‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 119 sur 133 · MALADIE DE MARIE. MISSION DU COMTE DE FERIA · texte numérisé non relu

MALADIE DE MARIE. MISSION DU COMTE DE FERIA

A travers Tété de 1558, si triste pour Marie par les raisons que nous avons rapportées précédemment, les fêtes dont Elisabeth fut, dit-on, l'objet, éclairèrent à peine, comme un pâle sourire, la physionomie de plus en plus mélancolique de ce règne expirant. Au mois d'août, la reine, déjà malade, ressentit les premières atteintes d'une fièvre qui exerçait alors de grands ravages. Elle se fît transporter immédiatement de Hampton Court au palais de Saint-James, le centre du gouvernement. Elle languit encore trois mois et ne sortit plus de sa chambre.

On arriva ainsi à Tautomne. La session du Parlement s'ouvrit le 5 novembre. Il n'y eut d'important qu'une demande de subsides, présentée le 14 aux deux Chambres réunies, pour la continuation de la guerre contre la France et l'Ecosse. Elle ne rencontra pas un accueil favorable, et on l'ajourna, tant les progrès du mal chez la reine étaient manifestes.

Une question beaucoup plus grave eût été celle de la suc^ cession; mais elle était décidée à l'avance. Les droits d'Elisabeth, appuyés sur le testament de Henri VIII et sur un bill antérieur non abrogé, défiaient toute contestation, tant le peuple anglais était déclaré pour elle. Marie ne les fit pas

sanctionner de nouveau par les Chambres. Mais, de fait, elle traita sa sœur comme son héritière. Plus encore : le 6 novembre, sollicitée de désigner Elisabeth, elle y consentit volontiers, à ce que nous apprend une dépêche de respagnol Dasson Levile, que Philippe II avait laissé auprès d'elle pour le représenter '. ËUe recommanda deux choses seulement, de payer ses dettes personnelles et de maintenir la religion telle qu'elle Tavait rétablie. C'était l'une de ses dames d'honneur, Jane Donner, qu'elle avait chargée, près de la future reine, à la fois de cette mission et du soin de lui remettre des joyaux qu'elle conservait habituellement par devers elle. Elisabeth protesta presque avec emportement de la sincérité de sa foi orthodoxe ; elle priait Dieu, se récria-t-elle, que la terre s'entr'ouvrit et l'engloutit toute vivante, si elle n'était pas une vraie catholique romaine *.

Faudra-t-il s'étonner qu'au lieu de ce récit, qui prend Elisabeth en flagrant déUt de simulation, un autre récit, tout contraire, épique et triomphant, ait été substitué dans l'histoire en passant par la légende ? D'après une lettre dTBdwin Sandys, l'un des réformés anglais réfugiés alors en Allemagne, à Bullinger, qui habitait Zurich, Marie aurait fait savoir à sa sœur, par deux membres du Conseil, son intention de lui léguer la couronne, en y mettant trois conditions : 1® qu'elle ne changerait rien à la composition actuelle du Conseil privé ; 2® rien à

1. De lo quai se manifesta S. M» muy contenta. Dépêche du conseiller Dasson Levile, 7 novembre 1558, dans les Memorias de la Real Academia de la HistoHa, t. VII, p. 253, par M. Gonzalez, Madrid, 1832. Levile a peutêtre exagéré la satisfaction de Marie; toujours estril qu'elle ne résista pas. Quelques auteurs, dont M. Fronde, t VI, p. 524, rapportent ce que fut le comte de Feria, qui obtint de Marie cette déclaration en faveur d'Elisabeth. Mais le comte n'arriva à Londres que le 9 novembre, donc trois jours après la déclaration de la reine. Il est regrettable que Dasson Levile, en indiquant le fait et sa date précise, ne désigne pas les personnes qui décidèrent Marie

2. Lingard, d'après les Mémoires de Jane Donner. Jane avait épousé le comte de Feria, dont nous allons parler bientôt. Elle se retira ensuite en Espagne avec son mari.

