Londres, 18 décembre 1553. Vertot, t. II, p
fierté du sentiment national , sauvegarde incorruptible de l'indépendance du royaume. Déjà l'impétuosité de son imagination lui montrait la reine livrant tout TÉtat aux mains de Philippe et de l'empereur, et l'emportait à de nouvelles menaces contre elle».
Sous Taiguillon de l'inquiétude et de la colère, il prit une attitude plus dessinée. Si dans deux audiences à Richmond, les 22 et 27 décembre 1553 , il observa encore au nom du roi la phraséologie affectueuse en usage entre les deux souverains, il posa nettement la question à la reine, de quelle manière, son mariage une fois célébré , elle comptait vivre à l'égard du roi ; si , par exemple , elle permettrait au prince d'Espagne de se servir de la marine anglaise contre les vaisseaux et le commerce français. Marie donna les réponses les plus satisfaisantes, avec une sincérité manifeste. Elle offrit de plus sa médiation dans la guerre qui se poursuivait entre Charles-Quint et Henri II'. Alors, à sa seconde audience, celle du 27 décembre, le Français, enhardi, demanda que l'ancien traité d'alliance des rois de France avec Edouard VI et Henri VIII fût remplacé par un nouveau traité de même nature, auquel le prince d'Espagne serait obligé de souscrire et qu'il serait tenu de confirmer et de jurer avant le mariage. La princesse repoussa
1. « Ce sera audict emperear, si ce mariage s'achève, autant de loysir d'establir et asseurer en ce royaulme ce qu'il désire, et s'y fortifier de telle façon, qu'à l'advenir aulcunes révolutions ni esmotions ne le puissent empescher à disposer des forces d'icelluy à sa dévotion, croyant certcûnement que cestedicte royne ne désire rien moings sa grandeur que de son propre fi\z et qu'elle taschera le plustost qu'elle pourra de mettre toutes les places fortes entre ses mains ; ce qui luy sera chose assez facille, si elle n'est empeschée par l'entreprinse de plusieurs, qui désirent de toute leur puissance traverser et rompre ce mariage, à quoy ilz ne veullent espargner leurs propres vies. » Dépêche au Roi, 23 décembre 1553. Vertot, t. II, p. 341. Ces prédictions sur l'établissement de la domination espagnole en Angleterre, se reproduisent très-fréquemment dans ses lettres. Noailles devait en croire au moins la moitié.
2. Elle désirait la fin de la guerre sans doute pour la commodité de son mariage ; mais en même temps pour le bien commun de la chrétienté.
courtoisement cette exigence un peu vive et s'en référa aux traités d*amitié signés par son père et son frère, avec promesse solennelle de les observer scrupuleusement ^ Ses conseillers, auxquels elle le renvoya ensuite quant au surplus , y mirent moins de cérémonie. L*ambassadeur leur développa ses demandes et ses motifs : il lui semblait bon , dit-il, de faire un nouveau traité, alors qu'ils prenaient alliance avec un prince, ennemi du roi ; et s'il y avait quelqu'un d'entre eux qui eût affection particulière et fût enveloppé dam les ailes de cette grande aigle, û le priait de la dépouiller et de penser seulement au bien commun de leur royaume et république, à qui ce traité renouvelé ne profiterait pas moins qu'aux sujets du roi. Paget, que ce trait de la grande aigle visait directement, riposta par une raillerie et demanda s'il ne voudrait pas aussi des otages pour plus de sûreté. Noailles se contint. Il pria posément le Conseil de peser l'importance de la chose avec plus mûre délibération. Paget, suivant sa pointe, dit qu'il n'était pas besoin d'entrer en si grande jalousie et « que tout ainsi que nous les avions faicts amys avec les Écossoys •, ce mariage serait aussy cause que nous serions amys avecques l'empereur. »
Le Français répliqua vivement que les vertus et la bonté de
1. Noailles lui avait dit qu'il savait bien quelle puissance un mari sage et avisé pouvait avoir sur sa femme prudente et bonne, qui n'a d'autre volonté que de complaire à son mari. « A quoy elle me respondit qu'elle n'avoit desjà dict, aymer beaucoup plus sa conscience et debvoir que son mary; et que de la puissance que je disois qu'il pourroit avoir sur elle, je pourrois veoir que l'ayant épousé, elle ne seroit si grande que je la faisois. » Noailles au roi, fin de décembre 1533. Vert., t. II, p. 352. Dans les articles dressés pour le projet de mariage, la reine avait fait inscrire que TAngleterre demeurerait en dehors de la guerre entre la France et l'empereur. Paget en informa Noailles dans l'entrevue du 27 décembre.
