étant emparé d'un écureuil vivant, le donna à Diane, qui, toute heureuse, l'attacha d'une chaîne de soie. L'écureuil mourut. Làdessus , d'Aubigné écrivit :
(1) Sonnet 36. Œuvres complètes, III, 33.
(2) Sonnet 31. Ibid ,111,30.
,3) Sonnet 26. 7f>id.,III, 28.
(4) Sonnet 30. Ibid., III, 30.
(5) Ibid., t. III, 84.
Liberté douce et gracieuse, Des petits animaux le plus riche trésor, Ha ! Liberté ! Combien es-tu plus précieuse
Ni que les perles ni que l'or !
Suivant par les bois à la chasse Les escureux sautans, moy, qui estois captif, Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse.
Et en pris un entier et vif.
J'en fis présent à ma mignonne Qui lui tressa de soie un cordon pour prison. Mais les frians appas du sucre qu'on lui donne
Luy sont plus mortels que poison.
Les mains de neige qui le lient.
Les attraians regars qui le vont décepvant, IMustôt obblinément à la mort le convient
Qu'fstre prisonnier et vivant.
Las! comment ne suis-je semblable Au petit escureu qui , estant arresté , Meurt de regretz sans (in, et n'a si agréable
Sa vie que sa liberté !
.Mais tant s'en fault que je ruim' Ma vie et ma prison qu'elle me plaist si lort, QuVn riant je gazouille, ainsi qu»^ fait le cigne,
Les douces chansons de inu mort (1).
(1) Œuvres cuniplclen, 111, H'S.
d'agrippa d'aubigné. 33
Tels étaient les menus incidents de la vie quotidienne , Agrippa adorant Diane , Diane coquettant avec Agrippa. Il y eut vraiment sympathie presque immédiate entre eux. On retrouve dans les vers de d'Aubigné la trace des enfantillages des débuts ,
Ces mille riens charmants de l'amour qui commence (1).
On cause le soir, on s'émeut, et le lendemain matin on se retrouve : « Avez-vous bien dormi? — Je n'ai pas fermé l'œil. — Moi non plus , " ou bien au contraire : « comme un charme. — Moi aussi )) , et voilà d'Aubigné enchanté :
D'une âme toute pareille Turent honorés nos corps ; Car tu veilles si je veille, Et j'ai sommeil si tu dors (2).
Ils semblaient si bien faits l'un pour l'autre qu'ils avaient sur le corps les mêmes signes : on devine avec quel plaisir d'Aubigné fait cette découverte ; il y en avait cinq tout pareils , dit-il , à la main , au bras ;, et encore ailleurs , à la gorge (3) : le costume des dames d'alors était bien favorable — ou , si l'on veut , bien cruel — aux amoureux.
(1) Joli vers, dont je ne sais pas l'auteur, et que j'ai trouvé dans un journal.
(2) Œuvres complètes, III, 156.
(3) Sonnet 43. Ibicl., lU, 36.
Un temps, Diane crut aimer Agrippa ; un temps, elle fut avec lui douce, tendre, la tendresse allant jusqu'aux baisers ; ces baisers dont le souvenir devait être un jour son cruel tourment (1). Elle crut Taimer, et alors ils se promenaient en rêvant sous les grands ombrages , mêlant leurs doigts , trop oppressés pour rompre le silence :
Nous chantions d'une main muette Le feu qui au sein se fondait (2).
Ils s'asseyaient à Tombre d'un berceau de verdure; il se mettait à ses pieds; elle, sans rien dire , entourait sa tête de ses bras et l'attirait sur sa poitrine, et puis elle lui murmurait de douces paroles; et lui, la tête renversée sur ses genoux , regardait ses lèvres , ses yeux brillants, et aspirait le parfum de son haleine. Notre amoureux, éperdu, ne sachant plus s'il vit ou s'il meurt, s'échappe en vers tout pétillants de joie :
Sous la tremblante courtine De ces bessons arbrisseaux, Au murmure qui chemine Dans ces gazouillans ruisseaux,
(1) Sonnet .58. Œuvres complètes, III, 44 :
Mille baisers perdus, mille et mille faveurs.
Sont autant de bourreaux do nia ti'iste pensée, «te.