DERNIERS TEMPS D'EDOUARD VI. — ELISABETH A LA COUR
Il est permis de croire qne les louanges d'Ascham sur les dispositions et les merveilleux progrès de la solitaire Elisabeth parvinrent jusqu'à Edouard VI. Toujours est-il que TafiTection du frère pour la sœur se réveilla. Il la pria de lui donner son portrait. Elle joignit à un prompt envoi ses périodes les plus riches en métaphores, contrastes et rapprochements qui émerveillaient le bon Ascham : « Gomme le riche accumule chaque jour richesses sur richesses, et entasse l'argent dans son sac à rinfini, telle, à ce qu'il me semble, Votre Majesté, peu contente de ses nombreux bienfaits et des bontés qu'elle m'a marquées jusqu'ici, vient y ajouter encore aujourd'hui, lorsqu'elle prie et désire, elle qui pourrait exiger et ordonner; et cela pour une chose qui ne vaut pas la peine d'être désirée en elle-même et n'acquiert de prix que par la requête de Votre Altesse : je veux dire mon portrait. Si l'affection que je porte intérieurement à Votre Grâce pouvait s'y manifester, tout comme, à l'extérieur, le visage et la physionomie se découvrent aux regards, bien loin d'attendre votre commandement, je l'aurais prévenu ; je n'aurais pas été la dernière à octroyer, mais la première à offrir. La figure que je vous donne, je rougirais à bon droit de l'offrir;
mais le fond de Tâme, je n'aurai jamais honte de vous le présenter. Car si, dans un portrait, le charme du coloris peut se flétrir avec le temps, s'il peut s'affaiblir à l'air, se tacher par accident, l'autre, ni le temps ne saurait l'atteindre de ses ailes rapides, ni les sombres nuées l'obscurcir de leurs ténèbres, ni le pied inconstant de la fortune le détruire.
« De tout cela, jusqu'à présent, je n'ai pas donné grandes preuves, parce que les occasions étaient petites. Mais, ainsi que le chien peut avoir son jour, moi aussi, j'aurai peut-être mon heure, où je manifesterai par des actes ce qui n'est encore que des mots sous ma plume. Au surplus, je supplie très-humblement Votre Majesté, quand vous jetterez les yeux sur mon portrait, de daigner penser que si vous n'avez là que l'apparence extérieure du corps, l'âme qui habite l'intérieur souhaiterait que le corps lui-même se trouvât plus souvent en votre présence. Pourtant, comme je crois que, telle que je suis en ce moment, je ferais peu de plaisir à Votre Majesté, quoique cela me fit grand bien, et comme je vois, d'autre part, que les temps ne sont pas encore propices, je saurai me conformer à la parole d'Horace : Feras f non culpes quod vttari non potest *. Et ainsi, de peur d'importuner Votre Majesté, je finis par mes très-humbles remerciements, en priant Dieu de vous conserver longtemps pour sa gloire, pour votre bonheur, le bien du royaume et ma joie '. »
1. Supporter sans se plaindre ce qu'on ne peut éviter. Ici, la mémoire d'Elisabeth est en défaut : ce précepte n'est pas d'Horace ; il est tiré des Sentences de P. Syrus, v. 2! 8. Elle a substitué aussi le mot vitari à celui du texte original , mutari {Supporter sans se plaindre ce qu'on ne peut changer),
2. Hatfield, <5 mai (1550). Miss Strickland, Eliz.y p. 52 ; EUis, !'• série, t. II, p. 146 ; et Strype, t. II, p. 234. Cette lettre est en anglais. Peut-être le lecteur ne sera-tril pas fâché de juger du latin d'Elisabeth. Voici une lettre de félicitations à Edouard VI, convalescent d'une grave maladie : « Quod tanto teniporis intervallo tant raras a me litieras acceperis, Rex illustrissime, quitus vel gratias agerem pro beneficiis, vel saltem debitam meam erga te ohservantiam tesiatam facerem, spero facile me veniam impetraturam : prxsertim cum nulla admissa sit cessatio oblivione quadam tui,
Vers ce temps (1550), Edouard lui lit don de Hatfield, dans le comté de Hertford, à dix-neuf milles au nord de Londres, maison qui fut sa demeure de prédilection *.
