‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 25 sur 133 · Jos. Stevenson, Calend, for,^ 1558-1559, préf., p. lx · texte numérisé non relu

Jos. Stevenson, Calend, for,^ 1558-1559, préf., p. lx

50 ÉLISABEDÏ ET LADY TYRWHIT

Pendant le reste de cette terrible année, raffaiblissement de ses forces ralentit ses études, dans lesquelles elle cherchait le calme et la consolation. Le 2 janvier 1550, elle écrivit à Edouard VI une touchante lettre latine, où elle 8*excusait par cette raison de ne pas lui envoyer son cadeau d'usage, c'est-àdire « un échantillon de sa faible provision de science ». Mais, continuait-elle avec une ainiable flatterie , lors même que sa santé ne Teût pas obligée de s'abstenir, elle aurait eu grand'peur de lui adresser maintenant quelque essai de ce genre, car elle savait que la justesse de son jugement ne lui permettrait pas d'approuver une œuvre défectueuse. Au moins aurait-elle voulu lui offrir un présent , quelque bijou ; mais, tandis qu'elle était dans la perplexité, n'ayant rien qui fût digne d'être agréé, eUe avait reçu du lord Protecteur avis de la suppression des étrennes, « mesure très-sage, » dit-eller. On est sujet au changement. Une fois reine , elle trouva fort agréable de recevoir des étrennes, fort peu d'en donner. — Les dernières lignes exprimaient timidement le vœu d*être admise à présenter en personne ses souhaits à son frère, si tel était son bon plaisir K Mais la disgrâce qu'elle subissait ne touchait pas encore à son terme. Plus que jamais, l'étude lui servit de refuge. A mesure qu'elle sentait ses forces renaître, elle s'y absorbait avec une passion croissante.

!• Miss Agnès Strickland, p. 48.

L'étude! Jusqu'ici, nous avons à peine effleuré cette partie de la jeunesse d'Elisabeth. Au lieu d'en rapporter les traits épars à mesure que l'ordre des temps nous les offrait, nous préférions les réunir dans leur ensemble , et, en élargissant le cadre, observer chez l'un de ses plus brillants sujets la forte et puissante discipline de l'esprit, telle qu'on la pratiquait en Angleterre au temps de la Renaissance.

L'enthousiasme de Tantiquité latine et grecque s'était communiqué de ntalie à l'Angleterre, à travers le continent. Au commencement du xvi* siècle, l'étude du grec prit place, dans les écoles anglaises, à côté de celle du latin^ qui elle-même se régénérait, non sans avoir à surmonter, là comme ailleurs, l'hostilité de la routine et de l'ignorance. Le cardinal Wolsey, alors le tout-puissant favori de Henri VIII, fonda le collège de Christchurch à Oxford et l'école dlpswich, sa ville natale, pour l'enseignement des deux langues classiques. L'Anglais Thomas Linacre, après s'être instruit en Italie dans la médecine et dans la littérature grecque; deux étrangers, Érasme et l'Espagnol Jean- Louis Vives, durant leur séjour en Angleterre, suscitèrent autour d'eux, à Oxford et à Cambridge, l'étude et les disciples. Sous

52 LES ÉTUDES D'ÉLISABETU

leur direction se formèrent Thomas More, qu'ont illustré à jamais son savoir, la savante éducation qu*il se plut à donner lui-même à ses trois filles, plus encore Tincorruptible vertu que, monté au faite des honneurs, il opposa à Tinjuste Henri VIII, lors du divorce de ce prince avec Catherine d*Aragon ; Gardiner et Réginald Pôle, plus tard, l'un évêque, l'autre cardinal ; John Hooper, John Aylmer, célèbres dans l'histoire de la Réforme en Angleterre ; mais, pour nous borner à ceux qui constituèrent dans leur patrie l'enseignement national de la renaissance, John Gheke et Thomas Smith, les principaux; Roger Ascham, parmi la foule de leurs élèves.

Henri YIH ne fut pas insensible à l'attrait de la rénovation. A peine sa fille athée, Marie, eut-elle atteint l'âge de sept ans, qu*il confia la direction de ses études à Vives et à Linacre (1523) . Le premier écrivit pour elle un traité sur l'éducation des femmes * et des recueils de maximes morales ' ; le second, une grammaire latine en anglais. Vives stimule l'ardeur de son élève par l'exemple des filles de Thomas More. Comme méthode, il veut qu'elle traduise de l'anglais en latin et qu'elle s'exerce à parler latin avec ses maîtres. Quant aux livres qu'il conseille après les Livres saints, on ne peut se défendre d'un certain efi'roi, pour une enfant à peine échappée aux lisières, envoyant les noms de St. Gyprien, St. Jérôme, St. Augustin, de Boëce, Platon, Gicéron, Sénèque, Lucain, Prudence, Sidoine Apollinaire, sans compter la vaste série des écrits d'Erasme, et jusqu'à V Utopie de Thomas More. Il faut bien que les éloges prodigués par les courtisans à la jeune princesse sur son application, son goût des études sérieuses, sa facile compréhension, aient été autre chose que de menteuses flatteries, puisque, au lieu de succomber sous un tel programme, elle en vint à savoir le grec, à écrire le latin, à parler l'espagnol et le français, à comprendre l'italien. Même le

1. De institutione Fxminx chHstianx, dédié à la reine Catherine (d*Aragoii\ 1523 ; imprimé à Anvers en 1524.

% Ad Sapientiam introducHo, Satellitia.

ton simple et naturel de ses lettres contraste avantageusement avec le style tourmenté de sa sœur Elisabeth ^ Avant celle-ci, elle sut employer les loisirs amers de la disgrâce au profit de l'àme et de Tintelligence.

Chez le public des universités, le grec triompha des scolastiques en 1535. Cinq ans après, Henri YIII créait à Cambridge la première chaire de grec et y appelait John Cheke (1540). Il se fit entre les deux universités de Cambridge et d'Oxford comme un partage assez singulier de la littérature grecque.

Tandis que, sous Timpulsion de Cheke et de Thomas Smith, la première s'attachait aux plus grands et aux plus purs modèles : Aristote, Platon, Démosthènes, Socrate, Hérodote, Thucydide, les tragiques; en latin, Cicéron, Térence, César, Tite-Iive ; la seconde recherchait de préférence les écrivains de deuxième rang ou même de décadence : Lucien, Plutarque, Hérodien, chez les Grecs ; Sénèque, Aulu-Gelle, Apulée, chez les Latins^. Les érudits d'Angleterre présentent aussi ce trait distinctif par rapport à ceux du continent, qu'on ne peut pas les ranger parmi les Ctcérontens proprement dits. La ferveur du culte voué par eux au génie hellénique, source première du beau dans l'antiquité , les rend injustes envers l'Italie;' et, bien qu'ils comptent Cicéron avec Aristote, Platon et Démosthènes, parmi les quatre colonnes de la science ', il leur arrive de parler sur un ton méprisant des lettres latines, comme d'une littérature seconde, ne valant que par le modèle qu'elle a copié ou pillé *. C'est au plus fort de ce mouvement des esprits que se place l'éducation des deux plus jeunes enfants

i. V. Madden, Privy Purse expenses, etc , introduction, p. xli, cxvni et Buiy.

2. Ascham's Works^ t. I, p. i90, lett. d^Ascham à Starmius, Cambridge, 4 avril 1550. Édition du D' Giles, Londres, 1865.

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