‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 23 sur 133 · I. A Londres, près de la Cour · texte numérisé non relu

I. A Londres, près de la Cour

naissance, que vous écouterez et suivrez ses bons conseils à Toccasion, particulièrement dans les choses qu'eUe a mission de notre part de vous mettre sous les yeux : de quoi les effets ultérieurs tourneront au grand honneur et profit de Votre Grâce, au bon contentement de Sa Majesté et à la satisfaction de tous ceux qui souhaitent de vous voir prospérer en toute vertu et honneur * . »

Lady Tyrwhit, fille du premier mari de Catherine Parr, lord Borough de Gainsborough, avait fait partie de la maison de sa belle-mère. Elle était, comme elle, instruite, judicieuse ; comme elle, protestante zélée, et Tune des trois dames que Ton avait englobées avec la reine dans le bill d'accusation d'hérésie, préparé un moment par Henri VIII contre sa sixième femme. Elle n'accepta qu'à son corps défendant, sur les injonctions et les réprimandes du Conseil, la fonction épineuse qu'on lui imposait au manoir de Hatfield et dont les débuts n'eurent rien d'encourageant.

Silencieuse, en effet, et digne tant qu'elle avait été devant ses juges, Elisabeth laissa éclater son humeur sur la duègne, qu'on lui préconisait avec cette solennité sévère. Quand lady Tyrwhit voulut prendre possession de son office, elle se récria que Mrs.Ashley était sa maîtresse, et qu'elle-même ne s'était pas conduite de façon que le Conseil pût croire nécessaire de l'astreindre encore à des gouvernantes. Elle pleura toute la nuit et gémit tout le lendemain : « Le monde, disait-elle, la croirait donc bien coupable, puisqu'on se hâtait si fort de lui imposer une maîtresse. »

Sir Tyrwhit, appelé à l'aide par sa femme, ripostait que, pour le soin de son honneur, elle aurait dû être la première, à cause de son jeune âge, à demander une gouvernante, plutôt que de rester seulement une heure sans en avoir. « Mais, écrivait-il au duc de Somerset, elle ne veut pas absolument digérer ce con-

!. 17 février 1549, Haynes, p. 107.

seil, bien qu'à mon gré deux gouvernantes valussent encore mieux qu'une seule. »

Cependant le Protecteur, peu satisfait des aveux insignifiants contenus dans la lettre du 28 janvier, et de l'accueil qu'avait reçu lady Tyrwhit, envoya des remontrances à Elisabeth et voulut lui dicter directement, ou par Tyrwhit, les termes dune nouvelle lettre, qu'il aurait calculée de manière à presser chez les lords le vote du bill d'attainder contre Seymour. Quel spectacle repoussant que ces embûches tendues sous chacun des pas de la jeune princesse; cette opiniâtreté à lui surprendre quelques mots imprudents, par lesquels on lui plongera, bon gré mal gré, la main dans le sang du malheureux amiral ; cette analyse et ce commentaire perpétuel de son attitude, de ses moindres paroles épiées, rapportées avec une joie basse et féroce I Ce spectacle, un jour aussi, elle le donnera sans scrupule et sans remords, contre une reine, victime de sa jalousie. Comme le Prolecteur, elle trouvera des ministres exaltés par la joie de calomnier et d'abattre sous ses pieds la victime désignée. Le souvenir de ses premières souffrances n'aura-t-il servi qu'à lui faire un cœur de marbre? Dans le moment, on ne lui laissait pas ignorer la perte imminente de Seymour, la dissolution de sa maison qu'il avait gardée sur un pied princier, malgré son veuvage, en vue de ses noces futures ; et sous ces* atteintes continuelles, elle se départait peu à peu de son imperturbable fermeté et se laissait aller par moments à des impatiences nerveuses. « Elle commence à faiblir, écrit toujours Tyrwhit, depuis qu'elle sait qu'on a dispersé les gens de milord amiral ; ma femme me dit qu'elle ne peut pas entendre mal parler de lui, sans être prête à répondre, chose qu'elle n'avait pas accoutumé de faire, excepté quand on touchait à Mrs. Ashley, car alors elle était toujours prête à répliquer avec véhémence pour la défendre. » — « Son attachement pour cette femme, disait-il encore, est extraordinaire *. »

1. Tyrwhit au Protecteur, Hatfield, 19 février 1549 ; Haynes's Papers, p. 108; Jos. Stevenson, Calend. for. y 4558-1559, p. xxxvui. Miss Agnès . Strickland, Elizaà,, p. 41 et suiv.