2. Henri II, en faisant venir dans ses états la jeune reine d'Ecosse pour la marier avec le dauphin, avait obligé les Anglais à respecter TÉcosse, afin de ne pas se commettre avec la France. De même les Français cesseraient d'attaquer l'empereur, afin de ne pas se commettre avec l'Angleterre.
leur maltresse pourraient bien conduire le roi à la paix, mais non pas eux ni les forces de l'empereur. Puis on s'apaisa , et la conférence finit sur d'honnêtes propos. Mais Noailles dénonça plus que jamais à Henri II le zèle de Paget à servir l'empereur ; l'influence absolue de ce prince sur le Conseil , sur la reine, tant possédée de luy^ que désormais on n'en tirerait de résolution que telle qu'elle lui serait envoyée de Flandre ; enfin l'obstination naturelle de cette princesse , que rien ne pouvait faire revenir d'une décision prise, et à l'égard de laquelle il soulage une fois de plus sa mauvaise humeur par des pronostics sinistres, conclusion de son importante et curieuse dépèche ^ Cependant Marie écrivit de sa main au roi, le 29 décembre, pour lui réitérer sa ferme intention de vivre en bons rapports d'amitié ensemble '.
Les choses étaient dès lors tellement avancées, que Charles- Quint n'avait plus qu'à faire la demande officielle de mariage. Ce fut l'objet d'une ambassade extraordinaire, composée des comtes d'Egmont et de Lalaing, de Jean de Montmorency, Seigneur de Corrières et de M. de Nigry, chancelier de l'Ordre de la Toison d'or. Ils entrèrent solennellement à Londres, le 2 janvier 1554. Par ordre de la reine, plusieurs seigneurs anglais allèrent les recevoir. Courtenay, le principal, conduisit le cortège le long des rues, en donnant la main droite au comte d'Egmont. Le peuple mal disposé, mais calme, affectait de détourner la
1. Il dit que Marie attend les ambassadeurs extraordinaires de Charles- Quint « auxquelz elle s'appreste de faire aussy bonne chière que ses subjectz la luy feroient maulvaise s'ils osoient l'entreprendre. » Vertot, t. II, p. 356 Lettres de Noailles au roi, 23 décembre et fin de décembre 1553. Vertot, t. II, p. 334-343, p. 349-356. — Renard à Charles-Quint, 24 décembre 1553, Man, Rec. Off.^ t. I, p. 915. Dans cette dépêche se trouve im récit par Paget de l'audience du 22 décembre conçu en termes mesurés, conforme d'ailleurs à celui de Noailles. Le récit de l'audience du 27 se trouve encore dans une lettre de Wotton, ambassadeur anglais en France, au connétable de Montmorency, en date du 23 janvier 1554. Vertot, t. 111, p. 37 et suiv.
2. Archw^ du ministère des affaires étrangères. Angleterre, 1553-1556. T. I et II, p. 195.
tête *. On signa le contrat de mariage au milieu des fêtes (12 janvier 1554), avec toutes les clauses que le chancelier avait jugées les plus propres à préserver Tindépendance du royaume *. Les Impériaux, loin de contester, nous le savons, avaient plutôt mis une sorte de coquetterie à provoquer les précautions et à présenter eux-mêmes leurs mains aux nœuds dont on se flattait de les entraver. Il fut donc stipulé que Philippe maintiendrait toutes les classes de la nation dans leurs droits et privilèges ; que les étrangers seraient exclus des charges; qu'il n'emploierait pour son service ni les vaisseaux, ni les munitions, ni les joyaux du royaume; qu'il n'engagerait pas la nation dans la guerre qu'il soutenait avec l'empereur contre les Français, et qu'il maintiendrait, autant qu'il serait en lui, la paix entre l'Angleterre et la France.
