LA JEU.NESSE
astres (1) ? Il est bien possible que le coup de pied n'ait existé qu'en poésie, mais un tel emportement sur une plaisanterie, après tout assez innocente, n'était pas pour rassurer celle dont il recherchait la main. Un autre jour, c'est un peintre qui fait le portrait de Diane. Agrippa arrive, l'aperçoit, s"imagine que « ce fat est amoureux » de sa belle, et, prétextant que l'artiste n'a pas de couleurs capables de reproduire un tel modèle, l'injurie, le fait quitter la place et rengainer ses pinceaux (2). Voilà encore un trait qui sent trop son chef de partisans.
Peut-être aussi Diane subit-elle l'influence de sa famille. Son père seul était favorable àd'Aubigné. Ses autres parents ne voulaient pas entendre parler de ce mariage. L'oncle, le grand maître de Saint-Lazare , répugnait fort à une alliance avec un huguenot, avec un tel huguenot surtout. On objectait sa fortune médiocre, aussi bien que sa petite et douteuse noblesse. D'Aubigné, dans deux de ses sonnets (3), nous décrit le combat de la Fortune et de l'Amour dont il est le sanglant champ de bataille. Il en est comme dans les guerres civiles, dit-il ; le pays qui est le théâtre de la lutte en est en môme temps la principale victime. Mais, quoi qu'il puisse souifrir, son honneur lui est ])lus cher encore que son amour. Dix mille ôcus étaient
(i) Sonnet 52. Œuvres complH es, III, C'ii Sonnets 24 et 25. Jbid., III, 27. (3) Sonnets 7 et 8. Ihid., III. 7 et 8.
d'agrippa irAunifiNÉ. 30
une richesse alors: nous verrons bientôt comment, malgré le conseil du père de Diane, d'Aubigné refusa de les acquérir par un moyen qui lui parut d'une loyauté suspecte. Quanta la noblesse, Agrippa reconnaît que Diane est d'une
lignée, Tige de tant de ducs, de princes el seigneurs;
il reconnaît que ce nom de Salviati
s'esleve jusqu'aux cieux ;
mais fièrement, il oppose la valeur personnelle à celle des aïeux, dans ces beaux vers, dignes précurseurs du célèbre discours de Don Louis à son fils Don Juan (1).
J'estime la grandeur une céleste grâce ; Ce don n'est rien, s'il n'est d'auU^es dons décoré. C'est beaucoup d'estre ainsi de sa race lionoré. Mais c'est encore plus d'estre honneur de sa race (2).
Les sollicitations, les critiques de son entourage durent exercer certainement sur Diane une certaine intluence. Déjà au XVP siècle, elles sont rares, les jeunes filles qui, en semblable occurrence, ont un amour tel. une telle énergie, une telle foi, qu'en dépit des résistances de gens réputés plus expérimentés et plus sages, malgré l'opposition
(1) Molière, Le Festin de Pierre, acte IV, se. (5.
(2) Sonnet 32. Œuvres rnmpipies, III, 14.
de ceux dont elles sont habituées à recevoir conseil et direction, elles osent maintenir leur choix et assurer leur bonheur.
Enûn, et cette raison est plus décisive que les autres, nous savons par d'Aubigné qu'un nouveau soupirant, sans doute plus mondain, plus limé, en tout cas plus adroit que lui, avait réussi à le supplanter dans le cœur de Diane. Il la compare h un faucon mal dressé à la chasse qui quitte son gibier pour suivre une méchante corneille :
Ainsi de ses attraits une maîtresse fière S'eslevant jusqu'au ciel m'abbat soubz sa beauté, Miiis son vouloir volage est soudain transporté En l'amour d'un corbeau pour me laisser arrière (1).
Du reste , ce nouvel amant n'est pas d'une humeur moins volage que la sienne ; elle apprendra bientôt ce que c'est que l'inconstance, et de quel dangereux poison elle s'est laissée enivrer ; il l'en avertit dans une poésie frémissante de colère et de douleur et qui commence par ces deux vers :
J'implore contre toy la vengeance des Dienx, Inconstante parjure et ingralte adversaire (2),..
Ce « corbeau ». pour lequel on l'abandonnait . désignait-il Thorame auquel elle fut enliii fiancée, le seigneur de Limeux , ou quelque autre , qui fut
(1) ^onnel\)0. Œuvres cnmptiUcs,, III, (îO.
(2) Ibid., ITI, «12.
D'AGRirPA d'aUBICtiNÉ. 41
abandonné à son tour ? Nous ne le savons pas. Ce qui n'est que trop certain, c'est qu'Agrippa sentit que son bonheur lui échappait. Le changement de Diane le désola ; mais , en outre , il le stupéflia. Non pas par vanité. Mais sa nature répugnait aux variations en amour. Ce caractère tout d'une pièce non-seulement ne s'y pliait pas, mais n'en admettait pas la possibilité chez les autres. Tel est l'empire d'un sentiment exclusif chez les hommes passionnés. Pascal écrit , en parlant de l'indifîérence religieuse : « Elle m'irrite 1' plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et (( m'épouvante ; c'est un monstre pour moi, » D'Aubigné en eût dit autant de l'inconstance. Et c'est ce qui le sépare profondément de tant de poètes de son temps. Rien de plus fréquent alors que les poésies galantes ; rien de plus rare que la trace d'un sentiment sincère et profond. On ne parlait que d'amour , mais on le prenait fort légèrement. Ronsard, du Bellay célébraient en vers gracieux des aventures qui n'avaient rien d'austère ; Desportes chantait successivement Diane , Hippolyte et Cléonice ; du Perron voulait élever an temple à l'Inconstance (1). A ce moment même d'Aubigné écrivait
contre cette inconstance, Infernalle furie , et qui n'est pas des trois Qui tormentent là bas les transgresseurs des loix
(1) Sainte-Beuve (Littérature au XVI' siècle, 1843, p. 115, vole) reproduit in extenso la pièce de du Perron.