La lettre au Protecteur, elle déclara qu'elle la ferait « à sa fantaisie ».

Si nous ne nous trompons, ici s'accomplit en elle une décisive évolution de caractère et de nature. La crise douloureuse où les entraînements d'une coquetterie puérilement naïve, plutôt qu'intentionnelle, avaient jeté Elisabeth, fut comme un ereuset au fond duquel se consumèrent et les pensers et les jours de l'adolescence. Il en sortit une personnalité toute nouvelle, telle que les plus avisés eussent été bien loin de la soupçonner quelques semaines auparavant. L'énergie, endormie au fond de cette âme, s'éveilla et se reconnut elle-même. La femme dépouilla la jeune fille ; l'homme d'État, disons-le, se dégagea de l'enfant. Trempée par le péril et la lutte, Elisabeth s'arma vaillamment, aussi capable d'attaquer que de se défendre.

Sa seconde lettre au Protecteur, hautaine, virile, heurtée, écrite par places du style énigmatique qu'elle affectionnera, bouillonne de colère. Mais l'expression est prudente et mesurée, de manière à ne fournir d'arme à personne. Déjà aussi, une précoce intuition de son plus vital intérêt l'éclairé et la guide dans le soin qu'elle prend de sa popularité. Elle veut la conserver intacte : car elle le sait, elle ne l'oubliera jamais, la popularité est toute sa force, son unique rempart.

« Milord, disait-elle, je vois, par la lettre que j'ai reçue de Votre Seigneurie, quelle est votre bienveillance pour moi, puisque vous m'y faites connaître toute votre pensée sur cette affaire, et que, de plus, vous exprimez le souhait que je ne fasse rien qui puisse ne pas sembler bon au Conseil. Je vous en offre mes sincères remerciements. J'apprends aussi que vous avez pris en mauvaise part ma lettre à Votre Seigneurie. J'en serais très-affligée, car ma pensée était de vous exposer simplement, comme je le croyais, ma conduite dans cette affaire. Je le fis d'autant plus volontiers que vous désiriez de moi (et c'est ainsi que je vous écris) des explications franches sur tous les points. Quanta ce que vous m'écrivez, que je vous parais pré-

ELISABETH ET LADY TYRWflIT 45

somptueuse en me tenant pour si fort assurée de moi-même, je n*ai pas présumé de moi au delà de ce que la vérité établira, j'en suis persuadée ; et lorsque je disais ce que je sais sur moimême, je n'aurais pas cru déplaire au Conseil ou à Votre Grâce. Assurément, si j'étais chagrine que l'on mît quelqu'un de cette sorte auprès de moi, c'était dans la pensée que le peuple dirait que j'avais mérité par ma mauvaise conduite d'avoir quelqu'un de cette espèce ^ Ce n'était pas mécontentement de ma part au sujet de ce que Votre Seigneurie ou le Conseil trouviez bon, car je sais que vous et le Conseil avez la charge de ma personne. Ce n'est pas non plus que je prétende me gouverner moimême, car je sais que ceux-là se trompent le plus qui se confient davantage en eux-mêmes. Certes j'ose croire que vous ne me trouverez jamais ce genre de défaut ; je ne vois pas que Votre Grâce me réponde directement à ce sujet. Avec les mauvais bruits déjà mis en circulation, ce sera un aliment de plus pour les mauvaises langues.

