Noailles au roi, 6 décembre 1553. Vertot, t
elle vouloit tesmoigner la religion qu'elle a déclairé vouloir suivre *. » La brebis égarée était donc entrée au bercail. Elle voulait qu'on la sût au giron de l'Eglise catholique et dans la plus pure fidélité à sa sœur '.
Et ses vrais sentiments ? Noailles, bien placé pour les connaître, les explique à Henri II ; « Toutefois je vous laisse à penser, sire,
1. Renard à Charles V, Londres, 17 décembre 1553. Mon, Rec, Off,, 1. 1, p. 887. Le P. Griffet, Nouveaux Éclaircissements,.., § XXV, p. 109, dit que c'est à l'empereur lui-môme qu'Elisabeth adressa cette requête. Il cite à l'appui une dépêche de Charles- Quint, du 24 décembre. Elle ne se trouve pas dans le Man. du Record Office, où est la dépêche très-formelle de Renard, dont nous nous sommes servi. Si l'une des deux princesses eut recours à l'empereur, ce fut Marie. Elle le pria de lui permettre d'emprunter dix mille marcs en Flandre (alors le grand marché des capitaux), pour remplacer les vases sacrés et les ornements des églises d'Angleterre, qu'on avait fondus pendant le règne d'Edouard VI. L'empereur y consentit volontiers. Renard à Charles-Quint, Londres, 8 décembre 1553. Charles-Quint à Renard, Bruxelles, 15 décembre 1553. Man. Rec. Oyf., 1. 1, p. 847, 881. En janvier 1554, Elisabeth remercia Marie de l'envoi en question.
2. Les auteurs protestants, voués au culte d'Elisabeth, ne s'aperçurent jamais de sa condescendance, ni des sacrifices qu'elle aussi offrit à l'idolâtrie romaine. Ils célébrèrent traditionnellement sa constance en religion, comme si, modèle sans défaut, elle ne se fût jamais démentie. — Foxe, publiant dans les premières années du règne d'Elisabeth, en 1563, ses Actes et Monuments de l'Eglise, ouvrage plus connu sous le nom de Martyrologe, commence hardiment la légende Après le récit de la persécution sous le règne de Marie, il en vient aux qualités d'Elisabeth et aux épreuves qu'elle eut alors à supporter. « On peut aisément, dit-il se figurer ce que subit de dangers et de tourments le commun peuple du royaume d'Angleterre, alors qu'une pareille princesse, d'un tel rang, à la fois fille de roi, sœur de reine, héritière présomptive de la couronne ne put pas éviter de porter aussi sa croix. Or donc, puisque j'ai traité plus haut des affiictions et des souffrances des autres pauvres membres du Christ, objet jusqu'ici de cette histoire, je ne vois pas pourquoi je passerais sous silence la part d'affliction de Sa Grâce, parmi les autres saints du Christ, surtout lorsque je considère que dans ce récit le grand et mer^ veilleux œuvre de la gloire de Dieu se découvre par-dessus tout le reste. » The Âcts and Monuments of John Foxe, les Actes et Monuments de ces derniers et périlleut jours touchant les matières cTÉglise, t. VIII, p. 604, édit. de Georges Townsend, Londres, 1849. Pas un mot chez Bumet, ni chez David Hume, des messes d'Ashridge. On pourrait alléguer que ces deux historiens n'ont pas eu connaissance des sources. Mais ce qui surprend à bon droit, c'est que M. Fronde, notre contemporain, qui puise à tout moment dans la correspondance de Renard, n'ait pas eu sur ce point de meilleurs yeux que ses devanciers, et que| comme eux, il garde le silence.
