‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 56 sur 133 · Strype, p · texte numérisé non relu

Strype, p

4. Cette dernière conjecture est de miss Agnès Strickland, Elizabeth, p. 72. Noailles informe Henri II (23 et 26 janvier 1554) des préparatifs militaires d'Elisabeth, en ajoutant qu'elle s'est reculée de trente milles plus loin qu'elle n'était (Vertot, t. III, p. 44). Sur ce dernier point, les conjurés avaient probablement annoncé à l'ambassadeur, comme accompli, le changement de résidence qu'ils conseillaient à Elisabeth. Renard, d'après une dépêche de Noailles qui fut interceptée, comme aussi d'après ses propres renseignements, écrit à Charles-Quint qu'Elisabeth se fortifie dans la maison où elle est malade et que « elle dépend plus en huit jours de victuailles qu'elle ne souloit fere en ung mois, » (29 janvier, 5, 8 février

Toutefois sa situation empira beaucoup, lorsqu'une lettre où Wyatt rinformait de son entrée victorieuse à Southwark *, ainsi que plusieurs dépèches de NoaîUes à sa cour, dont Tune du 26 janvier, furent interceptées par le Conseil privé '. La première semblait la convaincre d'être en relations avec le chef de la révolte ; la seconde donnait lieu de croire qu'elle était au courant du complot et qu'elle y coopérait sourdement. En effet : nécessité inopinée où l'on s'était trouvé de prendre les armes six semaines ou deux mois plus tôt qu'on n'avait compté, à cause de Courtenay qui avait révélé tentreprtse que ton avait faite en sa faveur; insurrection de Wyatt commencée la veille ; défections probables dans le parti de la reine ; départ d'Elisabeth pour une de ses maisons à trente milles plus loin, où se fait déjà assemblée de gens à sa dévotion ; affirmation de Noailles à son maître que toutes choses, grâce à Dieu, sont en bon chemin, et que bientôt, il l'espère, le roi en aura d'autres nouvelles; recommandation de faire offrir sous main tout plaisir et bon traictement aux Anglais réfugiés en France ; soulèvement imminent de Londres ; voilà quels secrets redoutables tombaient, par cet accident, aux mains des ministres de Marie. Vainement Noailles avait-il par prévoyance muni son courrier de dépèches insignifiantes, en cas de mauvaise rencontre ; vainement se confiait-il dans le mystère impénétrable, selon lui, du chiffre qui abritait sa correspondance : Gardiner d'un côté, Renard de l'autre, en trouvèrent la clef dans l'espace de quelques jours '.

1554.) Man. Rec. OffZ, t. I, p. 1075, 1148, 1179. M. Froude passe sous silence ces détails embarrassants.

1 . Faubourg méridional de Londres, sur la rive droite de la Tamise.

2. Selon Noailles, ce ftit à Gravesend qu'on les saisit (lett. au connétable, 11 février 1553 (4). Vertot, t. III, p. 60. Selon le chancelier Gardiner, elles furent prises par les insurgés à Rochester ; et on les prit sur eux. (Lett. du Conseil au Dr Wotton, ambassadeur en France, Westminster, 22 février 1553 (4\ Mary Calendar foreign^ p. 60.)

3. La lettre originale de NoaiUes est dans Vertot, t. III, p. 43-46 ; le déchiffrement, dans les Papiers ctÈtat de Granvelle, t. IV, p. 193-195. Les deux documents concordent exactement, sauf quelques variantes qui s'ex-