la religion ; 3* qu'elle payerait ses dettes. Elisabeth aurait répondu : « Je suis très-affligée de ce que vous me dites de la maladie de la reine ; mais il n'y a pas de raison pour que je la remercie de me transmettre la couronne de ce royaume, car elle ne peut pas plus me la conférer que me l'ôter légalement, puisque c'est mon droit personnel et héréditaire. En ce qui est du Conseil, je me crois aussi libre de choisir mes conseillers qu'elle les siens. Pour la religion, je promets de n'y rien changer, pourvu que l'on me prouve qu'elle est conforme à la parole de Dieu, ma seule base et ma règle unique. Quant à ses dettes, rien de plus juste que de les payer ; je m'y emploierai de mon mieux ^ »

On peut opposer à ce récit, d'abord que Sandys, de même que Foxe , l'auteur du Martyrologe , n'habitait pas l'Angleterre à cette époque. Il vivait à Strasbourg, d'où il écrivit cette lettre à BuUinger, le 20 décembre 1558, et il ne donne pas la source de ses informations '. Jane Dormer, au contraire, était au palais, très-avant dans la confiance de la reine ; son honnêteté ajoute un grand poids à son témoignage. La hautaine déclaration de principes que Sandys prête à Elisabeth est en contradiction avec la prudence fine et consommée de cette princesse. Elle aurait risqué de pousser à. un éclat sa sœur, ranimée par l'indignation. Elle se serait privée certainement de la bonne volonté de Philippe II, à laquelle elle attachait une très-haute importance, ne fût-ce que pour se couvrir du côté de Rome. Catholique, elle l'était publiquement et assidûment. Gomment croire que, dans une situation toujours délicate, elle ait tenu un tel langage de bravade, si

1. Miss Agnès Strickland, Elizabeth, p. 129 ; Zurich letters, publiées par la Société Parker, 1842, t. I, p. 3.

2. Six semaines après Tavénement d^Élisabeth, il reprit le chemin de rAngleterre, où il débarqua le 13 janvier 1559. Elisabeth le nomma de son Conseil et Tun des théologiens qui préparèrent la réformation de TÉglise du royaume ; elle le fit successivement évêque de Worcester, de Londres, archevêque d'York.

déterminément hostile, elle qui, une fois reine, acclamée par Tenthousiasme public, persévéra d'abord dans le culte catholique et ne s'en affranchit, par degrés, qu'après s'être assurée que le terrain ne lui manquerait pas sous les pieds ?

Cependant, sur un avis de Dasson Levile, Philippe II avait résolu d'envoyer à Londres le comte de Feria ^, celui des seigneurs de sa suite qui avait plu davantage aux Anglais et qui, pour ce motif, pouvait exercer la plus utile influence, qu'il s'agit soit de la continuation de l'alliance entre l'Angleterre et la Flandre, soit peut-être de quelque projet de mariage pour Elisabeth; car on parlait communément, disait Levile, des comtes de Westmoreland et d'Arundel, des princes de Suède et de Danemark '. Philippe, à l'égard de sa belle-sœur, persistait toujours dans son plan de conduite affectueuse. Récemment encore, à l'occasion de la mort de son père, le grand Empereur, dans sa retraite de Saint-Just (21 septembre 1558), il avait eu avec elle un échange de lettres de condoléance ^. Aussi, en faisant partir sans tarder le comte de Feria, lui prescrivit-il, entre autres choses, d'appuyer les droits d'Elisabeth à la couronne.

Feria arriva à Londres le 9 novembre 1558 ^. La reine était à l'extrémité ; les médecins espagnols et anglais avaient déclaré que ses jours étaient comptés. Elle accueiUit l'envoyé avec joie ; mais elle n'eut pas la force de lire la lettre de son mari, qu'il lui présentait. A^ sortir de cette triste entrevue, Feria fit réunir le Conseil privé. Là, il commença par entretenir les lords de l'état des négociations ouvertes avec la France pour la paix ; et, remarquant la présence de Mason, grand confident

i.'Don Gomez Suarez de Figueroa, comte , plus tard duc de Feria en

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