‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 41 sur 133 · Du 3 au 6 septembre · texte numérisé non relu

Du 3 au 6 septembre

sation sur le bruit de mariage avec Courtenay ; elle répondit qu'elle n'avait parlé à ce jeune homme qu'une seule fois, le jour où elle lui avait fait grâce (à la Tour) , et qu'elle ne connaissait personne en Angleterre à qui elle se voulût allier. Alors, parlant comme de lui-même, car telles étaient ses instructions, Renard la pressa d'exprimer quelque préférence; il énuméra, sous un masque d'impartialité, les divers princes du continent qu'il regardait comme dignes de son choix, combattit ses scrupules sur la différence d'âge, lorsqu'elle disait que ces princes étaient bien jeunes et qu'elle pourrait être leur mère à tous, et l'amena à exprimer le regret que le prince d'Espagne fût lié par des fiançailles à sa cousine, la princesse de Portugal ^ En répliquant qu'il ne croyait pas les choses aussi avancées, il fit l'éloge des qualités de Philippe, du grand sens, du jugement, de l'expérience et de la modération qui reluisaient dans sa personne ; et puis, garantie précieuse, il était déjà vieux marié; il avait un fils âgé de six à sept ans ^. La reine termina l'entretien en réitérant qu'elle ne doutait pas que l'empereur n'eût égard, dans la désignation d'un époux, à ce qu'elle avait souhaité^ désireuse au reste, continuait-elle, de lui obéir et complaire en tout et pour tout, comme à son propre père '.

Chose singulière : Renard, malgré sa finesse, se retira persuadé que Marie songeait sérieusement au roi des Romains, Ferdinand, frère puîné de Charles-Quint; ce prince avait alors cinquante ans. Charles- Quint et Ferdinand étaient les frères ennemis depuis que le premier, enivré d'ambition paternelle, avait

1. Marie, née en 1521, fiUe d'Emmanuel le Fortuné, roi de Portugal, et de la troisième femme de ce prince, Eléonore, sœur de Charles-Quint. Eléonore, yeuve d'Emmanuel, en 1521, épousa le roi de France, François !«', en 1530.

2. Philippe, né à VoUadolid le 21 mai 1527, avait épousé en 1543 Marie de Portugal, ÛUe du roi Jean III. Elle mourut en 1545, après avoir donné le jour à don Carlos, dont la destinée fut si tragique. L'autre Marie de Portugal, que Charles-Quint projeta un moment de donner pour seconde femme à son fils, était tante de cette première femme.

3. Papiers (FEtat, GranveUe, t. IV, p. 96, 98. Renard à Granvelle, sans date (8 septembre) 1553.

formé le dessein de transférer la couronne impériale à Philippe, son fils, quoiqu'il en eût assuré la réversion à son frère en le faisant élire roi des Romains dès Tan 1531. Ferdinand, à son tour, contrecarrait les plans de l'empereur en Angleterre et convoitait le plus riche mariage d'Europe, comme on disait, soit pour lui-même, soit pour l'un de ses fils. Marie, de son côté, ne supposa pas qu'on lui destinât le prince d'Espagne.

Ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs n'avait donc réellement compris le sens et la portée de leur conversation. Mais l'entourage, guidé par l'instinct des cours, le saisit à merveille. Leur secret, quoiqu'à vrai dire il n'existât pas encore, fut aussitôt percé à jour et divulgué.

Dans la nuit du 6 septembre, Noailles était informé que l'ambassadeur impérial avait proposé à Marie d'épouser le prince d'Espagne. L'auteur de cet avis n'était rien moins qu'un Howard, neveu du vieux duc de Norfolk, et frère de cette reine Catherine Howard, que Henri VIII avait fait mourir sous la hache. Ce gentilhomme, très-avant dans la confiance de Marie, en abusait pour la trahir ^ .

A cette nouvelle , Noailles agit sans perdre un moment. D'abord, il informa le roi par une longue et fâcheuse lettre *. Il demandait que, pour second dans la campagne qu'il allait

1. Noailles rappelle Jehan Aly. Celui-ci prétendait même indiquer déjà, comme arrangements convenus , que le prince d*£spagne prendrait le titre d'Angleterre exclusivement à tout autre, résiderait dans ce royaume et donnerait à la reine les Pays-Bas pour douaire. Vertot, lettre de Noailles au roi, 7 septembre 1553, t. II, p. 143, 156; et autres dépêches, p. 174, 245, 247. Il ne nous a pas été possible de déterminer auquel des Howard s'applique ce nom de Jehan Aly, à moins que ce ne soit George, le troisième et le plus jeune frère de Catherine Howard. Renard connaît aussi le même Jean Aly (t. J, p. 958).

