‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 27 sur 133 · Vives excepté · texte numérisé non relu

Vives excepté

LES ÉTUDES D*ËLISABETH 55

leurs tendances religieuses. Même Anne Boleyn, six jours avant d'être arrêtée et conduite à la Tour, avait recommandé expressément au Dr Parker, son chapelain, d'instruire sa fille dans les principes de la vraie religion ^. Tels étaient aussi, on s'en souvient, les sentiments de Catherine Parr ; tels ceux de Catherine Ashley, à en juger, pour cette dernière, par l'ardeur mystérieuse avec laquelle l'anti-papiste Ascham la félicite, dès ce temps, du chemin que la jeune princesse fait sous sa direction dans la parfaite piété ^.

A l'avènement d'Edouard VI, le Protecteur et le Conseil établirent officiellement la réforme religieuse par la substitution de la cène à la communion. Mais leur zèle évangélique n'était pas sans aUiage ; les grands prouvèrent, en pillant les biens ecclésiastiques, qu'en Angleterre, comme en Allemagne, le désir de s'enrichir n'avait pas médiocrement contribué à leur ouvrir les yeux sur la vérité. Quelques docteurs candides avaient cru au contraire que le profit en serait pour les fondations d'écoles, de piété et de bienfaisance. Richard Coxe, entre autres, manifesta sa surprise et sa douleur, sans ménagement pour les loups du monde. Alors le Protecteur craignant son influence sur Edouard VI se hâta de le relever de ses fonctions d'instituteur auprès du prince et les laissa tout entières à John Cheke, érudit de premier ordre, mais sans doute moins susceptible sur l'article des sécularisations.

Déjà, depuis quelque temps, Elisabeth étudiait séparément de son frère , car il était naturel qu'à l'âge de douze à quinze ans elle le devançât. Dans le courant de 1545, Cheke lui choisit pour professeur William Grindall, comme lui de l'université de Cambridge au collège Saint-John : élève et ami de Roger Ascham,

1. Bumet, History ofthe Re formation,,.., i. II, p. 167. Le D» Parker, dans la suite archevêque protestant de Cantorbéry, parle plusieurs fois dans sa correspondance des injonctions formeUes, qu'il reçut dans ce sens, de la mère d'Elisabeth. Correspondence of Matlhew Parker, archbishop of Canierbury, Cambridge, 1853, p. 59, 391, 400.

2. In ail good godliness. Lettre écrite vers l'an 1545, Ascham' s Letters, 1. 1, part. I, n- XXXIX, p. 85.

Grindall avait partagé la chambre de celui-ci pendant sept années d'études et de misère. Au témoignage d*Ascham, qui s'eiTace modestement, il ne le cédait dans la connaissance du grec qu'a Gheke et à Smith. Il passa trois années près d'Elisabeth et mourut prématurément, en janvier 1548, victime d'une de ces épidémies alors si fréquentes en Angleterre. Souvent il avait vanté les lumières d'Ascham, dont il recherchait les conseils dans son enseignement ^ D'autre part, Elisabeth affectionnait son maître de calligraphie. Elle le demanda pour continuer Grindall et sut l'obtenir, malgré l'opposition de Catherine Parr et de lord Seymour, dont elle dépendait encore et qui avaient fait un autre choix, février 1548 *.

Doué d'aptitudes très-variées, professeur de mathématiques à l'université de Cambridge, chargé par l'université elle-même du cours de grec qu'elle institua au collège Saint-John avant la création de la chaire de grec par Henri VIll, élevé à l'unanimité des suffrages à la dignité à'Oratmr de l'Université, admirateur passionné des anciens, d'ailleurs judicieux, homme de goût et d'esprit, musicien, Roger Ascham captiva tellement son écolière, qu'elle en vint bientôt à ne pouvoir plus se passer de lui ^ ; c'était aussi le moment des cruelles traverses où elle se jeta et de l'abattement qui les sui^dt; elle s'estimait trop heureuse d'avoir près d'elle quelqu'un qui n'eût pas été du nombre de ses ennemis ou n'eût point pactisé avec eux. Mais peu à peu le maître, soit inquiétude naturelle de caractère, soit irritation des

1. On voit que de bonne heure Ascham prenait part indirectement à l'éducation d'Elisabeth. Dans une lettre à Catherine Ashley (1545), il recommande à celle-ci de ne pas surcharger son élève et de lui mesurer Teffort : « Si vous voulez, dit-il, remplir d'un seul coup un verre à boire, la plus grande partie du liquide rejaillira et se répandra pa]>dessu8 le bord... » Ascham's Letters, n» XXXIX, t. I, part. I, p. 86. Il semble que Kate ne fût pas plus sage sur ce chapitre, que sur le reste.

2. Ascham's letters, n» LXXXV, lettre à sir John Cheke^ 13 février 1548 ; t. I, part. I, p. 160.

3. Il écrit à un ami (8 juillet 1549), en parlant de sa très-illustre dame : « libenter me nusquam dlmittlt... favet enim mihi unice. » T. I,. part. I, p. 167.

tracasseries que lui suscitait d'en bas l'intendant ', jaloux peutêtre de son crédit, finit par sentir le poids de sa chaîne plu» que le charme d'une amitié si haut placée. Vers le mois de janvier 1550, il s'affranchit un peu à la légère, comme il l'avoua dans la suite, et alla renouer à Cambridge, dans son cher collège Saint-John, ses études interrompues. Du moins, en deux années, son enseignement avait achevé et mûri les leçons^ de Grindall, et mis Elisabeth en pleine familiarité avec l'antiquité grecque et latine. Quelques mois après avoir recouvré sa liberté, Ascham, écrivant à Sturmius (Jean Sturm), recteur du gymnase protestant de Strasbourg, traçait le tableau suivant des études et des mérites de celle qui brillait, disait-il, comme une étoile parmi toutes les dames d'Angleterre, moins encore par l'illustration de la naissance que par l'éclat de la vertu et des belles-lettres ^ :

« Tout ce qu'Aristote requiert de qualités s'est donné rendez- f vous dans sa personne : beauté, grandeur d'àme, sagesse, amouri du travail, elle possède tout au plus haut degré. Elle compte un\ peu plus de seize ans; et l'on n'imaginerait jamais tant de gravité à cet âge, ni d'affabilité dans ce rang élevé. Elle a la passion de la vraie religion et de la meilleure littérature» i Exempte de toute faiblesse féminine dans la trempe de son ^^ esprit, elle est douée d'une force virile d'application, et d'une \ mémoire I impossible de l'avoir plus prompte et plus sûre. Elle | parle le français et l'italien comme l'anglais ; le latin, avec l facilité, propriété et jugement ; le grec, médiocrement, mai» i souvent et volontiers dans nos entretiens. Rien de plus beau que son écriture en grec et en latin. Elle est fort habile en musique, sans y prendre grand plaisir. S'il faut parler de sa toilette, elle préfère de beaucoup l'élégance simple à la recherche. A voir '

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