‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 118 sur 133 · GUERRE DE FRANCE. EXISTENCE BRILLANTE D'ÉUSABETH · texte numérisé non relu

GUERRE DE FRANCE. EXISTENCE BRILLANTE D'ÉUSABETH

Philippe n'aurait sans doute pas mieux réussi dans l'autre partie de ses plans, sans Timprudence du roi de France. Henri II, persuadé, malgré les avertissements de son ambassadeur, que Marie n'aurait jamais assez d'empire sur ses sujets pour les armer en faveur du roi d'Espagne, ne craignit pas de pousser la provocation jusqu'aux dernières limites. Il souffrit qu'un des réfugiés anglais, sir Thomas Stafford, ramassât des recrues dans les rues de Rouen au son du tambour, et fit voile pour l'Angleterre avec le projet avoué de renverser la reine. L'aventurier s'empara du château de Scarborough, dans la mer du Nord, sur la côte du comté dTork (24 avril 1557). Mais l'ambassadeur anglais en France, Wotton, avait connu et dénoncé à sa cour une expédition dont les préparatifs se dissimulaient si peu. En quatre jours, le comte de Westmoreland accourut avec des forces qui contraignirent Stafford à se rendre. Le bourreau fît prompte justice des agresseurs. Cette fois, l'insulte était trop criante. Les exilés s'étaient mépris, selon la coutume, sur les sentiments de la nation; et sinon par affection, du moins par patriotisme, celle-ci suivit la souveraine dans la guerre qu'elle déclara au roi de France, le 7 juin 1557. Un mois après. Phi-

lippe II retourna sur le continent, où les événements exigeaient sa présence. Il fit ses adieux à Marie le 3 juillet. Us ne devaient plus se revoir en ce monde. Du moins elle eut, au début des hostilités, la joie de l'éclatante victoire de Saint-Quentin, que Emmanuel-Philibert remporta sur le connétable de Monlnao^ rency, le 10 août.

A la faveur de ces événements, grâce aussi à sa fermeté et à son adresse, Elisabeth recouvra peu à peu une tranquillité d'existence qu'elle ne connaissait plus. Déjà, on pourrait le dire, les préludes de son règne s'annonçaient. Elle était prête pour le personnage de reine. Tel est le moment où le Vénitien Giov. Michieli, quittant Londres en février 1557, après sa lég^ation expirée, l'étudié et la dépeint dans son rapport au sénat de la sérénissime république. Nous lui avons emprunté plus d'un trait, jusqu'ici; mais le lecteur nous saura peut-être gré de reproduire cette partie de son exposé en entier, surtout qu'elle se rattache à l'époque même où notre récit est parvenu.

Michieli vient de parler de Marie, de sa personne et de son caractère; il termine par les chagrins que lui causent « les complots, la mauvaise disposition du peuple à son égard, la pauvreté et les dettes de la couronne, sa passion pour le roi, dont elle est condamnée à vivre séparée, enfin sa haine pour Madame Elisabeth, haine qui prend sa source dans le souvenir des injustices qu'elle a endurées à cause de la mère de celle-ci, et dans ce fait que tous les yeux et tous les cœurs sont tournés vers Madame Elisabeth, comme l'héritière du trône. » Il poursuit en ces termes :

« Madame Elisabeth, fille de Henri VIÏI et d'Anne Boleyn, est née en 1533. Elle possède l'élégance de l'esprit et du corps, bien que sa figure soit plutôt gracieuse que belle. Grande et bien faite, elle a un teint délicat, quoiqu'un peu olivâtre, de beaux yeux, surtout la main belle, qu^elle se pique de montrer. Elle surpasse la reine dans la connaissance du grec et de l'italien. Son énergie et son intelligence sont admirables, ainsi qu'elle l'a