2. Expressions de sa dépêche du 8 septembre à TAubespine, secrétaire du roi. Archiv, affair. étr,, Copies des dépêches et ambassades de MM. de Noailles en Angleterre^ t. I et II (en un), p. 117. La longue et fâcheuse lettre ne peut être que celle qui est dans Vertot, t. II, p. 142 et suiv., en date du 7 septembre. Nous nous en servons plus bas.

entamer, on lui envoyât son frère >, muni de bonnes lettres de créance près les lords du Conseil ', lettres où Ton éviterait de témoigner aucune affection pour Courtenay et même de prononcer son nom.

La nuit suivante, il fit venir l'un des affidés de Courtenay et donna le conseil d'acquérir le plus d'amis possible parmi ceux qui approchaient la reine, de s'en faire surtout au futur Parlement, qu'on amènerait à demander à la souveraine de ne pas prendre son mari hors de l'Angleterre. Le 8, il s'aboucha secrètement avec l'ambassadeur vénitien, Giacomo Soranzo, et le trouva tout prêt à entrer dans sa brigue, quoique sans instructions de la République, tant il redoutait un accroissement si extraordinaire de fortune pour la maison d'Autriche.

Le 9, s'adressant encore plus haut, avec une remarquable hardiesse, Noailles, sous un prétexte, se présenta en secret chez le chancelier Gardmer. 11 discourut deux heures sur le danger d'un tel mariage : pour la reine, en compatissant d'avance à l'abandon où il prévoyait que son mari la laisserait; pour les ministres, qui ne pouvaient pas ignorer que les Espagnols n'étaient pas gens à souffrir des compagnons dans le gouvernement ; pour

le royaume, dont ils occuperaient les forteresses, qu'ils entraîneraient dans leur guerre contre la France, car, disait-il, si l'empereur recherchait la reine, n'était-ce pas pour lui faire épouser, avec son fils, toutes ses querelles ' ?

i. François de Noailles, qu'on appelait le protonotaire de Noailles et qui fut ensuite évoque d'Acqs (Dax). Il ne vint rejoindre son aîné que dans le courant de 1554.

2. Spécialement le comte de Pembroke et lord Clinton, « encores qu'ilz soyent deffavorisez ; car je m'en ayderais plus tost que des autres, si tant estoit.... M On voudrait savoir quelle éventualité Noailles envisage ici. Malheureusement, dans le volume des Copies y la suite de Tidée est remplacée par des lignes de points ; et si Ton se reporte au volume des originaux^ Archiv, affair, étr., Angleterre, 1553-1534, on trouve que la phrase correspondante a été coupée du corps de la lettre et a disparu.

3. Noailles au roi^ 7 et 22 septembre 1353 ; dans Vertot, t. II, p. 143-148 ; 22 septembre, p. 157, 158 ; Mémoire au connétable de Montmorency (25 sept.) ; irf., p. 174 et suiv.

Le chancelier, sans trop se découvrir et en s'efforçant de le rassurer quant au maintien de la paix, lui laissa voir qu'au fond il pensait de même. Il tenait, en effet, pour un mariage indigène, et portait à Courtenay une affection, vraie ou simulée, disait le soupçonneux Noailles, mais dont la suite démontra la sincérité *. Elle avait pris naissance durant leur commune captivité à la Tour. Gomme tous les Anglais, Gardiner voyait l'étranger de mauvais œil, à plus forte raison s'il s'agissait d'introduire dans les affaires intérieures du pays le fils du puissant Charles-Quint. Plusieurs membres du GonseU privé, la plus grande partie de la noblesse et la masse du peuple soutenaient passionnément le candidat national.

Telle était l'acclamation publique en sa faveur, que déjà une cour se formait autour de lui. On achetait sa protection auprès de la reine '. Des prélats, admis en sa présence, s'agenouillaient, comme devant la souveraine elle-même. Lui, pour mieux jouer son personnage, lorsqu'un gentilhomme venait lui offrir ses services, il l'interrogeait sur sa foi, ne voulant, disait-il, que des serviteurs qui fussent de l'ancienne religion. Galcul ou reconnaissance, il appelait le chancelier son père ', et rien n'était plus juste. En effet, à peine avait-il été créé comte de Devon, que

1. Gardiner et Noailles étaient, celui-là trop Anglais, celui-ci trop Français, pour être sympathiques Vun àTautre. Le 22 août (Vertot, t. II, p. 123), Noailles écrivait à Henri II que Tévéque de Winchester ne serait pas moins arrogant ni moins violent, dans les affaires, que ceux qui Tavaient précédé, et qu'il n'avait rien oublié de sa façon accoutumée, dans la prison où il avait été sept ans. L'ambassadeur crut faire son office de bon Français en mettant des embarras sous les pas du chancelier ; le chancelier fit métier de bon Anglais, en se défendant. Bientôt Noailles en parlera avec plus de justice, novembre 1553 (t. II, p. 260).