Les conjonctures peu favorables auxquelles Elisabeth fait une sobre allusion n'étaient pas autre chose que les nouvelles fureurs déchaînées dans les hautes régions du gouvernement. Le duc de Somerset, en ne reculant pas, pour s'affermir au pouvoir, devant le meurtre juridique de son frère, n'avait pas songé qu'il enseignait le chemin aux autres. Derrière lui se préparait un redoutable rival, John Dudley, vicomte Lisle, que, pour prix de son appui lors de l'avènement d'Edouard VI, il avait créé comte de Warwick et grand-chambellan. Toutefois, le nouveau comte ayant dû résigner en même temps au profit de lord Seymour la dignité de grand-amiral qu'il tenait de Henri VIII, plus sensible au chagrin de perdre qu'au plaisir d'acquérir, en avait gardé une profonde rancune. Dès lors il avait, dit-on, soufflé la discorde entre les deux frères et dressé, pour sa part, l'échafaud de
cujus nunquam oblivisci vel possum, vel debeo. Nwic vero cum tuam Majes^ tatem in locis non procul Londino sitis versan intelligam, nimpendum mihi sileniium esse duxi, lit testificarer, neque de debito meo erga te culiu quicquam esse remissum, neque tua mcolumitate quicquam mihi esse posse optabilius quam firmam et intégrant esse ex quorundam sennone cognovi. Ego sane dum singula Dei Optimi et Maximi bénéficia mente recolo, hoc unum ex omnibus maximum fuisse judico, quod te LondtJii ex proximomorbo tam subite et clementer restituit. In quem quidem te Dei quadam providentia lapsum esse arbitror^ quemadmodum proxim^'s litteris ad tuam Majestatem scripsi, ut omni morborum materia puisa, tu hujtisce regni habenis tractandis quamdiutissime servareris. Nihil xque incertum aut minus diuturnum quam vita hominis , nimirum qui Pindari testimonio nihil sit aliud, quam umbrx somnium. Et homine, ut ait HomeruSy nihil teiira alit fragilius, Cum itaque cujusque hominis vita tôt tantisque casibus no7i modo sit exposita, sed etiam vincatur^ singulari quadam diviiiœ providentix clementia et morbum prxteritum abs te depulsum^ et istis locorum (quos a morbis non plane immunes fuisse cognovi) et aeris mutationibus tam cre^ bris ah omnibus omnium morborum periculis te servatum esse judicamus, Cui providentiœ Majestatis tux tutelam committo, simulque rogo ut eandem quamdiutissime incolumem servet. Ashrigœ^ 20 septembres . — Majestatis tux humillima soror Euzabeta. » — EUis, {'• série, t. II, p. 158.
1. On rouve, dans le recueil des lettres d'Ascham (t. I, part. II, p. 276), le remerciement en latin d'Elisabeth h son frère. Uatûeld, 2 février 135K
Tamiral. Ensuite, il avait grandi dans Topinion par la répression (août 1549) des paysans de Norfolk, qui s'étaient mis en révolte, comme ceux de dix-huit autres comtés, excédés de misère et furieux de la suppression de la liturgie catholique, que le Parlement venait de prononcer. Le Protecteur, au contraire, descendait par les affronts des troupes anglaises, d'un côté, rejetées hors de TEcosse, de l'autre, sur le continent, chassées des forts qui entouraient Boulogne et resserrées dans cette place, où le roi de France, Henri II, ne doutait plus de rentrer au printemps suivant.
Ainsi dépopularisé, il fut arrêté tout à coup par ordre du Conseil et envoyé à la Tour (13 octobre 1549), sept mois environ après le supplice de son frère, sous les mêmes accusations qui avaient perdu celui-ci.
Au moment de la rupture, les lords, ses ennemis, jugèrent que les sœurs du roi, bien que tenues à Técart, avaient assez d'importance politique pour qu'ils leur fissent connaître par une lettre collective (9 octobre) leurs griefs contre le Protecteur *. Ils prétendaient, entre autres choses, avoir été accusés par lui de vouloir donner la régence aux princesses ; et il aurait dénoncé aux habitants des villes circonvoisines, appelés à Hamptoncourt, l'énorme danger du roi, placé ainsi sous l'autorité de celles qui venaient immédiatement après lui dans Tordre de succession. Le duc de Somerset avait-il tenu effectivement ce langage? On l'ignore. Mais il est bon de dire que Warwick, l'homme qui le chargeait d'une telle imputation, tenta précisément, bien peu d'années après, d'usurper la couronne au profit de l'un de ses fils et au détriment des filles de Henri VIII. On pense même qu'il y songeait dès lors, et que, en renversant le Protecteur, il n'avait pas d'autre but que de se défaire d'un obstacle capable de lui
1 . Tytler , England under the reigns of Edward VI and Mary, t. I, p. 248-251. Miss Agnès Strickland, Marijy p. 539^ fait observer probablement avec raison que, bien que la lettre du Conseil fût adressée nommément aux deux princesses, la teneur se rapportait seulement à Falnée.