Les jours suivants (14 et 15 janvier), le chancelier donna lecture des articles, d'abord en présence des lords et de la noblesse ; puis du Lord-Maire et des Aldermen. Il fit valoir à la fois les avantages que l'Angleterre tirerait de cette alliance, et les garanties que l'on avait prises en faveur de ses libertés.
1 . The Chronicle of queen Jane and of two years of queen Mary, p. 33-34. Et Strype, t. III, p. 59. Les ambassadeurs impériaux à Charles-Quint, Londres, 7 janvier 1554. Man, Rec. Off, Ils crurent voir que « le populaire se réjouissait ». Noailles à la reine d'Ecosse, 3 janvier 1554. Vertot, t. III, p. 12, « demonstrant le peuple petite faveur et resjouyssance. »
2. Un trait à^humour britannique. Les ambassadeurs racontent à Charles-Quint qu'ils dînaient chez la reine le 6 janvier 1554, « et comme nous estions environ à la fin du disner, Tadmiral d'Angleterre (William Howard) aiant disné en une prochaine chambre, se mist debout devant elle, et, la voiant pensive, lui tint quelque propos en anglois, et, icelui fini, se tourna vers nous, demandant si voulions scavoir ce qu'il avoit dit ; et combien que S. M. Teust volontiers empesché de le nous interpréter, toutefois il passa oultre, et dit qu'il avoit souhaidié son Alteze auprès d'elle assis, pour remplir ceste place, monstrant au droict costel de sa dite Majesté pour l'oster du pensement et mélancolie : dont elle se rougit, demandant pourquoi il disait cela ; à quoi feit respouce qu'il scavoit bien qu'elle n'en estoit marie, et l'ouiait voluntiers, dont sa dite Majesté et compaignie se mist à rire ; et furent les propoz prinz de fort bonne part. » Lett. du 7 janvier 1554. Man. Rec. Off., t. I. p. 979-980.
COMPLOT CONTRE MAftlË 173
Mais nobles et magistrats ne furent pas beaucoup plus satisfaits que les masses ^
L'heure du péril sonnait pour Marie, en même temps que rtieure du succès. Déjà grondait la guerre civile. Renard Tavait pressentie et prédite à plusieurs mois de distance, dans une lettre adressée à Tévêque d'Arras. Nous lavons réservée jusqu'ici comme préface de la grande crise de ce règne, à cause de la lumière qu'elle jette sur le caractère de Marie et d'Elisabeth, aussi bien que sur le fond de la situation : « Et comme que en soit, écrivait-il, je congnoys ladicte reine tant facille, tant bonne, tant peu expérimentée des choses du monde et d'estat, tant novice en toute chose, et ceux de par-ça tant subjectz à l'avarice, que, si l'on les veult practiquer et racheter de présents et promesses, l'on les convertira oii l'on vouldra
« Et pour vous dire conlidemment ce que me semble d'elle (la reine) je suys en opinion qufe si Dieu ne la garde, elle se trouvera trompée et abusée, soit par practiques des Frçmçoys, soit par conspirations particulières de ceulx du pays, soit par poison ou aultrement ; et est à craindre grandement madame Elisabeth qu'est ung esprit plain d'incantation^ et comme j 'entend, elle gecte jà ses yeulx sur Cortenay pour alliance, pour congnoistre la mère dudict Cortenay avoir bon accès envers la royne et qu'elle couche ordinairement avec elle * : qu'est un trèsgrand dangier, et prévois une menée qui se dresse par amys de Cortenay, qui est suyvie de la pluspart de la noblesse, qui pourroit troubler avec le temps les affaires de la royne. Et n'est sans occasion la crédence que le sir de Gyé a de vers ledict Cortenay du roy de France ' ; aussy en est suspecte la retraicte du comte de Pembroc qui s'en va en une sienne maison qui a
1. The Chronicle of queen Jane etc, p. 34-35. Holiashed, p. 1093. Stow, p. 615-616.
2. Renard écrivait au couimencemeut de septembre 1553. La suite prouva qu'Elisabeth n'avait pas jeté les yeux sur Courteuay.
