LE MARIAGE D^ESPAGNE DÉCIDÉ. COMPLOT CONTRE MARIE
Marie, cependant, préparait son mariage d*Espagne avec prudence et fermeté. Si elle ordonna la mise en jugement à Guildhall de Jane Grey et de son mari, Guildford Dudley, d'Ambroîse et de Henri, frères de Guildford, de Granmer, archevêque de Cantorbéry, qui furent condamnés à mort pour crime de liante trahison (13 novembre 1553), il était notoire qu'elle n'avait pas la pensée de les livrer au bourreau '. Le duc de SufTolk, père de Jane Grey, après avoir 'reçu déjà grâce de la vie, au
1. Excepté Cranmcr, qui avait de plus contre lui d*avoir conduit la rupture avec rÉglise romaine. Au sujet de ces diverses condamnations, on lit dans M. Froude, t. VI, p. 122 : « Renard écrivait, le 17 novembre, Tarcbevôque sera exécuté ; et Marie, triomphant, elle le croyait du moins, sur la question qui lui tenait le plus au cœur, dit à Renard que la mélancolie qui pesait sur elle depuis Venfance se dissipait ; jusque-là, elle n'avait jamais connu le bonheur ; maintenant elle allait être récompensée enfin. » Nous affirmons, après vérification réitérée sur le manuscrit, qu'il n'y a pas dans cette dépêche de Renard du 17 novembre, une seule des paroles que Thistorien moderne prête ici à Marie, pour la représenter d'autant plus altérée de vengeance et plus haïssable. Tout ce que la dépêche contient de relatif à Granmer, consiste dans cette phrase : « Ton est après pour exécuter la sentence rendue contre l'evesque de Canturbury. » (On ne l'exécuta que le 21 mars 1556.) Malgré la recherche la plus minutieuse dans les deux volumes manuscrits qui composent la correspondance de l'ambassadeur impérial, nous n'avons pas réussi à découvrir la citation que M. Froude leur aurait empruntée.
mois d'août, fut déchargé d'une amende de vingt mille livres sterling dont il avait été frappé alors , et même recouvra tous ses biens : cette dernière faveur en considération de son retour au catholicisme*, comme aussi dans l'espérance de le guérir de son ambition par les bienfaits. Le pardon accordé au comte d'Haddington, des procédés courtois qui ramenèrent le comte de Pembroke, dont Noailles considéra la défection comme une grande perte pour Courtenay, parurent diminuer encore le nombre des adversaires du mariage étranger. Attentive en même temps à calmer le patriotisme inquiet , comme à dissiper les ombrages, la reine insistait auprès de Renard pour que le traité ou contrat de mariage réservât de la manière la plus expresse le gouvernement de l'Angleterre aux Anglais, à l'exclusion des étrangers; et il est juste de dire que les ministres de l'empereur, l'empereur lui-même , lui facilitaient la tâche par leur adroite condescendance. En véritables politiques , ils sacrifiaient de bonne grâce le dehors des choses, afin d'acquérir l'intrinsèque, certains que l'union une fois contractée , l'occasion ne manquerait pas d'enlacer l'Angleterre dans les replis de leurs calculs et de leurs intérêts d'État.
Mais ^ mesure que la reine avançait ainsi vers les transactions définitives, ses ministres et ses conseillers, par un mouvement inverse, se troublaient et se divisaient de plus en plus. Ils la désolaient de leurs jalousies, de leurs querelles, surtout de leur versatiUté, qui rendaient plus dangereuse l'agitation des esprits chez les masses. Elle 'en était malade; mais elle tenait bon : plutôt la mort, dit-elle à Renard, que d'épouser un autre que le prince d'Espagne. Son énergie ramenait momentanément l'union dans le Conseil '.
1. Renard à Charles-Quint, Londres, 17 novembre 1553. Man. Rec. Off.y t I, p. 722-723. Pour Jane Grey, Vambassadeur ajoute : « l'on m'a dit que la vie lui demeurera saulve, combien que plusieurs poursuivent pour la faire morir. »
2. Renard à Gharles-Quint, Londres, 17 décembre 1553. Man, Rec. Off., t. I, p. 883-885.
Renard et Noailles rivalisaient de séductions pour accroître chacun le nombre de leurs partisans. L'un et l'autre toutefois se heurtaient au même écueil; c'est-à-dire au caractère national. Tous deux se plaignent, et en cela seul ils sont d'accord, ils se plaignent amèrement de l'infidélité anglaise. Quand ils en sont là, il semble que ce soit la même plume qui , des deux parts, trace le portrait peu flatté de la nation britannique ; si ce n'est pourtant que Renard est encore le plus acerbe, peutêtre, parce que, poursuivant un gain de la plus haute importance, sa fibre de joueur est plus excitée. Inconstance, trahison, avarice reviennent à tout propos dans les dépêches des deux diplomates, tantôt avec l'accent courroucé de la déception, tantôt avec le tranquille mépris de l'homme qui ne s'étonne plus de rien*.