barrer la route. Cependant, sans porter encore les choses aux dernières extrémités, il se contenta d^arracher à Somerset, avec la confession, à genoux, de sa présomption, de sa négligence et de son incapacité, le sacrifice de ses charges, de ses biens meubles et de la plus grande partie de ses terres (janvier 1550). Remis en liberté à ce prix, le disgracié vit même, trois mois après, les portes du Conseil se rouvrir devant lui. Warwick prit parmi ses dépouilles la charge de grand-maître et celle de grandamiral, objet de ses regrets. Après quoi, il accomplit impunément ce que Somerset avait à peine osé murmurer au Conseil : il restitua Boulogne à Henri II (mars 1550).
Ces vicissitudes violentes réagirent sur la condition d^Élisabeth, d'abord pour prolonger son éloignement de la cour, ensuite pour y mettre fin et la relever de sa longue humUiation. Elle en fut redevable à la question religieuse et aux calculs personnels du comte de Warwick. Celui-ci, dès qu'il se vit maître du pouvoir, travailla, comme son prédécesseur, soit conviction, soit plutôt pour s'emparer de l'esprit d'Edouard VI *, à consommer le triomphe du calvinisme, non-seulement sur le catholicisme anglican de Henri VIII, mais encore sur toutes les sectes dissidentes. Plusieurs prélats, Bonner, évêque de Londres, Gardinor, de Winchester, furent déclarés déchus de leurs sièges, en punition de leur résistance, et remplacés par des réformés. Les évêchés euxmêmes partagèrent la dégradation de leurs titulaires; ils furent traités en pays conquis. Terres et revenus démembrés payèrent le fructueux apostolat du comte de Warwick et de ses amis. D'autre part, l'archevêque de Cantorbéry, Cranmer, imposait dans tout le royaume le livre de Commune Prière et envoyait de malheureux hérétiques au bûcher. Mais, parmi les personnages réfractaires, il y en avait un obstiné et embarrassant : nous voulons dire la fille aînée de Henri VIII. Ferme au fond du cœur
1. Lors de son exécution en août 1553, il déclara publiquement qu*il avait toujours été catholique et qu'il ne s'était écarté de la croyance de ses pères que par ambition.
dans la foi catholique, Marie se retranchait derrière la forme qui en était la plus rapprochée, c'est-à-dire la religion officielle de son père, et déniait aux ministres de la couronne le droit de défaire, de leur propre autorité, ce qui avait été fait par un roi. Elle fui citée à comparaître à Londres par-devant les lords du Conseil. Le comte de Warwîck, sans doute afin de mettre en partage les sympathies des masses, voulut montrer, à côté de Marie, sa jeune sœur, celle que la conformité de religion rendait surtout agréable au public et au roi. Peut-être aussi espérait-il attacher à ses intérêts cette princesse, qu'il vengeait en même temps de Somerset, frappé alors d'une première déchéance. En conséquence, tirée de son exil après deux ans, elle entra solennellement à Londres le 17 mars 1551, avec une suite de deux cents dames et une escorte brillante de lords et de gentilshommes. Elle traversa toute la ville à cheval jusqu'au palais de Saint-James. Deux jours après, elle se rendit avec le même appareil près du roi à Westminster, en traversant le parc, dont les allées avaient été sablées à neuf.
Marie eut aussi son entrée solennelle, le 18. Mais, quoiqu'elle aimât passionnément les vêtements somptueux, ce jour-là, les noirs chapelets et les croix suspendus à la ceinture formèrent le principal ornement de son cortège. C'était tenir vaillamment son drapeau religieux et annoncer d'une manière éclatante le refus catégorique qu'elle opposa en effet aux sommations du Conseil. Peut-être en aurait-elle porté la peine, sans l'efficace intervention de l'empereur Charles V, son cousin germain. On n'osa pas braver un prince qui, vainqueur des protestants d'Allemagne, tenait depuis quatre ans l'Empire sous ses pieds. Alors les mêmes conseillers qui avaient enflammé Edouard YI, en lui attestant qu'il ne pouvait plus, sans commettre un péché mortel par jour, tolérer l'idolâtrie de sa sœur, retournèrent leur éloquence et lui démontrèrent que, « bien que ce fût un péché de permettre le péché », mieux valait fermer les yeux pour un temps. Il céda, en déplorant, avec larmes, à la fois l'obstination
de Marie et la faiblesse de ceux qui rempèchalent de la sauver malgré elle, par d'utiles rigueurs.