si ladite dame Elisabeth est en peyne d*estre de si près esclairée (surveillée) ; ce qui n'est faict sans quelque raison, car je vous puis asseurer, sire, qu'elle désire fort de se mettre hors de tutelle et à ce que j'entends, il ne tiendra qu'à lord Gourtenay qu'il ne l'espouse et qu'elle ne le suive jusques au pays de Dampshier et de Gornouaiiles, où il se peult croire que s'ils y estoient assemblez ils seroient pour avoir une bonne part à ceste couronne, et auroient l'empereur et le prince d'Espagne assez à faire à desmesler ceste fusée. » Mais de nouveau, Tardent diplomate se prenait à déplorer que Gourtenay fût tellement intimidé qu'il n'osait plus rien entreprendre. Il avait découvert quelques espions près de sa personne ; et ses amis craignaient qu'il n'y en eût d'autres encore. Malgré cela, plus braves que leur maître, ils n'en persistaient pas moins à le pousser en avant, et Noailles ne voyait d'obstacle au succès, que le défaut de cœur et de conduite chez ce jeune homme ^
Quant à Marie, sans faire aucun fond sur les manifestations de grand contentement de la première, pas plus que sur les protestations de fidélité du second, elle ne répugnait pas à les marier ensemble; chose encore plus extraordinaire, le très-prudent ministre impérial, si cauteleux et si profond, n'y avait pas d'objection absolue. De même qu'au commencement de ces négo-^ dations il s'était abstenu, sur les instructions de Granvelle, de tout propos offensant à l'égard de Gourtenay, en cas que la reine eût une préférence de ce côté, afin de conserver au moins l'alliance, s'ils ne parvenaient pas au mariage ; de même à présent, il subordonnait toute autre considération à l'affaire principale, fallût-il affronter pour cela quelque péril ultérieur ; et il ne reculait pas devant l'idée de subir ou de favoriser cette union d'Elisabeth avec Gourtenay, si, à ce prix, la promesse de
1. Lett. au roi, 14 décembre 1553. Vertot, t. Il, p. 310. Peut-être l'ambassadeur, parlant d'après des amis très-emportés, prête-t-il à Elisabeth des vues plus arrêtées qu'elle n'eu avait réellement, notamment sur la question de mariage.
lord Paget se réalisait, c'est-à-dire si Ton gagnait Tadhésion du peuple et des nobles d*Angleterre au mariage d'Espagne ^
D'un autre côté, il avait fort à faire, disait-il, pour décider Marie à dissimuler comme lui. La sincère princesse se soulevait au souvenir de l'injure de sa mère et des persécutions qu'ellemême avait endurées ; il n'était pas possible de lui ôter de l'esprit, que la fille d'Anne Boleyn ne dût être la cause de grands maux, si l'on n'y remédiait *. Cependant, malgré ce trop légitime ressentiment, elle entretint Gourtenay du projet d'union avec Elisabeth. C'est de celui-ci que vinrent les difficultés ; car au fond il espérait toujours que la reine le choisirait au dernier moment '. Il résista si bien qu'elle dut lui promettre de ne plus lui parler de ce mariage, et de ne pas l'y forcer. Elle n'avait pas intention de le contraindre, dit-elle, en racontant ces détails à Renard ; mais comme elle avait appris de plusieurs de son Conseil « qu'il s'y accommoderoit, si elle en estoit contente », elle voulait, avant de leur répondre, connaître l'opinion de l'empereur.