2. Les ambassadeurs impériaux écrivent à Charles-Quint (27 août 1553) que le comte de Pembroke, pour être admis au Conseil, a donné h Courtenay une épée, un poignard, un bassin, une aiguière et des chevaux, valant plus de quatre mille écus ; d'autant plus que la mère de Courtenay avait fait rentrer le comte en grâce auprès de Marie, lors de la chute de Jane Grey. Man. du Record Office^ t. I, p. 327.

3. Ces détails sont puisés dans la même correspondance, lettre à Charles-Quint , Londres, 19 septembre 1553. Man, du Rec, Off, , t. I, p. 385, 386.

Gardiner, sans s'avancer personnellement, et par Torgane de deux membres du Conseil, les lords Inglefîeld et Walgrave, avait entamé avec Marie le propos de ce mariage, comme le parti le plus désiré et le plus agréable dans le royaume. Elle avait répondu froidement que Gourtenay était bien jeune ; qu'il avait toujours été nourri en captivité ; qu'il fallait voir ce qu'il savait faire ; et prié qu'on la laissât en repos jusqu'après la session du Parlement ^ .

Le jeune homme ne montra que trop tôt ce qu'il savait faire. Tenu jusqu'à vingt-six ans sous les verrous, morne existence, sans autres émotions que les scènes terribles de la Tour, puis tout à coup visité de la fortune, qui, par delà le chemin de la délivrance qu'elle lui ouvrait, déployait encore à ses yeux le mirage des splendeurs royales, il n'eut pas la force de supporter son bonheur. Une frénésie de joie et de jeunesse le transporta; et le peu de raison que lui avaient donné ou laissé la nature et la captivité parut s'éclipser entièrement. On le vit se jeter en éperdu dans les plaiàirs les plus grossiers, comme les plus scandaleux. Remplissant Londres du spectacle de ses déportements, il rebuta le mentor que la reine lui avait donné pour « le dresser et gouverner ». Les ambassadeurs de Venise et de France, désolés qu'il fît si bien les affaires de l'Espagne, y perdaient leurs soins et leurs conseils : il ne se pouvait saouller des délices de la liberté *.

1. Man, du Rec, Off., t. I, p. 365-367. Les ambassadeurs impériaux à Gharles-Quint, Londres, 13 septembre 1553. Marie, en racontant tout cela à Renard, B'esmerveillait que l'empereur différât si longuement de lui donner son avis et bon conseil, qu'elle attendait avec grande dévocion. Nous savons que l'empereur, au moyen de ses délais calculés, voulait à la fois étudier le terrain et irriter l'impatience de sa cousine. V. aussi la lettre des ambassadeurs du 23 septembre. Id,, ibid,, p. 410, 413.

2. Vertot, t. Il, p. 219, 220. Noailles au roi, 17 octobre 1553. Le Vénitien lui donnait des soupers secrets, à l'instigation du Français, « pour Tadviser de se conduire discrettement en son affaire. » Noailles, 16 octobre.

Charles-Quint, toujours mesuré et n'ayant avancé jusqu'alors que pas à pas, crut l'heure arrivée de découvrir sa pensée à sa cousine. Puisqu'elle avait repoussé si expressément Courtenay, et que d'autre part le cardinal Pôle * déclarait n'avoir nul désir de se marier, l'empereur en conclut qu'elle ne voulait pas épouser quelqu'un de ses sujets. Il chargea donc Renard de lui dire qu'il n'aurait pas eu de plus grande satisfaction que de se proposer lui-même; mais, empêché par l'âge et les infirmités, il n'avait personne à présenter qui lui fût plus cher que son propre fils. Si le prince était jeune, il ne l'était pas plus que Courtenay *. Puis, les motifs donnés précédemment, un premier mariage, la paternité ', un veuvage déjà prolongé, qui l'avaient mûri; et les avantages que Marie, que l'Angleterre recueilleraient de cette alliance, pour ranger les Français à la raison, recouvrer le duché de Guyenne, et, qui sait? peut-être le

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