« Vous m'avez écrit, il est vrai, que si je dénonçais quelqu'un qui eût tenu de tels propos, vous et le Conseil en feriez justice. Sans doute, il me serait aisé de le faire; mais j'y répugne, parce qu'il s'agit de ma propre cause; et d'aiUeurs je n'y gagnerais que le fâcheux renom d'être heureuse de les punir; je m'attirerais ainsi le mauvais vouloir du peuple, chose dont je serais désolée. Mais s'il semblait bon à Votre Seigneurie et au reste du Conseil de publier une proclamation dans le pays, pour qu'ils eussent à réfréner leurs langues, avec déclaration que tous ces récits ne sont que mensonge, cela donnerait lieu aux gens de penser que vous et le Conseil tenez beaucoup à ce que des rumeurs pareilles ne circulent pas sur l'une des sœurs de Sa Majesté (car je le suis, quoique indigne) , et à moi de croire que je trouve en vous l'amitié que vous m'avez promise et dont Votre Seigneurie m'a déjà donné de grandes marques. Pour-

. 1. Elle ne daigne pas désigner autrement lady Tyrwliit.

tant j'ai honte de vous le demander encore, d'autant que je vous y vois peu disposé.

« Lorsque vous dites que je donne à penser au monde, en repoussant le bien pour soutenir le mal * , je ne suis pas tellement simple d'entendement, et je ne voudrais pas non plus que Votre Grâce eût assez mauvaise opinion de moi, pour croire que je fais si peu de cas de ma propre honnêteté, que de vouloir m'obstiner si j'avais promesse suffisante ; Votre Grâce pourra me mettre à l'épreuve quand on en viendra aux faits*. Sur ce, je vous salue, souhaitant que Dieu vous assiste toujours en toutes vos affaires.

« Écrit à la hâte. Hatfîeld, ce 21 février 1549.

« Votre constante amie, selon mon petit pouvoir'. »

Le 4 mars 1549, la Chambre des lords vota la troisième lecture du bill à'attainder contre lord Seymour. Parmi les motifs, on alléguait qu'il avait entrepris d'épouser la sœur du roi, lady Elisabeth, seconde héritière de la couronne dans l'ordre de réversibilité.

Que pouvait-elle en faveur du proscrit ? Du moins , elle n'abandonna pas ses propres serviteurs, acte courageux dans sa situation et dont il faut lui tenir compte. Catherine Ashley et son mari, à la Tour, étaient trop près de la hache aiguisée contre l'amiral , pour n'en pas redouter eux-mêmes le tranchant : les mœurs étaient impitoyables. Mais comme le Protecteur venait de lancer, pour satisfaire Elisabeth , la proclamation qu'elle avait réclamée contre les mauvais bruits, elle profita de ces dispositions meilleures et lui recommanda instamment celle qui tant d'années, disait-elle, avait peiné et travaillé pour l'élever dans la science et l'honnêteté. Elle citait la parole de saint Grégoire, que nous sommes encore plus

1. C'est-à-dire la mauvaise gouYcrnante contre la bonne, Ashley contre Tyrwhit.

2. Elle veut dire que si on lui rend Mrs. Ashley, sa conduite justifiera la concession qu'on lui aura faite.

3. Miss Agnès Strickland, p. 42, 43, d'après les Lansdowne mss. Ellis, Original LetterSy !'• série, t. II, p. 155.

obligés à ceux qui nous ont appris à bien vivre qu'aux parents qui nous ont seulement donné Têtre. Puis elle affirmait de nouveau que Catherine Ashley ne lui avait jamais parlé de mariage, sans réserver avant tout le consentement du Protecteur et du Conseil. Quant à elle, le monde ne la croirait pas exempte de reproche, mais seulement pardonnée en faveur de sa jeunesse, si celle qu'elle aimait tant continuait à être gardée en prison. « Voilà, terminait-elle, comment l'espérance, l'emportant chez moi sur la crainte, a gagné la bataille; et je me suis avancée aujourd'hui sous ses auspices. Je prie Dieu que ma démarche ne soit pas prise dans un autre esprit que celui où je la fais. » Enfin, elle ajoutait quelques mots en faveur de M. Ashley, en rappelant sa parenté avec lui *.

Quinze jours plus tard, la tête de lord Seymour tombait sur l'échafaud, le 20 mars 1549.