prouvé par sa conduite au milieu des soupçons et des dangers, lorsqu'elle dissinoiula sa religion et se comporta en bonne catholique *. Elle est fière, et ses manières pleines de dignité; car, quoiqu'elle sache fort bien quelle était la condition de sa mère, elle sait aussi que sa mère était unie en mariage au roi, avec la sanction de la sainte Église et le concours du primat du royaume ; et, quoique fourvoyée en religion, elle a conscience d'avoir été de bonne foi, cette dernière circonstance d'ailleurs ne pouvant pas rejaillir sur sa naissance, puisqu'elle est née dans la même religion que celle que la reine professe. Elle partagea l'afTection du roi au moins de moitié avec sa sœur, et le roi les mit sur le pied d'égalité dans son testament, en leur léguant à chacune dix mille écus par an. Au reste, la reine, quoiqu'elle la déteste cordialement, la traite en public avec tous les signes extérieurs de l'affection et de la considération, et ne s'entretient jamais avec elle que sur des sujets riants et agréables. La princesse s'est arrangée aussi de façon à se mettre dans les bonnes grâces du roi d'Espagne, dont Tinfluence a empêché la reine de la frapper de bâtardise, comme il était certainement possible de le faire par acte du Parlement, ce qui l'exclurait du trône. On croit que, si ce n'était l'intervention du roi, la reine la châtierait sans remords par les peines les plus sévères ; car, quelque complot contre l'Etat qu'on vienne à découvrir, on est toujours sûr que Madame Elisabeth ou quelqu'un de ses gens figureront parmi les personnages compromis *. »

En dépit des soucis du mariage de Savoie, le carnaval de 1557 s'employa gaiement à Hatfield. Sir Thomas Pope, ce courtois

1. Nous laissons à Tarabassadeur la responsabilité de ses éloges.

2. Ellis, Original Letiers, II« série, t. II, au commencement du règne de Marie. Armand Baschet, les Princes de VEurope au xvi« siècle^ p. 128, 129. Sur l'extérieur d'Elisabeth, Giacomo Soranzo avait déjà dit, en août 1554 : « Sa tournure et ses traits sont fort beaux ; toutes ses actions sont empreintes de tant de dignité et de majesté, que d'emblée on la prend pour une reine. » Soranzo vante ensuite la modestie et Taffabilité de la jeune princesse.

gentilhomme, donna une fête brillante dont il voulut faire tous les frais. Il réunit douze ménestrels sous des déguisements grotesques, une foule de gentilshommes et de dames en habits de satin cramoisi, relevés d'or et garnis de rangs de perles. Au fond de la salle, un ch&teau avait été figuré en drap d*or, des grenades posées sur les créneaux, des boucliers suspendus aux murailles. Six chevaliers joutèrent. Le soir, on servit un festin plantureux dans la vaisselle d'or et d'argent. Merveille du temps : il n'y eut pas moins de trente plats d'épices. Le lendemain, ce fut le tour des plaisirs de l'esprit : on représenta la tragédie d'Holopheme. Ces folies toutefois ne plurent pas à la reine, alors en zizanie avec le roi à cause d'Elisabeth. 11 y parut par ses lettres à sir Thomas Pope; du moins, c'est ce qu'on raconte i. Le reste de l'année 1557 fut paisible. Elisabeth parvint à faire comprendre qu'en conscience on ne pouvait pas disposer d'elle contre son gré. Marie cessa dy contredire, et Philippe II finit par renoncer aux brillantes destinées qu'il avait rêvées pouf le duc de Savoie. En Angleterre, pas plus qu'en France , il ne tira parti de la victoire de Saint- Quentin .

L'année suivante s'ouvrit par l'atteinte la plus poignante à la souveraine. Les vaincus de Saint-Quentin prirent à l'improviste leur revanche sur les Anglais. Le duc de Guise et les Français reconquirent Calais, du l«r au 8 janvier 1558. L'orgueil, plus

1. Thomas Warton, dans sa Vie de sir Thomas Pope (1780), place ce fait au carnaval de 1556, au lieu de 1557. Gela vient de ce qull n'a pas tenu compte du fait que Tannée commençait à Pâques. Ce qui est pour lui le carnaval de 1556 vient dans la quatrième saison de 1556-1557, par conséquent au commencement de 1557. Il ne rajuste jamais le calendrier ancien au calendrier grégorien, adopté en Angleterre seulement en 1752, le vieux style au nouveau style. D'ailleurs, Pope ne fut placé près d'Elisabeth que dans Tété de 1556. En ce qui est de la fête elle-même, Warton en présente le récit comme tiré de la Chronique de la Bibliothèque Cottonienne, autrement dit le Journal de Machin, Or, nous sommes obligés de dire que le journal en question n'en contient pas un seul mot, non plus que le grand ouvrage de Strype, et qu'il nous est impossible de garantir l'exactitude de Warton , malgré la physionomie d'authenticité qui semble recommander les détails. Le lundi et le mardi gras tombaient les 2 et 3 mars. Nous aurons à revenir plus bas sur cette matière.

