History of England, 1759-1765. Les Tudors, ch. xm
4. Dans ses Ambassades de M. de Noailles en Angleterre, introduction, 1 1, p. 250, ouvrage posthume, 1763. Il est d'autant plus extraordinaire que Vertot ait admis ce conte, que les dépêches contenues ensuite dans le t. II en démontrent l'inanité. Son siège était fait.
vengeance. Dès ce moment, Elisabeth fut exposée aux plu» graves dangers. Telle est la tradition qui a prévalu et fait loi dans l'histoire.
Mais, nous sommes en droit de le dire, c'est une fable de pure fantaisie. Les détails authentiques dans lesquels nous sommes entré, d'après les correspondances, pour ainsi dire, quotidiennes, parties des deux camps opposés, de l'ambassadeur de Charles- Quint et de l'ambassadeur de Henri II, l'ont prouvé à l'avance surabondamment. Que, pressée par le cri public d'épouser Gourtenay, Marie Fait suivi des yeux, en se demandant s'il méritait qu'elle surmontât pour lui sa répugnance à épouser un sujet et l'inconvénient de prendre un mari beaucoup plus jeune qu'elle, cela est possible; mais, de penchant pour lui, on n'en voit pas. Si elle le rétablit dans ses biens et ses honneurs et lui accorda quelques grâces de surplus, elle suivit seulement l'honnête désir d'effacer dans la mesure de son pouvoir une des plus odieuses iniquités de Henri VIII, iniquité qui lui pesait d'autant plus que le vrai crime du père de Gourtenay avait été son attachement au catholicisme romain. Mais, en même temps, les désordres du jeune homme la scandalisèrent; elle s'en détourna avec dégoût, quand elle le connut ainsi, « superbe et luxurieux >. » De compétition amoureuse d'une sœur avec l'autre, il y en eut si peu que Marie n'était nullement éloignée de donner Elisabeth pour femme à Gourtenay. Les sévérités dont elle usera plus tard envers elle naîtront de tout autres causes *.
Ge fut dans le temps même où elle se promettait devant Renard au prince d'Espagne, qu'elle inclina vers la pensée de marier ensemble Elisabeth et Gourtenay. L'ambassadeur impérial, à qui elle s'en ouvrit, peu flatté de cette perspective au premier abord, répondit avec ménagement que, si Gourtenay
1. Noailles à Henri II, 9 novembre 1553. Vertot, t. II, p. 245.
2. Déjà, au siècle dernier, le P. Griffet, dans ses Nouveaux Éclaircissements xur Vhistoire de Marie, 1766, § xxii-xxiv, avait prouvé à Hume qu'il avait travesti les rapports entre les deux princesses. Voir aussi Lingard, Histoire (T Angleterre.
persistait dans la fidélité dont il faisait montre, il méritait ft d'être respecté ». Quant à le marier avec Elisabeth, cela devait « se peser et consulter * » .
L'auteur premier de ce plan était celui des membres du Conseil privé le plus en crédit alors auprès de la souveraine, grâce à son zèle pour le mariage d'Espagne, c'est-à-dire lord Paget. Soit patriotisme, soit calcul personnel, comme les Impériaux l'en soupçonnèrent 2, pour se réserver un lot dans toutes les éventualités, il protégeait les intérêts d'Elisabeth. Cette princesse, nous l'avons rapporté plus haut, avait parlé de quitter la cour, lorsque le Parlement avait validé le mariage de Catherine d'Aragon et, par le fait, invalidé celui d'Anne Boleyn, quoiqu'il n'en fût pas fait mention dans le bill. Paget s'était opposé à ce qu'on la prît au mot, et elle s'était cantonnée dans une altière bouderie, avec refus d'aller à la messe. 11 soutint aussi qu'il était difficile de lui ôter, sans s'exposer à des troubles et à quelque entreprise des Français, le droit de succéder, qu'un acte du Parlement lui avait reconnu, malgré l'illégitimité de sa naissance. Il reproduisait l'argument national que l'écarter, ce serait appeler la reine d'Ecosse, et recommandait comme l'arrangement le meilleur de confirmer en Parlement le droit de
1. Cette circonstance si originale que Marie inclinait à parier sa sœur avec Courtenay n'a pas encore été mise en lumière. La première indication se trouve dans une lettre de Renard à Charles-Quint, du 31 octobre i553 {MaJî. Ree. Off., t. I, p. 603), la môme lettre qui contient le récit des fiançailles nocturnes de la reine. Nous verrons que cette princesse n'y renonça qu'à la fin de décembre. M. Froude, qui cependant a consulté le Manuscrit du Record-Office, n'en parle que comme d'une conception absolument particulière à lord Paget (t. VI, p. 120) et môme redoutée de Marie [Ibid,^ p. 97).