3. Nous avons parlé eu son temps d'une lettre secrète de Henri II accréditant ses ambassadeurs extraordinaires auprès de Courtenay, p. 124, 127.
au peys, et ce que l'on dit que Paiget se veult aussy retirer de court, et que Maçon est de la partie ^ ; car tout cecy joînct ensemble, avec la malvaise et jaleuse intelligence du cousté de son conseil, la feront précipiter une matinée, et elle ne pense autre chose sinon à remectre la messe et religion au-dessus, que luy concitera plusieurs assaulx, si Dieu ne la préserve ^ »
Cette analyse de Tétat de l'Angleterre était encore aussi vraie au milieu de janvier 1554, que dans les premiers jours de septembre 1553.
Il est inutile de rappeler soit les factions, soit les passions des divers personnages qui spéculaient sur Temportement patriotique du peuple de la capitale et des comtés. Les animosités et ambitions de toutes sortes, coalisées, formèrent un pacte de destruction contre Marie, sous la conduite de l'ambassadeur français. Lui-même nous en a livré le but et le plan. Le 15 janvier 1554, c'est-à-dire le jour même où le chancelier avait informé oflficiellement les magistrats de la Cité de la convention de mariage entre la reine et Philippe d'Espagne, Noailles man^ dait à Henri II par La Marque, son courrier des grandes circonstances, que les gens de la noblesse et des communes disaient hautement qu'ils ne souffriraient jamais que le prince d'Espagne fût leur roi. Loin de lui obéir, ils aimeraient mieux mourir tous dans une bataille contre lui, en défendant leurs libertés, que de se mettre en une telle servitude. « Ils se préparent d'un jour à l'autre de prendre les armes pour chasser ceste dicte royne '. »
1. Les dispositions de Paget avaient changé comme on sait. Mais nous suivons Renard dans ces détails en vue de la conclusion qui va suivre.
2. Papiers d'État de Granvelle, t. IV, p. 100-101. La lettre, sans date, est du 9 septembre 1353. *
3. « La connoissant, comme Hz disent, indigne de telle couronne, pour leur avoir deulx fois failly de promesse, après avoir esté eslevée au degré qu'elle est par eulx ; la première, d'avoir changé leur religion, leur ayant promis la laisser en leiu» liberté ; et la seconde, de prendre à mary un estrangier, combien qu'elle eust aussi promis le contraire. >» Instruction à La Marque de ce qu*il aura à dire au Roy, de\}ers la Majesté duquel moy de Noailles le dépesche présentement fe 15 janvier 1553 (4). Vertot, t. TII, p. 22. Ces deux griefs étaient dépourvus de fondement. Sur le pre-
« Et, poursuit-il, délibèrent d'eslever pour leur roy et royne, millord de Courtenay et madame Elisabeth *. » D'ailleurs, selon lui, la paix ne saurait durer longtemps entre les deux royaumes de France et d'Angleterre; et les propos que la reine et ses ministres tiennent touchant le rétablissement de la paix entre le roi et l'empereur, ne sont que pour l'endormir. Il croit savoir que Philippe est déjà parti d'Espagne avec soixante vaisseaux et des soldats, auxquels doivent se joindre huit mille Allemands préparés par l'empereur. Il conseille au roi d'ordonner à ses capitaines de Bretagne et de Normandie de se rapprocher des côtes, au chevalier de Villegagnon de croiser dans ces mers, pour encourager les mécontents d'Angleterre par la vue des secours tout prêts; enfm, il demande des ordres sur la conduite à tenir envers ceux qui le recherchent, et s'il entre dans les vues du roi d'entreprendre sur quelqu'une des places, dont ils pourraient se servir pour correspondre avec lui et l'avertir promptement de ce qu'ils exécuteraient *.