que le véritable intérêt de l'Angleterre, en souffrit. C'était le dernier trophée des anciennes guerres renversé et arraché à une victoire séculaire. Un cri de douleur et d'indignation jaillit de toutes parts. Marie, désespérée, disait que si, après sa mort, on ouvrait son cœur, on y trouverait gravé le nom de Calais.

Le chagrin rongeur i^pprocha dès lors à grands pas le terme de son existence. Absence du mari auquel elle s'était attachée passionnément, après avoir vécu jusque-là opprimée et repliée sur elle-même; stérilité du foyer domestique, avec une perpétuelle et implacable illusion de grossesse * ; point d'amis pour consoler la réclusion morose à laquelle elle s'était condamnée peu à peu, dans son palais, d'où l'époux semblait s'être banni ; inutilité de ses efforts contre l'hérésie, que les bûchers avaient rendue plus vivace; impopularité accrue par la persécution religieuse, par la misère du Trésor et des particuliers, par la dépendance où l'Angleterre, si fière et si ombrageuse à l'égard de l'étranger, paraissait tombée vis-à-vis de l'Espagne; tourments patriotiques, d'autant plus acérés que, là où l'affront était pour les Anglais, les Espagnols avaient gardé le privilège et la supériorité de la gloire : ainsi tout avait manqué à la fois à Marie. Si humble et résignée qu'elle fût sous la volonté divine, la déception pour elle fut la mort *.

EUe se résigna aussi, et ce ne fut peut-être pas le moindre de ses sacrifices, à regarder Elisabeth comme son héritière. On vit s'apaiser et'se pacifier de plus en plus ce qui avait été jusque-là le hargneux antagonisme des deux sœurs. Elisabeth fut plus souvent en honneur. EUle fut admise à séjourner à Londres dans sa maison de Somerset-Place du 25 février au 3 mars 1558. Elle alla rendre ses devoirs à la reine au palais de Whilehally une cour brillante de seigneurs et de nobles dames lui faisant cortège '.

1. Elle se croyait encore enceinte, pour ainsi dire à ses derniers moments, quand elle fit son testament (Madden).

2. Joseph Stevenson, Calendof Elizabeth foreign, préf., p. Ixiui.

3. Machin's Diary. Strype, dans ses Historical Memorials, t. III, p. 444

Peu de temps après, survint une circonstance qui produisit d'heureux effets. Gustave Wasa, le libérateur de la Suède, venait d^associer à la couronne son fils Eric. Pour le marier, il jeta les yeux sur Elisabeth. 11 y mit du mystère et envoya secrètement un afOdé à Hatfield en entamer le propos. Mais son attente fut déçue. Elisabeth, affermie désormais sur les principes de la discipline, répondit qu'elle ne pouvait entendre à aucune proposition qui ne lui viendrait point par l'entremise de la reine; qu'au reste, si elle était laissée libre de sa volonté, elle préférait et préférerait toujours le célibat. Tant de déférence transporta la souveraine de la satisfaction la plus naïve. Elle prit plaisir à conduire cette affaire sous la forme d'une sorte de négociation diplomatique. Elle donna commission à sir Thomas Pope, qu'elle avait appelé près d'elle, de féliciter Elisabeth de sa prudente et honorable réponse à l'envoyé, de l'informer que le roi de Suède avait présenté officiellement sa demande, de lui donner lecture des lettres de créance, et enfin de l'inviter à dire franchement ce qu'elle pensait de la proposition. Le récit de cette affaire, aimable intermède, nous a été conservé dans le rapport de Pope à la reine, écrit en quelque sorte sous la dictée d'Elisabeth. Il est daté de Hatfield, 26 avril 1558 *. Donc lorsque Pope se fut acquitté de sa commission de la part de la reine, Elisabeth, après s'être recueillie un moment, répondit : « monsieur Pope, je vous prie de présenter à Sa Majesté la reine, après mes très-humbles respects, mes remerciements de ce qu'il lui a plu, dans sa bonté, juger si favorablement ma réponse au messager, et de ce qu'elle a daigné avec tant d'empressement vous recommander de me

et 445, place ce voyage en 1557. Les historiens Font suivi, sans faire attention que Strype termina son ouvrage en 1721 sous Tempire du vieax style, et que le Journal man, de Machin, commençant Tannée à Pâques, les mois de janvier, février, mars et partie d'avril, qui sont comptés comme terminant Tannée 1557, doivent être attribués, d'après le calendrier nonveau, au commencement de Tannée 1558.