D'autant plus tendre était Taffection du théologien de quatorze ans pour sa seconde sœur, qui étudiait et croyait comme lui, « sa très-chère sœur, sa douce sœur Tempérance, disaitil. » Jamais éloge n'avait résonné plus délicieusement aux oreilles d'Elisabeth. Tombées d'une telle bouche et répétées d'un courtisan à l'autre, ces paroles apportaient, spontanée et caressante, la réhabilitation dont elle avait tant besoin et vers laquelle, depuis la chute de Seymour, elle tendait de toutes les forces et de tous les calculs de son esprit profond, tenace et délié. En signe de rupture perpétuelle avec les suggestions sataniques de l'orgueil et de la coquetterie, elle affectait une extrême simpUcité de manières et de vêtements, une attitude réservée, strictement conforme aux sévères coutumes de l'Église de Calvin, se flattant qu'on oublierait les faiblesses d'un plus jeune âge, pour ne plus compter que la perfection présente.
En effet, le docteur John Aylmer, le maître de Jane Grey, célébrait encore, quelques années plus tard, le dédain d'Elisabeth pour les beaux habits et les bijoux précieux, qu'elle avait trouvés en quantité dans l'héritage paternel. Sept années se passèrent sans qu'elle y jetât seulement un coup d'œiL Jamais ni or ni diamants sur sa tête, du moins tant que sa sœur ne la contraignit pas à lui tenir compagnie dans ses superbes atours ; et quand elle en portait, c'était de façon à faire connaître que ce qui chargeait son corps répugnait à son cœur.
« Certes, ajoute le docteur, sa tenue virginale faisait rougir les femmes et les filles de la noblesse de se parer et de se peindre comme des paons ; et le très-vertueux exemple qu'elle leur donnait les touchait plus que tout ce que Pierre et Paul ont écrit sur la matière *. »
i . Extrait du traité d' Aylmer , Harbour for Faithfui Subjects , Strasbourg, 1559 {le Port pour les sujets fidèles). Strype, III, p. 483. Miss Agnès Strickland, Eliz.y p. 54. Foxe reproduit et commente le langage d'Aylmer,
Cette vertu reluisit d*un nouveau lustre, lorsque, en octobre de la même année (1551), la reine douairière d'Écossse^ Marie de Lorraine, mère de Marie Stuart, retournant de France à Edimbourg, prit son chemin par l'Angleterre. Edouard VI rbonora d'une réception magnifique. L'élégance des dames qu'elle emmenait avec elle produisit un tel effet sur les ladtes de la cour d'Edouard, qu'elles adoptèrent , entre deux fêtes, les modes françaises. Du jour au lendemain, elles parurent <( les cheveux frisés, bouclés et rebouclés. » Seule, Elisabeth ne changea rien à sa coiffure et garda sa modestie de jeune fille.
Qu'aurait-il dit, l'honnête panégyriste à qui nous devons ces détails, si le voile de l'avenir, soulevé par un coin, lui avait laissé apercevoir, et les innombrables chaînes et colliers, et les trois mille robes, et les quatre-vingts perruques de couleurs différentes, qui devaient un jour encombrer la garde-robe de la reine-vierge ?
Pour le moment, elle reconquit si complètement l'opinion, que dès lors elle devint, chez le parti réformé, un modèle et un guide ; témoin ces paroles de Jane Grey, sa cousine, repoussant les riches vêtements que Marie lui envoyait en présent : « Non, ce serait une honte de suivre lady Marie, qui laisse la parole de Dieu, et de laisser lady Elisabeth, qui suit la parole de Dieu ^ . »
Elisabeth était retournée à Hatfield. Ce qui nous reste de plus
Acts and Monuments^ t. VIII, p. 603 et suiv. , Londres, 1849. De même pour les paroles de Roger Ascham, auquel il fait dire, à propos d'Elisabeth, qu'il apprend d'elle chaque jour plus qu'elle n'apprend de lui : a Je lui enseigne les mots, elle m'apprend les choses. Je lui enseigne les langues que l'on parle ; sa vie modeste et virginale m'enseigne les paroles qu'on pratique. » /</., t6., p. 604. Ces mots ne se rencontrent nulle part dans les écrits d'Ascham ; mais ils sont rapportés comme ayant été dits par lui à un ami ; et cet ami était John Aylmer^ d'après Strype.