1. Renard à Charles-Quint, Londres, 11 et 17 décembre 1553. Man* Rec. 0/7"., t. I, p. 861, 886-887.
2. « Et ne la peust Ton oster de Topinion qu'elle a conceue que ladite Elisabet doige estre cause de grandz maulx, si Ton n'y remédie. » Renard à Charles-Quint, Londres, 8 décembre 1553. M(m, Rec. O/f., t. I, p. 853. — M. Froude, t. VI, p. 129, cite comme extraits textuellement de la même dépêche, ces mots que nous n*y avons pas retrouvés et que nous soulignons : « // ne manquerait pas de foiis^ dit Renard, pour persuader à la reine que les paroles de sa sœur prononcées en dernier, étaient sincères ; mais elle a un souvenir trop aigu des injures que sa mère et elle-même ont reçues d'Anne Boleyn ; et elle a la conviction arrêtée qu'Elisabeth, à moins qu'on ne s'en défasse au préalable, causera des calamités iufmies au royaume. » M. Froude force étrangement le sens en substituant les mots à moins qu'on ne s'eîi défasse au préalable, à ceux de l'original, si l'on n'y remédie. Pour plus de clarté, il écrit à la marge : La reine simide un retour d'affection, mais elle se décide à détruire sa sœur, si c'est possible. Nous ferons observer que le remède en question n'était pas nécessairement la mort ; d'après ce qui a précédé, nous regardons comme évident que Marie songeait seulement à priver Elisabeth du droit de succéder, à moins qu'elle ne se mariât avec Courtenay. Est-ce que d'ailleurs ce dernier projet n'est pas exclusif de celui de la faire mourir 7 «
3. Il y croyait encore en janvier 1554. Noailles, 15 janvier 1554. Verlot. t. III, p. 27.
INTRIGUES DE NOAILLES i63
L'ambassadeur, son confident, son confesseur tetnporel, la soutint par de bonnes paroles : à lui aussi on avait dit que ce mariage rendrait plus facile celui d'Espagne ; si on désespérait Elisabeth, elle pourrait prêter Toreille aux Français, etc. *. La reine alors temporisa, attendant, pour entrer en communication là-dessus avec sa sœur, que le Conseil privé ou la noblesse lui en fissent la requête '. Dans les derniers jours de décembre, l'empereur exprima l'avis que, si l'on pouvait éviter ce mariage, ce serait pour le mieux. Car on donnerait par là des chefs à la faction contraire et on les induirait à conspirer contre la vie de la reine, afin de parvenir au trône. Les pratiques actuelles, poursuivait-il, n'ont pas de chef; elles se joindraient toutes à Courtenay, le voyant assuré de la couronne en cas que la reine décédât sans enfants, « lequel cas ils procureront par tous les moyens et le plustôt qu'il seroit possible '. » Ces observations si judicieuses dégoûtèrent, on le comprend, la reine du plan de Paget ; l'inventeur s'en dégoûta plus encore lorsqu'il crut voir que la noblesse n'y tenait pas, et sans doute aussi, lorsque Renard^ d*après les Instructions de son maître, l'eut assuré qu'on établirait ses affaires de telle sorte, qu'il n'eût rien à redouter de Tavenir; surtout enfin, lorsque le chancelier eut conseillé hautement à Courtenay« de plustôt espouser la plus vile d'Angleterre que lady Elisabeth *. »
1. Nous reproduisons presque textuellement la conversation de Marie avec Tambassadeur. Renard à Charles-Quint, 17 décembre 1553. Marii Rec\ Off., t. I, p. 887-889.
2. Du même au même, Londres, 20 décembre 1553. Id,^ ibid., p. 899. M. Froude, t. VI, p. 126, en rapportant que, selon Renard, cet avis de Paget méritait d'être pris en considération, ajoute que la reine ne voulut jamais entendre à rien sur ce chapitre {but on this subject she would listen to nothing). On peut voir que l'assertion de M. Froude est loin d'être exacte. Il est probable que Marie n'y avait pas grand goût. Mais sans doute si Charles-Quint en avait approuvé le conseil, la reine s'y serait conformée docilement.
3. Charles-Quint à Renard, Bnixelles, 24 décembre 1553 ; en réponse à ses lettres des 12 et 17 du même mois. Man. Ron. 0/f., 1. 1, p. 925-926.
4. Renard à Charles-Quint, 29 décembre 1553. Man, Rec, Off,, t. I, p. 963i Et Charles-Quint à Renard^ 24 décembre. ïd,, ibid.^ p. 927.
164 INTRIGUES DE NOÂILLES
Ces faits n'achèvent-ils pas de démontrer surabondamment la vanité du roman de Tamour de Marie pour Courtenay, de Tamour de Gourtenay pour Elisabeth, et de la jaJouse fureur de la reine contre sa sœur?