Les espions du Protecteur coururent en informer Elisabeth : Us voulaient se repaître de sa douleur et la dénoncer. prodige I Impassible et impénétrable, elle dit, à ce qu'on rapporte : « Il est mort un homme de beaucoup d'esprit et de peu de sens ^. » £6iOA>vd

1. Lettre du 7 mars 1549. Ellis, Origiiial Letters, !'• série, t. II, p. 153. Miss Agnès Strickland, p. 45, en louant rattachement d'Elisabeth pour ses parents, dit avec esprit que la légèreté qu'elle avait héritée de sa mère parait avoir été^ à cette époque de sa vie, son plus grave défaut ; quoiqu'elle ait acquis, par la suite, Tart de le voiler sous ime affectation d'extrême pruderie, son penchant naturel s'échappait à chaque instant et se trahissait par des folies, comme la chatte de la fable, qui, métamorphosée en femme, ne pouvait pas s'empêcher de chasser la souris.

2. Leti, Histoire d'Elisabeth, Miss Agnès Strickland, p. 45, 46, admet sans difficulté l'authenticité de ces paroles. Nous croyons cependant devoir faire remarquer que nous ne les avons trouvées que chez Leti. Edouard VI, doux de caractère, ne parait pas non plus avoir eu la sensibilité en partage, du moins dès qu'on l'inquiétait sur les droits de sa couronne ; il nota dans son journal, en quelques mots très-secs, l'exécution de son oncle : « Le lord Sudeley, amiral d'Angleterre, lut condamné à mort et mourut au mois de mars suivant. » Burnet, t. II, A Collection of Records f n«l, p. 4. Pendant les débats qu'on ne saurait appeler procès, car Thomas Seymour ne fut pas admis à se défendre, la Chambre basse regimbait, en demandant la présence de l'accusé. Le roi mit un terme à

C'est aussi par trop se commander. Quoil dans cet âge de spontanéité et d'élan, pas une larme à la paupière I Pas un cri de douleur I Si la bouche s'entr'ouvre, ce sera pour signifier une sorte de congé ironique à la mémoire de Thomme avec qui Ton rêvait tout à Theure le mariage et la félicité, comme on peut rêver à seize ans 1 Quelle promptitude et quelle aisance à mater son cœur, à dérober son visage sous le masque de la politique l Et pour quel motif? Pas d'autre, ce semble, que de sauver Tamour-propre du moi et de mettre à néant les méchants propos à force de détachement à l'endroit de la victime. Ainsi le bronze renvoie le dard, qui retombe, émoussé et impuissant, au pied de la statue.

Pourtant, il avait battu pour le beau cavalier , cela est certain, ce cœur dont l'empire sur lui même est si voisin de la plus dure sécheresse. Plus tard, Elisabeth étant sur le trône , sir John Harrington, qui avait été l'un des principaux serviteurs de l'amiral, osa lui présenter le portrait de lord Seymour, avec un sonnet dans lequel il célébrait la beauté virile, les nombreux mérites, et flétrissait l'injuste mort de son ancien seigneur. Elle accepta le présent funèbre ^ On veut que le dénouement tragique de son premier amour l'ait éloignée à jamais du mariage.

Il faut dire, à l'honneur d'Elisabeth , que si, par un effort surhumain de sa volonté, elle ne chancela pas sous la catastrophe de celui qu'elle aimait, elle en reçut néanmoins une atteinte si cruelle et si profonde, que bientôt ses forces la trahirent. Elle faillit succomber à une maladie de langueur. Le Protecteur lui envoya les médecins du roi ; il expédia ses lettres patentes, ajournées jusque-là, et qui avaient tant préoccupé

sa résistance par un meii^sage formel ; et quand, après le vote du bill (Tattaindei^ les lords du Conseil lui demandèrent qu'il lui plût d'ordonner que justice s'accomplit, il les remercia du soin qu'ils prenaient de sa sûreté et leur commanda de procéder à ce qu'ils r!V]uéraient, sans plus en tourmenter ni lui ni le Protecteur. « Et je vous prie, milords, dit-il pour finir, de faire ainsi « Buriiet, t. II, p.* 94, 95. Hajistre du Conseil privé d'Edouard VI, t. I, fol. 105, a et à.

Page 1