2. Renard à Charles-Quint, Londres, 28 novembre 1553. Charles-Quint à Renard, Bruxelles, 24 décembre 1553, Afûw. Rec. Off.jt I, p. 772, 927. — Courtenay raconta quelques mois plus tard au gentilhomme qui le menait de la Tour au château de Fotheringay que Paget l'avait importunément sollicité de se marier avec Elisabeth, en lui disant que, s'il s'y refusait, le fils du comte d'Arundel épouserait cette princesse. Hoby et Morison l'y poussaient de concert avec Paget. Les ambassadeurs impériaux à Charles-Quint, sans date (Richmond, juin 1554). Papiers cTÉtat de Granvellc, t. IV, p. 256.
succession d'Elisabeth, à condition qu'elle épousât Gourtenay ; Gourtenay, étant catholique, la maintiendrait dans la « vieille religion » dont elle faisait déjà profession ; elle et leurs hoirs succéderaient, si la reine mourait sans enfants, et Gourtenay à Elisabeth, si elle n'en laissait pas ; ainsi, tout le monde serait content. Le peuple et la noblesse, certains que, si la reine venait à mourir sans enfants, le prince d'Espagne n'essayerait pas de se faire roi d'Angleterre, s'accommoderaient de son mariage bien plus facilement. A plus forte raison dissuadait-il, contrairement aux suggestions du chancelier, de la mettre à la Tour pour le fait de la religion et de la réduire autrement que par la douceur; sur ce dernier point. Renard adhérait un peu à contre-cœur aux idées de Paget ; mais, quant au premier, le mariage, si les avantages l'alléchaient, les inconvénients l'inquiétaient. Avec son expérience des choses, au lieu de la paix, comme conséquence, il augurait des troubles, en cas que les deux jeunes époux fussent pris de l'impatience de régnera
Son raisonnement était si juste, que déjà les ennemis de la reine et de l'empereur méditaient de leur côté ce même mariage, à ridée duquel Marie se portait avec une certaine complaisance, elle pour pacifier solidement le royaume, eux pour le bouleverser et la détrôner. Ici commencent les grandes machinations de Noailles.
Si épaisse avait été Tombre dont la reine avait enveloppé ses nocturnes fiançailles du 29 octobre, que nul n'avait su la percer, pas même Noailles, malgré le zèle de ses espions. Il parait également que l'audience de Renard devant le Gonseil, le 8 novembre, ne fut pas divulguée; du moins, on n'en trouve nulle mention dans la correspondance de l'ambassadeur français. Gependant, ayant aperçu à partir de ce moment chez la reine plus d'audace et de gravité, plus d^assurance et d'autorité dans le
i. De peur « qu*ilz ne tombissent en obliance et révoltassent le rolaulme. » Lettre à l'Empereur , Londres, 4 novembre 1553. Man, Hec. Off,^ t. I, p. 627-632. Ce plan de Paget se trouve plus loin encore ; 28 novembre. Id.y ibid.y p. 768-771.