1. Reproduit par Bumet dans sa collection de documents, t. II, liv. Il, n» 37. Voir aussi miss Agnès Strickland, Elizabeth^ p. 125 et suiv.

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récrire, à moi qui, jusque-là, me sentais merveilleusement perplexe, dans la crainte que Sa Majesté ne vint à se méprendre sur ce qui avait eu lieu : c'est une bonté pour laquelle je reconnais que je lui dois honneur, service, amour et obéissance toute ma vie. Veuillez aussi dire à Sa Majesté que du temps du roi, mon frère, il me fut offert une ou deux fois de me marier trèshonorablement, et que des ambassadeurs furent envoyés pour traiter avec moi à cet effet ; alors, ainsi que des personnes d'honneur encore existantes pourraient en témoigner, je fis à Son Altesse l'humble requête qu'elle voulût bien me permettre de demeurer dans l'état où j'étais, état qui m'agréait et me plaisait par-dessus tout. Et, sincèrement, je vous prie de dire à Son Altesse qu'aujourd'hui encore, je suis dans la même disposition et que je compte y persister, si elle veut bien le permettre, en l'assurant que j'aime tellement cet état, que je ne connais pas de genre de vie capable de lui être comparé. Quant à mon sentiment sur la proposition de ce messager, je vous supplie de dire à Sa Majesté que je n'ai pas souvenir d'avoir jamais jusqu'ici entendu parler de son maître ; quant au message et au messager, je prie Dieu à deux genoux de n'entendre plus parler dorénavant ni de l'un ni de l'autre. »

Le congé était formel et bref. Chez Elisabeth, il arrive parfois que, du sein de sa phraséologie officielle, sort brusquement une lame qui tranche la question. Habile à se rendre agréable et à toucher la corde sensible chez la souveraine : « Je vous assure, continuait-elle avec Pope, que si le messager se présentait un de ces jours pour me voir, je m'abstiendrais de lui parler, n'eussé-je pour repousser sa proposition d'autre motif, sinon que son maître a entrepris cette affaire sans l'avoir portée préalablement à la connaissance de Sa Majesté la reine. »

Sir Thomas Pope, mêlant à l'entretien quelque gaieté humoristique, s'enhardit à dire comme de lui-même, à la princesse, qu'il n'y avait personne ou presque personne, pensait-il, qui ne la crût très-disposée à se marier, pourvu qu'un parti honorable

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86 rencontrât, offert ou autorisé par la reine. c< Ce que je ferai plus tard, répondit-elle, je n'en sais rien. Mais je vous certifie, sur ma loyauté et ma fidélité et sur la miséricorde divine, que je n'ai pas en ce moment d'autre pensée que celle que je vous ai exprimée, m'offrît-on le plus grand prince de toute l'Europe, j» Le narrateur n'est pas encore persuadé. « Pudeur de jeune fille, dit-il, plutôt que résolution arrêtée. » Ainsi pourtant restera et fera Elisabeth : laisser la porte entr'ouverte au mariage à venir ; mais la fermer toujours sur le mariage présent.

Elle avait joué très-finement son personnage dans cette petite pièce. On remarquera que la catholique Marie laissait à sa sœur pleine liberté d'agréer la recherche d'un protestant. Etait-ce désir de l'écarter à tout prix du royaume, adoucissement du cœur, langueur de la volonté, après des épreuves trop fortes, et résignation à ce qu'il ne dépendait plus d'elle d'empêcher?