Au reste, Noailles était-il plus sincère, lui qui , à la fois, devant la reine, se répandait en protestations d'amitié envers elle.
1. L^ensemble en est curieux & établir, rien que pour cette courte période :
Renard à Granvelle, dès les premiers jours d*août 1553 (Papiers (fÉtat, t. IV, p. 72). Il ue croit pas que Marie ait affection à un mariage anglais, « pour ne se confier en la nation et la congnoistre variable, inconstante et traictresse. »
Du même au même, 9 septembre 1553 {id,,ibid,f p. 100). « Je congnoys... ceux de par-deçà tant subjectz & l'avarice, que, si Von les veult practiquer et racheter de présents et de promesses. Ton les convertira où Ton vouldra. »
Renard à Marie (la reine d'Angleterre), Londres, 11 octobre {id,, ibid.y p. 129). Sa Majesté sait « les humeurs des Angloys et leurs voluntez cstre fort discordantes, désireux de nouvelleté, de mutation, et vindicatifz, ««oit pour estre insulaires, ou pour tenir ce naturel de la marine, ou pour en estre les meurs corrompuz. » De là, selon l'ambassadeur, les rigueurs forcées des rois, « dont ilz ont acquis le reiiom de tyrans et cruelz. »
Noailles à Henri II, 17 octobre 1553 (Vertot, t. II, p. 220). L'ambassadeur français s'excuse auprès du roi de se contredire très-fréquemment et jusque dans une même dépêche : « Je vous supplie trez humblement m'excuser et croire que si de longtemps vostre Majesté a connu ceste nation inconstante et variable ; qu'estant à présent gouvernée par la volunté d'une femme, de combien peult estre dadvantaige ; de façon que ce qu'ilz ont approuvé et trouvé bon, en mesme heure ilz le changent et trouvent mauvais. »
Du même au méme,^ décembre 1553 (t'ef., ibid., p. 301). « Mais je
et, chez les mécontents, prodiguait les encouragements à la révolte ; encore, en son for intérieur, caressait-il l'espoir de les duper au dénouement.
Sur un renseignement vrai ou faux, que l'empereur, avant de faire partir son fils pour l'Angleterre , demandait des otages, Gourtenay en première ligne, l'ambassadeur français mandait au roi : « Mais s'il (Gourtenay) veult croire ses amis, comme j'estime qu'il fera, il prendra bien aultre chemin qui luy sera beaucoup plus honorable et profitable. A quoy vous pouvez estimer que je y veille de toute ma puissance *. »
Il semble, d'ailleurs, que la docile abnégation avec laquelle les Anglais avaient subi la tyrannie de leurs gouvernements, lui inspirât sérieusement la crainte qu'ils ne soufTrissent de même une prise de possession de leur territoire, de leurs forteresses, des arsenaux et de la flotte par les Espagnols. Ses relations d'intrigues dans les deux Chambres lui ayant montré de leur caractère le côté le moins estimable, il méconnaissait la vivace
ne puis avoir que bien petite asseurance en ceulx de ceste nation, quelques choses qu'ilz promettent. »
Renard à Charles-Quint, Londres, 11 décembre 1553 {Mon, Bec. Off,, t. I, p. 860). « Cette nation tant barbare. »
Du même nu même, Londres, 12 décembre 1553 (Id,, ibid., p. 869) : « ceulx de par deçà sont si traistres, si inconstans, si doubles, si malicieux et si faciles à esmovoir, qu'il ne se fault fier autrement, et que si Talliance est grande, aussi est-elle hazardeuse pour la personne de Son Altesse (Philippe d'Espagne). »
Renard à Charles-Quint. Londres, 7 janvier 1554 (Fd., ibid., p. 981). Il 8*agit de distribuer de Targent : « ce peuple est fort fondé sur telz présents ; à cause de quoi s'il plaisoit à Y. dite Majesté enyoier quelque bonne somme, selon que pour le plus grand service dHcelle et de S. A. voirrions convenir... »
Du même au même, Londres, 18 janvier 1554 [Id., ibid.^ p. 1019) : « Le pis que je veois, c'est que le conseil est divisé et partial, que aucuns tiennent pour Cortenai, et que de leur naturel, ilz sont inconstans et doubles de meurs et pensées. »
Du même au même, Londres, 8 mars 1554 (W., t. Il) : « pour être la plupart des Anglois sans foy, sans loy, confuz en la religion, doubles, inconstants et de nature jalouse et abhorissans estrangiers et qu'ilz ont tousjours détesté gouvernement de prince ou supérieur estrangier. »