commandement qu'elle n'avait usé jusque-là, le pénétrant diplomate ne douta plus qu'une grande résolution n'eût été prise *. Sans hésiter, il jeta bas tout scrupule, au mépris de son caractère d'ambassadeur. Gomme si la reine, malgré ses protestations évidemment sincères d'amitié pour Henri II, avait déjà •épousé les querelles de l'Autriche, il entama contre elle une de ces guerres d'intrigues subtiles et hasardeuses, que l'on nomme habiles, malgré l'échec que le dénouement leur inflige le plus souvent. Mais aussi, devant lui, quel terrain propice et séduisant avec un pareil génie I Aristocratie jalouse et inconstante ; patriotes exaspérés à l'idée de mettre la Grande-Bretagne à la merci de l'ambition espagnole^ protestants furieux des nouvelles lois religieuses et des premières rigueurs contre leur foi ; anciens complices de la rébellion du duc de Northumberland prêts à recommencer pour leur propre compte ; masses populaires en émoi peu* l'effet combiné de ces diverses causes; enfin, comme drapeaux et signes de ralliement, pour donner un corps et un but aux complots, deux noms propres, Elisabeth avec Gourtenay. Noailles s'établit au cœur de cette situatiou. Il en saisit tous les éléments, comme autant de cartes à mettre dans son jeu pour la partie scabreuse et perfide qu'il allait entamer au mépris du droit des gens.
On voit alors dans ses dépêches l'orage, qu'il rassemblait de loin, se former et grossir avec une rapidité surprenante. Le 9 novembre, il annonce à Henri II que l'on tient pour certain que le mariage avec le prince d'Espagne est conclu ; que la reine voudra couvrir son entreprise le plus longtemps possible ; mais que, ayant perdu déjà beaucoup de la bonne volonté de ses sujets, elle achèvera de perdre le tout par cette union *. Un mémoire au roi, de la même date, qu'il confie à son agent La Marque, nous dévoile les premières trames. Edouard Gourtenay, ou plu-
1. Noailles : Mémoire de ce que le sieur ctHogius aura à dire au roi.,., premiers jours de décembre 1553. Vertot, t. II» p. 288.
2. Noailles au roi, 9 novembre 1553. Vertot, t. II, p. 240, 241.
tôt peut-être ses parents et ses amis, tombés de leur haut, s'étaient mis en ébullition de complot. Ils avaient délibéré de tuer immédiatement lord Paget, patron principal du prince d'Espagne. Courtenay leur retint la bride, suivant l'expression de Noailles. Mais ce n'était là que le moindre de leurs desseins : ils voulaient marier Courtenay avec Elisabeth, les amener dans le Devonshire et le Gornouailles. Assurés, disaient-ils, du duc de Suffolk, des comtes de Pembroke et de Gumberland, de lord Clinton, et généralement des plus vaillants hommes de guerre du royaume, ils demandaient que le roi de France occupât la mer avec ses vaisseaux. Eux-mêmes attaqueraient Philippe à son débarquement à Plymouth *. Cependant, effrayé de sa propre audace, Courtenay projeta de se retirer en France, tandis que, la nuit de sa fuite, ses amis assassineraient le comte d'Arundel et lord Paget, puis courraient mettre en armes le Devonshire pour favoriser son mariage avec la reine ou sa sœur far un moyen ou un autre. Toutefois, dans son intérêt, et pour le bien des affaires du roi^ Noailles l'en dissuada, en lui représentant qu'il découragerait ses amis et en lui proposant l'exemple de Marie Tudor, qui aurait certainement perdu sa couronne si elle avait écouté ceux qui voulaient qu'elle cherchât un refuge en Flandre à la mort d'Edouard YI '. Il resta donc, lui et ses amis, sur le qui-vive, à la fois désireux et craignant d'entreprendre, oscillant de la fidélité à la rébellion, selon les fluctuations de ses espérances du côté de la reine. Car il comptait toujours sur les bons offices du chancelier Gardiner '. On remarquera que l'ambassadeur de France, tenu si bien au courant des moindres incidents et si exact à les relater, ne fait aucune allusion, pas même la plus légère, à un amour d'Edouard pour Elisabeth. Et
1. Mémoire de ce que La Marque aura à dire au roi, 9 novembre 1553. Vertot, t. II, p. 245, 246.
2. Noaaies au roi, 14, 17, 24 novembre 1553. Vertot, t. II, p. 253-256, 259, 271.