Ge mois d'avril, terminé si agréablement, avait apporté aussi à Elisabeth d'autres plaisirs ; d'abord une chasse à courre de Hatfield à Enfield, dirigée par sir Thomas Pope. La princesse, accompagnée de douze dames vêtues de satin blanc qui montaient des palefrois allant à l'amble, et de vingt tenanciers habillés de vert , rencontra à l'entrée de la forêt cinquante archers en bottes écarlates et en bonnets jaunes. Ils étaient armés d'arcs dorés. L'un d'eux, se détachant au-devant jd'elle, lui présenta une flèche à tête d'argent, empennée de plumes de paon. Ensuite, la bête forcée, le plaisir princier de lui couper la gorge fut réservé à la belle Diane chasseresse.

En avril encore, la reine honora sa sœur d'une visite à Hatfield. Il y eut grand souper, concert, où Elisabeth se fit entendre sur le virginal, en accompagnant un enfant de chœur de Saint-Paul, doué « d'une voix divine ». Le lendemain matin, un combat d'ours « plut beaucoup à Leurs Altesses *. »

1. John Nichols, Progresses,,, of queen Elizabeth, 1823, t. I, p. 17. Miss Agnès Strickland, Èlizabeth, Nichols, saivi par Fauteur des Biogra-

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Enfin^ pour en terminer avec les divertissements de cette ère de compensations, si nouvelle pour Elisabeth, rapportons son voyage à Richmond près de la reine, pendant Tété de 1558. Elle y alla par la Tamise. La barque royale qui vint la chercher à sa résidence urbaine de Somerset-Place, était ornée de guirlandes de fleurs artificielles, et surmontée d*un dais de taffetas vert où se jouaient des branches d'églantine brodées sur un fond semé de fleurs d'or. A bord, Elisabeth retrouva sir Thomas Pope et quatre dames de sa chambre. Elle avait pour escorte six bateaux portant des dames de la maison de la reine. Le damas rouge, le satin bleu brodé, orné de glands et de paillettes, des chapeaux de drap d'argent garnis de plumes vertes, concouraient à Téclat de leur toilette. Marie reçut sa sœur dans un somptueux pavillon qui figurait un château fort fait de di^ap d'or et de velours cramoisi, et caché au fond du labyrinthe des jardins. Les panneaux étaient divisés en échiquier, où le lis d'argent et la grenade d'or alternaient d'une case à l'autre. Des ménestrels en grand nombre charmèrent un plantureux banquet; mais il n'y eut ni masques ni danses. Avant le repas, la reine s'entretint longtemps avec sir Thomas Pope. Le soir, Elisabeth retourna à Somerset-Place, le lendemain à Hatfield *.

Nous nous sommes arrêté sur ces petits événements, d'abord parce qu'ils ont le mérite d'être du domaine de la concorde, domaine intéressant, étant si restreint et si peu sûr dans cette histoire; ensuite, parce qu'ils offrent l'image d'un c6té des mœurs au xvi* siècle. Les détails, naïvement pompeux, exhalent un parfum d authenticité. Depuis un siècle, quatre générations d'historiens, Thomas Warton, John Nichols, miss Lucy Aikin, miss Agnès Strickland, les ont reçus et transmis en toute con-

phies des reines (f Angleterre, renvoie à la Chronique manuscrite de la Bibliothèque Cottonienne, Vitellitts (ou Machin's Diary), qui n'en dit pas un seul mot, pas plus que pour le carnaval de 1557.

1. Thomas Warton, Sir Thomas Pope's Life, p. 89 ; et^ d'après lui, John Nichols^ miss Lucy Aikin {Memoirs of the court of Elixabeth), miss Agnès Strickland, Elizabeth, Mary,

fiance. On ne peut pas se dispenser de les répéter, et cependant nous n'oserions pas les garantir. Appartiennent-ils à Phistoire ou à la légende, dont la végétation touffue a masqué la réalité sur tant de points à cette époque? Nous hésitons. Car la Chronique manuscrite imprimée il y a une trentaine d'années sous le titre de Journal de Machin, du nom de son auteur, contemporain de Marie et d'Elisabeth, chronique à laquelle les historiens plus modernes nous renvoient toujours comme à la source première et unique, garde néanmoins un silence absolu sur les faits qu'elle est censée contenir et certifier. Ce silence, explicable en certains endroits, quoique alors même il soit loin d être exempt de difficultés, est tout à fait inexplicable dans d'autres, et nous pensons, jusqu'à nouvel ordre, qu'il y a lieu de se tenir sur une prudente réserve * .

