Tytler, England, p
Le règne de Henri VIII avait habitué les personnages de haut rang à compter pour rien les liens les plus sacrés. Le plus fort des deux frères résolut de tuer l'autre. Le 16 janvier 1549, l'amiral fut arrêté et conduit à la Tour, sous l'inculpation de haute trahison et de complot pour enlever le roi et changer la forme du gouvernement. La Chambre des lords fut saisie sans désemparer d'un bill d'attainder. Odieuse invention du règne précédent, le bill d'attaindei* consistait à déclarer par acte législatif la culpabilité d'un homme, sans qu'il eût été ni jugé ni admis à se défendre. Après que la loi avait passé, comme les autres, par la filière des trois lectures dans les deux Chambres, on livrait le proscrit au supplice *.
La même prison s'ouvrit pour l'intendant Thomas Parry, la gouvernante Kate Ashley et son mari, tandis qu'Elisabeth se voyait détenue dans sa résidence dllatfield sous l'autorité de
1. C'est en 1539 qu'on employa ce système pour la première fois, lorsque Henri VIII voulut frapper à coup sûr la comtesse d'Exeter, mère du cardinal Pôle, et la comtesse de Sarum. Dans cette année, seize personnes furent ainsi condamnées, pareil nombre en 1540. Bumet, History of the Re formation of the Church of England, t. I, p. 341.
32 L*ËNQUÊTE CONTRE ELISABETH
sir Robert Tyrwhit, commissaire du Conseil. Le Protecteur voulait savoir jusqu'à quel point elle était entrée dans les vues de Tamiral, et si le mariage avait été convenu entre eux, auquel cas le fait de haute trahison était patent, pour avoir omis de prendre le consentement du Conseil privé.
Quelle situation pour une jeune fille dépourvue d'expérience, au pouvoir d'hommes sans scrupule et avides de son déshonneur ; en butte tour à tour à leurs menaces terribles et à leurs caresses sournoises, encore plus dangereuses ; attaquée dans sa réputation, qu'elle avait compromise étourdiment ; craignant de ses gens les témoignages vrais, exagérés ou faux, que l'effroi pouvait leur arracher; inquiète pour leur vie, comme pour la vie de l'homme qu'elle avait commencé d'aimerl Destituée d'amis et de conseils, exclue de la présence de son frère et de celle du duc de Somerset, malgré ses instantes sollicitations, elle dut se résigner et descendre au rôle d'accusée, au terme duquel on lui faisait apercevoir les plus sinistres fantômes.
Mais si, à l'aspect des torrents de larmes qu'elle répandit en apprenant l'arrestation de sa gouvernante et de l'intendant, à cause d'elle, sir Robert Tyrwhit se flatta qu'elle ne serait pas difficile à confesser, il reconnut bientôt son erreur. Ce tribut payé à la faiblesse de l'âge et de la nature, elle recouvra toute sa présence d'esprit ; et acceptant la lutte, quelque inégale qu'elle fût en apparence, elle se redressa précautionnée, ferme, invincible.
Tout d'abord, dans son trouble, elle avait failli se trahir en demandant si Mrs. Ashley et Parry avaient avoué quelque chose. Alors elle fit appeler Tyrwhit, comme pour compléter les réponses qu'elle venait de faire à deux commissaires que le Conseil avait députés aussitôt après s'être assuré de la personne de lord Seymour. Mais, au moment de parler, elle ne conta que des circonstances insignifiantes. Il l'exhorta à tout dire, en l'adjurant au nom de son honneur et par le danger auquel son silence l'exposerait; « car, disait-il, elle n'était que sujette » : insinuation
l'enquête contre ELISABETH 33
bien capable de faire pâlir la fille d'une reine morte sur l'échafaud. Si, au contraire, elle s'ouvrait franchement, le mal et la honte seraient pour ses gens ; sa jeunesse serait prise en considération par le roi, le Protecteur et le Conseil. Éloquence perdue : il lui fallut conclure son rapport au Protecteur par ces mots : « En aucune manière, elle ne confessera qu'elle ait eu, par Mrs. Ashley ou par l'intendant, quelque intrigue avec le lord amiral; et cependant je vois sur sa figure qu'elle est coupable. Il est clair qu'elle endurera encore plus d'un orage, avant d'accuser Mrs. Ashley *. » Le lendemain, « par douceur et persuasion, » il obtint d'Elisabeth quelques particularités, bien lentes à sortir de ses lèvres, sur l'offre que l'amiral lui avait faite de sa maison de Londres, sur les questions relatives à sa fortune et à sa dépense qu'il avait posées à Parry ; et comment elle avait refusé de répondre, quand ce dernier lui avait demandé quel parti elle prendrait, supposé que le Conseil agréât son mariage. « Je vous assure, écrivait-il au Protecteur, qu'elle a une fort bonne tète, et que l'on ne gagnera rien sur elle qu'à force de politique. » Il se flattait d'être déjà quelque peu en crédit auprès d'elle '. Il lui montrait en grande confidence, comme s'il bravait le risque de déplaire par cette indiscrétion ', une lettre du Protecteur, dont la teneur bienveillante avait été calculée pour surprendre son ingénuité. Elisabeth se confondait en remerciements et se rassérénait, après cette lettre ; mais elle ne disait rien *.
Alors, Tyrwhit changea de batterie. Dans l'espoir de la mettre hors d'elle et de briser son énergie, il lui redit quels bruits déshonorants couraient sur son compte; que l'amiral l'avait rendue mère, qu'elle cachait sa honte à la Tour. Elle s'indigna de ces calomnies, et ne faiblit pas.
1. Haynes, lettre de sir Robert Tyrwhit au Protecteur, 22 janvier 1549, p. 70.
2 Id., lettre du 23 janvier 1349, p. 71.
3. « Je ne voudrais pas pour mille livres qu'on le sût, » lui diswt-il. — Tyrwhit au Protecteur, 25 janvier 1549 ; Haynes, p. 88.