mier point, Marie avait seulement promis de ne pas faire d'autres chan« gements que ceux qui seraient approuvés en parlement. Elle avait incoulestablement en matière de religion le droit traditionnel dont s^étaient servis Edouard VI et Henri VIII. Quant au second, elle u^avait fait aucune promesse de ce genre.
i . Id., ihid. , p. 23. Ces mots sont suivis dans Vertot de quelques lignes de points. Les originaux publiés par Vertot ne s'étant pas retrouvés, nous ne pouvons pas savoir si on a pratiqué ici une mutilation comme celle que nous avons signalée plus haut, p. 127, not. 4, dans la dépêche de Noailles à TAubespine, du 8 septembre 1553. Lingard continue par ime phrase où le roi est prié de fournir aux chefs de Tentreprise les armes, Tartillerie, les munitions et l'argent dont ils manquent. Il fait observer qu'elle a été omise dans les copies imprimées, et qu'on la trouve dans le ms. I, 273. Nous ne savons pas qiiel est ce manuscrit sur lequel il ne s'explique pas autrement.
2. /rf., lAirf., p. 24. Dans une lettre au roi, de la môme date, 15 janvier 1553 (4), Noailles prémunit Henri II contre un <»xc«''s de confiance ; il ne peut pas prévoir, dit-il, ce qui est à advenir, moins encore s'assurer de chose qui dépend de la puissance et volonté d'autrui : « Mais, en ce que j'y puis asseoir jugement, je veois s apprester une telle subversion et trouble parmy ce peuple qu'elle ne sera aysée à esteindre, et crois certainement que, pour peu que les principaux d'icelle soyent confortez et secounu, qu'ilz viendront au bout de leurs desseiugs ; pour le mal couteu'
L^ambassadeur trouvait trop étroit pour ses desseins le midi de l'Angleterre, théâtre principal de ses menées. Il lui fallait un vaste incendie ; et il travaillait à soulever aussi le nord à Taide de son collègue M. d'Oysel, ministre du roi auprès de la régente d*Ecosse, Marie de Lorraine. D'Oysel, se rendant à son poste, séjourna une semaine auprès de lui. Ils convinrent ensemble des moyens propres à mettre sur pied les redoutables comtés septentrionaux, toujours au nom de ces libertés britanniques qui leur tenaient tant au cœur *.
A la cour, sir James Croft et un jeune et vaillant chevalier du pays de Kent, sir Thomas Wyatt, ne désespéraient pas d'acquérir des partisans jusque dans le sein du Conseil privé '. Cependant ces conciliabules n'avaient pas échappé à la police du gouvernement. Sir Peter Garew, Tun des conjurés les plus énergiques, s'étant rendu dans le Devonshire, reçut sommation du Conseil d'avoir à revenir à Londres '. Ses complices, demeurés jusque-là dans la capitale, prirent l'alarme : ils résolurent de prévenir leur propre arrestation en se retirant chacun parmi les populations où ils avaient leurs intelligences; de là, le moment venu, ils devaient appeler à eux Elisabeth et le comte de Devonshire, pour la sûreté desquels Noailles tremblait *. Renard, en effet, n'avait plus de doutes, et, s'il avait dépendu de
temeut que je cougnois eu la plus grande part des subjeciz de ceste royue pour raison de cedict mariaige. » Vertot, t. III, p. 18.
1. Noailles à d'Oysel : « Je fays mon compte que du costé du Nort vous ferez bien advertir ceulx qu'il sera besoing pour s'ayder de leur part à maintenir et conserver leur liberté et se garder de lumber en ceste servitude misérable où l'empereur et ledict prince désirent les mettre... Par quoi je vous prie n'oublier du cousté du Nort de y dresser ce que bien cognoissez pour cest effect y estre plus nécessaire. » (22 janvier 1554.) Arch. aff, étr,^ Angleterre, Copies des dépêches , etc., t. I et II eu un, p. 219-220. Cette lettre inédite est très-importante. On trouvera exactement les mêmes choses dans les aveux de Wyatt après sa défaite.