1. Miss Agnès Strickland, Élizabetk,p. 55,56 ; et Strype, t. III, p. 483. Ceci se passait sous Edouard VI, a^ant que Marie fût reine. On Yoit aussi, dans l'Inventaire des bijoux de Marie, qu'elle donna à Jane des colliers d'or garnis de perles et de rubis. Madden, Frivy Purse, p. 199.
intéressant sur ce temps, c'est son livre de comptes, d'octobre 1551 à septembre 1552, sorte de confidents que l'on aime à interroger pour saisir quelques traits de caractère. Son trésorier est toujours Thomas Parry, dont elle avait obtenu la réintégration dès Tété de 1549. A la vérité, sir Tyrwhit, examen fait des dépenses, lors de la grande et douloureuse enquête de janvier 1549, avait trouvé le comptable en défaut. Mais, apparemment, Parry s'était montré plus fidèle gardien des secrets qu'administrateur exact des revenus de sa jeune maîtresse ; et celle-ci lui avait pardonné un tort secondaire, en faveur d'un service plus important. Il semble, au reste, qu'ensuite tout rentra dans l'ordre.
Le revenu de l'année est fort convenable : 5,890 livres sterling, évaluées à 30,000 d'aujourd'hui (750,000 francs).
La maison d'Elisabeth se compose de treize gentilshommes et de serviteurs nombreux. Sa dépense personnelle est fort peu de chose. Qu'est-ce en fait de toilette, et en un an, qu'une paire de corsages de douze pence, doublure quinze deniers, soie quatre deniers *? C'est que nous sommes au plus beau temps du rigorisme puritain. Une Bible, vingt schillings ; une Bible encore et d'autres livres, vingt-sept schillings; pas de livres de littérature. — Quelques gratifications à des joueurs de luth et de harpe. — En aumônes, un peu plus de sept livres, chiffre que que l'on trouve assez notable, en comparaison de l'excessive parcimonie qui, plus tard, prendra le dessus.
Au total, ce budget se règle par une balance de quinze cent sept hvres à l'avantage de la recette *. Il est louable de savoir compter et de ne pas embarrasser ses afi'aîres. Mais l'ensemble cause une impression de sécheresse, presque une déception,
1. On sait que le penny, 12* partie du shilling, vaut environ 10 centimes. Le denier est la moitié du penny. On compte 20 shillings dans la livre sterling.
2. Jos. Stevenson, Caiend, for., 1558-1559, préf., p. xuu et suiv. Miss Agnès Strickland, Elizabeth, p. 59. Il est fait mention aussi de quelques autres comptes relatifs à Tannée 1553.
8i DERNIERS TEMPS D'EDOUARD VI
comme si, dans une terre d'aspect brillant, on rencontrait le tuf au premier coup de sonde.
A la cour, le comte de Warwick poursuivait ses plans de grandeur. Il travaillait à concentrer dans sa personne et sa faction les forces du royaume. Au commencement d'octobre 1551, il rétablit à son profit le titre de duc de Northumberland, titre éteint depuis la proscription des Percy sous Henri VIII, en 1537; et il y joignit la garde générale des frontières du nord, commandement militaire de première importance.
Il dirigea une pluie de faveurs et de titres sur la noblesse, et en particulier créa duc de Suffolk Henri Grey, alors marquis de Dorset. C'était de celui-ci qu'il avait surtout besoin, et par lui qu'il comptait faire entrer la couronne royale dans sa propre maison. En effet, Henri Grey avait épousé Frances, fille aînée de Charles Brandon et de Marie, la seconde sœur de Henri VIII, celle qui avait été un instant reine de France, pendant les derniers jours de Louis XII. Lady Frances avait donné à Henri Grey deux filles, dont l'aînée fut Jane Grey, douée de tant de grâces et destinée à un sort si lamentable * . Le nouveau duc de Northumberland, de son côté, avait quatre fils; les trois premiers étaient déjà mariés ; il avait résolu d'imposer le quatrième, Guilford Dudley, comme époux à Jane Grey. Assuré de l'appui du marquis de Dorset, il se sentit assez fort pour consommer la perte de l'ancien Protecteur. Sous prétexte que celui-ci ranimait sa faction, il l'envoya pour la seconde fois à la Tour (15 octobre iooi) et le traduisit devant les pairs, qui prononcèrent une sentence de mort (!•' décembre 1551), attendu qu'il avait comploté de* saisir et d'emprisonner le duc de Northumberland, ainsi que plusieurs autres conseillers du roi 2. On rapporte que le condamné, dans sa détresse, se tourna vers celle qu'il avait