1. Ces faits, relatifs à Elisabeth, consistant surtout en visites qu'elle aurait rendues à la cour ou bien reçues de sa sœur, sont au nombre de huit. Les voici dans leur ordre chronologique réel, que Warton a troublé en mêlant Tusage simultané du vieux style et du nouveau style : !<> Le voyage et le séjour d'Elisabeth à Londres, du 28 novembre au 3 décembre 1556. 2o La fête que Pope aurait donnée à Elisabeth à Hatfield, avec représentation dramatique, pendant le carnaval de 1556 (-57). 3« Le voyage et le séjour d'Elisabeth à Londres, le 25 février 1557 (-58). 4* Son retour à Hatfield en passant par Shene, 3 mars 1557 (-58). 5® La partie de chasse arrangée par Pope aux environs de Hatfield, en avril de la même année 1557 (-58). 6* La visite faite par Marie à Elisabeth au château de Hatfield, Tété suivant (1558). 7<* La visite d'Elisabeth à la reine par eau à Richmond, le même été (1558). 8* Pendant sa résidence à Hatfield, à une époque non déterminée, Elisabeth aurait été admise près du roi et de la reine à la célébration des fêtes de Noël, dans le château de Hampton Court. — Tous ces incidents sont rapportés par Warton, à Texception du 6«, la visite de Marie à Hatfield ; John Nichols, qui succède à Warton dans l'ordre des temps, nous parait l'avoir donnée le premier. Warton et Nichols, et à leur exemple les écrivains subséquents, s'appuieut invariahlement sur le manuscrit de la BibUothèque Cottonienne et les papiers de Strype, l'auteur des HistoHcal Memorials, Le manuscrit en question, désigné par son numéro et son classement, sous le nom de Chronique Vitellius, F, 5, a été remis en ordre par Madden en 1829 et publié en 1848 par John Gough Nichols, qui lui a donné son vrai titre : Journal de Henry Machin j bourgeois et marchand tailleur à Londres, de Tan 1550 & l'an 1563 {the Diary of Henry Machin,..). Machin consigne les événements quotidiens de la ville, les morts, les supplices, les mariages, les cérémonies

religieuses, les mouYements des grands personnages, les allées et venues de la reine, du roi, d'Elisabeth, avec le détail de leur itinéraire, etc. Or, des huit points énumérés plus haut, le 1", le 3« et le 4« seuls sont mentionnés par lui ; silence complet sur les cinq autres. On explique ceci par le dommage qu'aurait souffert le manuscrit original, lors de Tincendie de la Bibliothèque Cottonienne en 1732, où furent détruits ou détériorés plus de deux cents volumes de cette précieuse collection. Le contour de la Chronique fut rongé en effet par la flamme, qui çà et là enleva une ou deux lignes du haut des pages, ou en raccourcit quelques-unes, mais sans entamer l'épaisseur même des folios, ni par conséquent attaquer le corps de l'ouvrage. Cependant il y a une lacune dans l'année 1558 ; car, après une feuille finissant par un fait du 23 mars, la suivante commence avec le 3 août : ainsi quatre mois nous manquent. Madden ne croit pas qu'on doive attribuer cette perte au feu plutôt qu'à la négligence. Quoi qu'il en soit, une sorte de fatalité paratt avoir rassemblé précisément dans ces quelques pages disparues les 5», 6* et 7« points, les plus intéressants : la partie de chasse, la visite de Marie à Hatfield et celle d'Elisabeth à Richmond. C'est ici qu'interviennent les papiers de Strype. Ce laborieux et sûr historien avait consulté le manuscrit de Machin et en avait fait passer la presque totalité , par portions successives , dans ses Historical Memorials, qu'il publia en 1721, onze ans avant l'incendie, tellement qu'avec son livre l'éditeur moderne de Machin a pu restituer les lignes du manuscrit atteintes par le feu. Dès Tannée 1709, donc vingt- trois ans avant le désastre de la Bibliothèque Cottonienne, Strype avait communiqué au docteur Arthur Charlett, à Oxford, un extrait concernant les funérailles de sir Thomas Pope, du 6 février 1558 (-59). Charlett permit à Francis Wise, bibliothécaire de la Radclivienne à Oxford, de prendre copie des extraits, au nombre de quatre ou cinq, que Strype avait copiés dans le manuscrit, et Wise les prêta à Warton, occupé alors de sa Vie de sir Thomas Pope, C'est Warton qui raconte ces détails dans la préface de la 3« et dernière édition de son ouvrage, 1780. Cela est d'apparence très-claire et très-formelle. Cependant, outre qu'il est assez singulier de parler seulement de quatre ou cinq extraits que Strype aurait puisés à cette Chronique, alors qu'il l'a transcrite tout entière dans ses MemorialSf comment se fait-il qu'il ait négligé les historiettes n»* 5, 6, 7, curieuses et piquantes, considérables par leur caractère politique ? Lui dont l'exactitude minutieuse emprunte à Machin les faits divers les plus humbles, comment laisse-t-il dans l'ombre les fêtes dont Elisabeth est l'héroïne, après qu'elle a été si longtemps l'objet de mesures rigoureuses et menaçantes ? Son patriotisme devrait s'en émouvoir. Aucune de ces trois fêtes (n" 5, 6, 7) ne lui a donc paru digne de mémoire ; il les a ensevelies dans un dédain systématique, sans qu'il soit possible de deviner ses motifs. Et pourtant il a jugé à propos de tirer de la Chronique manuscrite les voyages d'Elisabeth, correspondants aux n"* 1 , 3, 4, beaucoup plus pâles et moins marquants. Disons en passant que l'extrait sur les funérailles de Pope, faisant seul exception, existe mot pour mot dans le manuscrit original.