2. M. d'Oysel au roi (Londres), 14 janvier 1553 (4). Vertot, t. III, p. 15.
3. Noailles au roi, 12 janvier 1553 (4). Arch. aff. étr,, t. I et II, p. 208.
4. «... James Crofz et autres de ceste faction délibèrent se retirer chacun à l'endroict où il a inteUigence, et de sommer du premier jour madame Élizabeth et se (sic) conte de Dompcher desquelz je suis eu merveilleuse poyne qu'ils ne soyent prins. » ïd., ihid.^ p. 208.
COMPLOt CONTRE MARIÉ 171
lui, les craintes du ministre français se seraient promptement réalisées *. C'est alors que le chancelier, par un coup de maître, trancha la situation. Relégué en seconde ligne dans les affaires par l'ambassadeur impérial ; malmené au Conseil par lord Paget, depuis la négociation du mariage ; accueilli plus froidement de la souveraine, à cause de sa persévérante préférence pour un époux anglais; mais invariablement fidèle et plus sagace que personne, il alla droit à Courtenay, dont il savait Tinconsistance. Il était certain d'en tirer le mot de l'énigme, grâce au double ascendant de son autorité et de l'attachement qu'il avait marqué jusque-là pour ses intérêts. Courtenay, en effet, les yeux toujours fixés sur le trône, était en proie à un complet désordre d'idées, ballotté du regret de s'être privé des bonnes grâces de Marie et du vague espoir de les recouvrer, au désir comme à la terreur de prendre sa revanche par le bras de ses amis et par un mariage avec Elisabeth. Tantôt rebelle de cœur ^, il n'attendait plus que le moment d'agir et de profiter des relais d'hommes armés que Carew disposait pour lui dans l'ouest, où sa soudaine présence entraînerait tout '; tantôt, croyant ses avantages reconquis à la cour, il passait deux nuits de suite sans se coucher, dans la vaine imagination qu'on allait venir le chercher pour épouser la reine *. D'ailleurs, il affectait
1. A propos de la sommation h Peter Carew, Renard écrit à Charles- Quint : « et craint Cortenai et ses adhérents qn*il ne révèle le secret sli vient. » Plus loin : <( J'entends pour vrai que le roi de France a desseing de jecter en ce roiaume gens de guerre pour assister les rebelles^ et que, dedans peu de temps, il le doibt faire pour troubler le royaulme, empescher le mariage, faire roi Cortenai par mariaige avec Mme Elisabeth, qu'est advîs venant de tel lieu, que Ton ne doibt doubter de la vérité. » 18 janvier 1554, Mon. Rec, Off., t. I, p. 1011, 1016-1017.
2. Le déguisement sous lequel il devait fuir était prêt. Renard à Charles-Quint, Londres, 12 février 1553 (4). Man. Rec. Oy/"., t. I, p. 1210.
3. Procès de Throgmorton, 17 avril 1554, dans Holinshed, p. 1107.
4. Nouvelles et avis que La Marque aura à dire au roy et à monseigneur le connétable^ 15 janvier 1554. Vertot, t. III, p. 27. Quand il se fai** sait cette illusion, la reine, personne ne l'ignorait, négociait définitivement son traité de mariage et le signait avec ces mêmes ambassadeurs impériaux dont il avait dirigé piteusement le cortège à travers Londres.