Du sévère Plulcui : c'est une quatriesme.
Plus noire, plus cruelle, et plus fière et plus blesnie
Que les autres ensemble (1).
Il ne concevait l'amour que chaste et durable
N'est ce pas un bonheur de g.irder sa promesse? A un seul et d'un seul vouloir estre maîtresse? Ayiner par la vertu n'est-ce pas un bonheur (2) ?
Et il pouvait dire avec vérité de lui-même :
Moi qui ne lis jamais autre profession
Que brusler sans changer de mesnie passion (3).
Et encore :
moy
Qui crains plus que la mort la perte de ma foy (4).
Tu diras aux vivants que ta folb- inconstance Te lit perdre celui (pii de l'or de sa foy Passa tous les Im mains (5;.
os
Nous avons de cette horreur que lui Inspiraient humeurs volages de son époque une preuve intéressante. Il courait alors de Desporlesune villanellc restée célèbre, que le duc de Guise, quelques années plus tard, au château de Blols, fredonnait à sa maîtresse la nuit même qu'il allait être assassiné,
(1) Œui'res co>n)^létes, II[, 'lîC).
(2) Ibid., III, 238.
(3) Ibid., 111,237.
(4) /6td.,lll,93.
(51 Ibid., 111,77.
d'agkuta d'auiii(;né. 43
et que l'on entend encore chanter dans les salons qui ont gardé le culte de la romance. Un berger se plaint de la trahison de sa bergère , se vante de la sienne et demande « qui premier s'en repentira, w Un des hôtes du château de Talcy y avait sans doute apporté cette nouveauté. La lecture de la villanelle indigna d'Aubigné. 11 pensa que l'amant si vite consolé ne valait pas mieux que sa changeante maîtresse, et, gardant le même rhythme et presque les mêmes rimes , il fit la contre-partie de la poésie de Desportes. Il est assez plaisant d'assister . à trois siècles de distance , — et comme pour la première fois , - à ce petit duel littéraire.
Voici les vers de Desportes :
Rozette, puur un pt-u d'absi-ncc, Votre cœur vous avez changé ; Et moi, sachant cette inconstance.
Le mien autre part j'ai rangé.
Jamais plus beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n'aura.
Nous verrons, volage bergère , Qui premier s'en repentira.
Tandis qu'en pleurs je me consume.
Maudissant cet éloignement, Vous, qui n'aimez (|ue par coutume.
Caressiez un nouvel amant.
Jamais légère girouette Au vent si tôt ne se vira.
Nous verrons , bergère Rozette, Qui premier s'en repentira.
OÙ sunt tant de promesses saintes , Tant de pleurs versés en parlant ?
Est-il vrai que ces tristes plaintes Sortissent d'un cœur inconstant?
Dieux , que vous êtes mensongère !
Maudit soit qui plus vous croira!
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira.
Celui qui a gagné, ma place
Ne vous pi^ut aimer tant que moi;
Et celle que j'aime vous passe
De beauté, d'amour et de foi.
Gardez bien votre amitié neuve :
La mienne plus ne variera;
Et puis nous verrons à l'épreuve
Qui premier s'en repentira.
Et voici la riposte de d'Aubignc , qui est comme la revanche du sens moral contre un détachement par trop élégant et épicurien :
Bergers, qui, pour un peu d'absence,
Avez le cueur si tost changé,
A qui aura plus d'inconstance
Vous avez, ce croi-je , gagé,
L'un léger et l'autre légère ,
A qui plus volage sera :
Le berger comme la bergère
De changer se repentira
De tous deux les caresses feintes Descouvrent leur cueur inconstant.
Hz versent un millier de plaintes, Kt le veut eu eiiiporle autant.
d'agrippa d'aubigné. 45
IjH menteur et la mensongère Gagent à qui mieux trompera !
Le berger comme la bergère De changer se repentira.
Us se suivent comme à la trace A changer sans savoir pourquoy Pas un des deux l'autre ne passe D'amour, de constance et de foy.
Tous les jours une amitié neufve Ces volages contentera :
Aussi vous verrez à l'espreuve Que chacun s'en repentira.
De tous deux les promesses vaines Et les pleurs versez en partant N'ont plus duré que les haleines Qui de la bouche vont sortant :
Chacun garde son avantage A fausser tout ce qu'il dira ; Et chacun de ce faux langage A son tour se repentira (1).
« Desportes aspirait .., dit M'^« de Scudéri, « à être le plus amoureux des poètes français. » D'Aubigné, dans son Printemps, n'est poëte que parce qu'il est sincèrement amoureux. Là est la différence, et elle est grande. Voici comment de Thou s'exprimait sur les poètes de son temps : <( En parlant de ce siècle corrompu , il ne faut pas oublier les poètes qu'il enfanta en grand
(1) Œuvres complètes, III, 13i.