Maintenant, voici qui est encore plus significatif, il s'agit de notre n* 2, c'est-à-dire la fête que Pope aurait donnée à Eli-

ubeth lors du camaTal de 1556 (-57). Les bistorieiiB qui la rapportent renyoient tous miifonnéinent aa journal maniucrit (avec la formule d'usage : Han. Cotton. Vitellius, F, 5). Eh bien, elle ii*y figure pas et n'y a jamais figuré. D sufBt d'un coi^> d*Œil sur le manuscrit pour reconnaître qu'il n*y a point de lacune à cette place ; les faits et les dates de Tannée 1556 (-57) se relient ensemble par une chaîne continue ; pas un anneaa ne manque. Nous avons été dans l'impossibilité d'y découvrir la moindre trace de ce prétendu passage. Notons que Strype n'en parle pas non plus.

Enfin, n* 8, Elisabeth célébrant la fête de Noél avec le roi et la reine à Hampton Court. Pas de date. Les historiens ens-mentionnés renvoient d'un même accord et avec la même assurance au Man. Vitellius, ete., lequel n'en dit pas un mot, non plus que Strype, aussi muet sur ce point que sur les faits précédents. D'ailleurs on sait que le roi ne célébra les fêtes de Noël en Angleterre et avec Marie qu'une seule fois, à Whitehall, en 1555 ; et on se rappellera que nous avons dém<mtré qu'ffîsabeth n^ assistait pas. Il est à remarquer que les anciens chroniqueurs, Holinshed, Stow, Heywood, ne savent rien de tout cela.

De ces observations, une conclusion ressort naturellement : c'est qa^à Texception des n** 1. 3» 4, qui sont dans Strype et dans le Man. original, les autres faits ou bien sont controuvés, ou bien proviennennt de quelque source encore inconnue. Nous nous sommes assuré qu'ils ne se trouvent pas dans les papiers de Strype que possède le British Muséum, M. Goxe, l'émineat bibliothécaire de la Bodléienne & Oxford, ayant bien voulu faire des recherches dans les diverses bibliothèques de cette ville, n'a pas non plus obtenu de résultat. Resterait Cambridge, qui possède des papiers de Strype : il ne nous a pas été possible d'y aller. Nous avons cru devoir insister sur ces incidents et sur leur degré d'authenticité , parce qu'il s'agissait de contester une opinion reçue, et parce qu'Elisabeth occupe une place tout à fait à part dans l'histoire d'Angleterre. Rien de ce qui concerne cette princesse si remarquable et ai fameuse n'est indifférent, à quelque point de vue qu'on la juge. Notre ambition serait de parvenir à la plus grande somme possible de vérité sur cette première partie de sa vie.

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