178 LE MARIAGE D'ESPàGNE DÉCIDÉ
de se tenir à Técart ; il hantait des compagnies suspectes d*hommes décriés ou d'hérétiques. Sa mère ne parlait plus de lui à Marie ni en bien ni en mal; et, en général, elle se taisait sur es affaires. Afin d'éviter les mesures de rigueur contre lui, on résolut de l'éloigner honorablement et de l'adjoindre à l'évéque de Norwich, qui avait mission de porter à Charles-Quint, en Flandre, le traité de mariage et de recevoir l'acceptation solennelle de ce prince *. Alors Gardiner manda Edouard Gourtenay à Timproviste, 21 janvier 1554 *• Il lui adressa des remontrances sur les sociétés qu'il fréquentait. Il lui dit que, s'il s'oubliait envers la reine, il s'en trouverait mal ; qu'il se gardât de croire les Français et autres gens passionnés; la reine, ajouta-t-il, voulait qu'il allât faire connaissance avec l'empereur. Edouard s'intimida et livra son secret. Il répondit qu'à la vérité certains avaient voulu lui persuader plusieurs choses touchant la religion et le mariage, mais qu'il n'y avait jamais prêté l'oreille; qu'il avait résolu de vivre et de mourir pour le service de la reine; qu'on lui avait parlé d'épouser Madame Elisabeth, mais qu'il aimerait mieux rentrer à la Tour que de prendre alliance avec elle. Enfin il acceptait volontiers la commission qu'on lui destinait aux Pays-Bas '. Dès lors, Gardiner ne douta plus qu'il n*y eût des pratiques entre les Français, les hérétiques, Elisabeth et ceux des nobles dont on se défiait déjà. L'ambassadeur Impérial déclara que le plus sûr était d'emprisonner Elisabeth. Le chancelier, quoiqu'il n'aimât pas cette princesse, répugnait
1. Renard à Charles-Quint, Londres, 23 janvier 1533 (4). Man, Rec, Off,, 1. 1, p. 1041. Noailles au Connétable, H février 1533 (4), dans Vertot, t. III, p. 60.
2. Le 20 d'après Lingard. Le tailleur de Courtenay aurait informé le chancelier que ce jeune homme se faisait faire une cotte de mailles et un manteau. Procès de Throgmorton , 17 avril 1554, dans Holinshed, p. 1107.
3. Nous tirons ces détails inédits de la lettre de Renard à Charles-Quint, du 23 janvier 1553 (4). Man, Rec. Off., t. I, p. 1046. Renard rend compte à Tempereur de sa conversation avec le chancelier. Noailles^ de son côté, annonce le 22 janvier & Henri II que Courtenay a révélé le complot ; mais il n*en sait pas davantage.
à de telles extrémités. Il dit seulement qu'il y pourvoirait, quand le prince d'Espagne serait en Angleterre. — Mais le prince ne s'empressait pas de venir, soit effet de sa lengueur et tardence naturelle, selon l'expression de Renard, soit aussi que l'argent lui manquât pour achever ses préparatifs et ses armements. — D'ailleurs la reine gardait des dehors convenables vis-à-vis sa sœur, afin de l'obliger à faire de même. Sachant qu'à la campagne elle continuait la messe et se conformait extérieurement aux statuts du Parlement en matière de religion, elle lui donna communication de son futur mariage par une lettre écrite de sa main, comme marque d'honneur *.
1. Lett. de Renard déjà citée, t. I, p. 1041-1042. V. aussi plus bas la traduction faite par ordre de Noailles de la réponse d'Elisabeth à Marie, janvier 1554.
On peut imaginer Témoi et la colère de Noailles, en apprenant le lendemain que ce jeune sot de milord Gourtenay avait avoué le complot, au moment où toutes choses étaient conduites à souhait ^ Mais, si rude que fût ce coup inattendu, ni lui ni les conspirateurs ne bronchèrent. Seulement la crise éclatait deux mois trop tôt, car ils avaient fixé le soulèvement au dimanche des Rameaux, le 18 mars '.
Il s'en fallait donc qu'ils fussent prêts, alors que l'action immédiate devenait leur unique chance de salut, tout comme elle était leur désavantage. Peter Garew donna le signal dans le Devonshire, où sir Nicolas Throgmorton devait l'aider. Sir James Croft partit pour le pays de Galles ; sir Thomas Wyatt, pour
1. Noailles à d'Oysel, 22 janvier 1553 (4) ; au Connétable, 24 janvier, Arch, aff, étr,, copies des dépêches de MM, de Noailles, etc., t. I et II, p. 220, 231. En général, nous ne renvoyons pas au volume des originaux, parce qu'il n'y a pas de pagination. Mais nous avons fait la comparaison ; les copies sont toujours parfaitement exactes. V. aussi Noailles au roi, 22 janvier 1553 (4), dans Vertot, t. III, p. 31-32.