Ce qui achevait Elisabeth, c'est que le môme paquet contenait la traduction française d'une lettre qu'elle avait écrite trois jours auparavant à la reine, en réponse à la notification que cette dernière lui avait envoyée de ses arrangements définitifs de mariage avec le prince d'Espagne, N'était-il pas étrange qu'elle crût avoir des motifs de mettre le roi de France en tiers dans ses rapports avec sa sœur? Ici, cependant, elle n'était pas coupable ; l'indiscrétion avait été commise par l'un de ses serviteurs, attiré, comme tant d'autres, dans les filets deNoailles ^, Mais il y avait

pliquent par la traduction du chiffre. Le paquet de Noailles du 26 janvier fut intercepté le 27 au plus tard, car il existe une lettre de Gardiner à Petre, datée de South wark, 27 janvier, où le chancelier l'informe qu'une copie de la lettre dont nous allons parler plus bas, de la princesse Elisabeth à la reine, a été trouvée dans le paquet de l'ambassadeur de Fratice. Jlfary, Calendar Domestic^ p. 57.

1. C'est ce qui résulte d'une lettre de Noailles au Connétable, 17 mars 1553 (4). Arch. aff, étr.^ Copies des dépêches et mémoires de MM, de Noailles, t. I et II, p. 12. Il en parle aussi à la reine douairière d'Ecosse, 27 janvier 1553 (4), Id.^ p. 235. V. également Renard à Charles-Quint, 3 avril. Man. Rec. Off,, t. II. Dans sa dépêche du 26 janvier au roi Henri II, Noailles mentionne simplement l'envoi de cette pièce : « J'ay recouvert le double d'une lettre qu'elle (Elisabeth) escripvait à la dicte royne que Vambassadeur de l'empereur a faict traduire en françois, qui est cy enclose. » C'est là le texte imprimé par Ver tôt, t. III, p. 44. Il serait difficile de s'expliquer comment en si peu de temps l'ambassadeur de l'empereur aurait fait faire cette traduction, comment elle serait tombée au pouvoir de l'ambassadeur de France, puis de nouveau de l'ambassadeur impérial, et comment celui-ci aurait attaché tant d'importance contre Elisabeth aux va-et-vient de sa propre traduction. Il est probable qu'il y aura eu quelque erreur de déchiffrement de la part de Vertot. Le déchiffrement de la dépêche de Noailles du 26 janvier, tel qu'il est conservé dans les papiers de Granvelle, présente sans doute le vrai sens, u J'ay, dit l'ambassadeur de France, recouvert le double d'une lettre qu'elle escripvait à la royne, que fay faict tî^aduire en françoiSy que j'ay icy enclose. » Papiers d'État^ t. IV, p. 194. Enfin les ambassadeurs extraordinaires de Charles-Quint entretiennent leur maître des lettres de l'ambassadeur de France qui furent interceptées, et où était la copie de la lettre d'Elisabeth à la reine, translatée d'ajigloys e?i fraixçois sa7is cyffre (printemps de 1554). Ma7i. Rec, Off.yi. I, p. 1240. Quoi qu'il en soit, cette traduction se trouve dans les papiers de Renard, comme annexe à sa dépêche du 29 janvier 1554 {Man, Rec. Off., t. I, p. 1095-1098). Tout à fait inédite et digne d'attention, nous la donnons ici : « Combien que négligence de mon deu (devoir), très-noble royne, pourrait m'apporter blasme, pas n'aiant escript quelque souvenance de mon pauvre bon veuil envers

dans cette missive certains mots qui, inspirés peut-être par le seul goût de la rhétorique, sonnaient mal à cette heure de crise comme des prédictions menaçantes, telle que la comparaison entre une maison bâtie sur de bonnes fondations et celle qu'on édifie sur le sable ; un léger souffle de vent, une tempête soudaine ruinent celle-ci en un instant : tout juste ce que les amis d'Elisabeth entreprenaient de réaliser contre Marie.