2. Cette date, qu'on ne connaissait pas jusqu'ici, est indiquée formellement par Giacomo Soranzo (lequel était du complot), dans son Rapport an Sénat de Venise, le 18 août 1554. CaUndar Venetian^ t. IV.
le Kent ; tandis que le duc de Suffolk, tout comblé des actes de clémence de la souveraine, qui le croyait fidèle cette fois, entreprenait avec ses trois frères, lord Thomas, lord John et lord Léonard Grey, de soulever le comté de Warwick, avec la région du centre *. L'un d'eux, Thomas Grey, disait qu'après la faute commise par Gourtenay, c'était lui qui prendrait sa place et qu'il fallait qu'il fût roi ou pendu *. Mais Suffolk proclama de nouveau sa fille Jane Grey. La crainte et le trouble éclatèrent au sein du Gonseil privé. C'était à qui donnerait des ordres que personne n'exécutait ; chacun déjà se tenait aux écoutes de la fortune.
De l'autre côté de la mer, Henri II, subjugué enfin par les sollicitations passionnées de son ambassadeur, se décidait à seconder les rebelles. Sincère peut-être lorsqu'il regardait comme un leurre le langage amical de la reine, et comme une preuve d'intentions hostiles chez elle le refus de négocier le traité spécial de garanties qu'il lui avait demandé, il se dit que, puisqu'on pensait l'endormir de belles paroles, il fallait les enpaistre aussi. « Au demeurant, continuait-il, en retrouvant l'âpre animation de sa lettre du 23 novembre précédent, puisque les choses en sont si advant, et que l'on peult assez clairement juger et considérer que, ayant sorti efl*ect cedict mariaige, il est impossible que mon royaulme et celluy d'Angleterre se puissent longuement conserver en paix, il faudra conforter soubz main les conducteurs des entreprinses que sçavez, le plus dextrement que faire se pourra, et s'eslargir plus ouvertement et franchement parler avecques eulx que n'avez encore fait ; en manière qu'ilz mettent la main à l'œuvre, et le fault faire si secrètement et avecques telle discrétion et si bien congnoistre et vous asseurer des personnes qui s'adresseront à vous, que l'afl^aire ne
1. Selon Noailles, le gouvernement avait donné ordre de l'arrêter. Vertot, t. III, p. 48. Rosso affirme au contraire que Marie voulait le mettre à la tête de ses troupes. / Successi cTb^ghiltei'ra...^ fol. 41, v*.
2. Noailles au roi, 28 janvier 1553 (4). Vertot, t. III, p. 48.
puisse en vostre endroict estre découvert, vous advisant que ja me délibère de les ayder et favoriser par tous les moyens que je pourrai *. »
Pour commencer, le roi annonçait à son représentant une somme de cinq mille écus d'or au soleil, ainsi que Tordre, qu'il envoyait à ses capitaines de Bretagne et de Normandie , de donner aux mécontents toute la faveur et ayde que faire se pourrait *.
Avons-nous besoin de remarquer combien il était injuste de fomenter de tels complots contre une femme, dont le crime était uniquement de ne pas choisir un mari selon le cœur du roi de France; elle, à qui Ton n'avait à reprocher ni une action, ni une parole hostile ou seulement douteuse? A cette heure même, n'avait-elle pas, en négociant son contrat de mariage, réservé soigneusement Tindépendance de sa couronne et de sa politique vis-à-vis de l'Espagne ? Où en serait-on si un État puisait le droit de perdre l'État voisin dans la supposition que la paix ne se conservera pas entre eux ?
En fuyant de Londres, les conspirateurs n'oublièrent pas d'en donner avis à Elisabeth ; et en prenant les armes, le 25 janvier 1554, Wyatt lui recommanda de s'éloigner sur-le-champ de la capitale et de s'établir à son château de Dunnington, plus éloigné de trente milles. Sir James Groft, l'un des plus déterminés ', lui donna le môme conseil. Marie, instruite de ce manège par lord Bourchier, qui l'avait surpris ^, jugea prudent de mander sa sœur auprès d'elle. Le 26 janvier, elle lui*écrivit