Leur mouvement avait éclaté simultanément sur plusieurs points, mais avec peu de succès. Ni sir Peter Garew, dans le Devonshire ; ni sir James Groft, chez les Gallois ; ni le duc de SufFolk, chez ses tenanciers du comté de Warwick, n'entraînèrent les populations. Seul, Thomas Wyatt, âgé de vingt-deux ans,

Vostre Uaulteur depuis mon département de votre court, toutesfois j'ay espoir que Vostre Grâce, de sa nature et noble inclination, m'en excusera et remettra la faulte là où véritablement elle consiste ; j'ai tant le reume (rhumatisme) et mal de teste, lesquelz assurément m'ont si fort grevé et tant troublé depuis ma venue en ma maison, que jamais n'en ai sentu la pareille, spécialement durant le temps de trois sepmaines sans en avoir eu aucun soulaigement, tant en la teste que pour un mal qui m'est descendu sur les bras ; et jaçoit ce que devant la présente, j'ai eu occasion de donner à Vostre Haulteur mes humbles remerciements tant pour si souvent avoir envoie vers moi pour savoir de ma disposition, que aussi pour la vaiselle que V. M. m'a donnée, néantmoins encore plus l'ai-je pour ce que vous a pieu, madame, présentement m' avoir nonseulement escript une lettre de vostre main propre, ce que je vous congnois vous estre grandement tédieulx, mais davantaige que par icelle me signifiez la conclusion de vostre mariaige et les articles convenus d'icelui, lesquels d'aultant que c'est une pesante cause et profonde matière, tout ainsi je ne doubte que le tout succédera à la gloire de Dieu, au repos de V. M., et à la saulve garde et conservation de vos royaulmes, desquelz trois choses*, si comme le premier doibt estre bien regarder, sans lequel rien ne peult prospérer (quia frustra enim nititur decretum hominum contra voluntatem clivinam), ausi vous estant, madame, sur ce bien asseurée, je ne doubte que vostre vouloir ne soit, par le moien du sien, pour vous en faire succéder bonne issue ; car une maison bastie sur bonne fondation ne peult que demeurer ferme là où, à l'oposite, estant édifiée sur sablons, petitz soufilementz de ventz et soudaines tempestes peuvent incontinent tout ruïner ; et d'aultant que je ne congnois nully plus obligé tant par nature que selon mon deu, à désirer Testât de Vostre Haulteur et prospérité que moi, ausi ne se trouvera-il nul (comparata odiosa) plus diligent à prier Dieu, ni davantaige plus désirant vostre grandeur que moi : à tant, madame, craignant troubler V. M. que je remetz à la gai'de et tuition du Créateur, je ferai fin en cest endroict. »

Bouleva le pays de Kent par la haine contre l'Espagne, 25 janvier 1554. L'occupation de la ville de Rochester, couverte du côté de Londres par la Medway, l'adhésion d'une escadre de cinq vaisseaux, mouillés dans la rivière, donnèrent tout de suite une force redoutable aux insurgés. Ils se fournirent encore d'armes et de munitions sur un vaisseau vénitien, qui se trouva dans la Tamise à point nommé, comme pour s'offrir bénévolement au pillage. Le Conseil, connaissant les dispositions hostiles de l'ambassadeur de la république, Giacomo Soranzo, ses relations avec Noailles, auquel il prétait sa maison pour s'aboucher avec les mécontents, l'accusa hautement de complicité et ne voulut jamais croire à un hasard fâcheux *. Pour étouffer la sédition à ses débuts, on donna l'ordre au duc de Norfolk de déloger Wyatt de la ville de Rochester. Mais le noble lord flit vaincu (29 janvier 1554) par la défection des milices de Londres, cette défection que Noailles avait prédite à bon escient dans sa dépêche du 26 •. La capitale, déjà mécontente, grondait. Une

i. Les Dix, plus prudents, avaient prescrit & Soranzo de se tenir en dehors de toutes les affaires religieuses et autres qui ne concerneraient pas la seigneurie de Venise. Ils lui réitérèrent cette injonction (15 décembre 1553) à propos d'un hruit qui leur avait été rapporté, disaient-ils, qu'il avait servi d'intermédiaire entre lord Courtenay et un agent dépéché près de ce jeune seigneur par le Roi Très-Chrétien pour lui persuader de ne pas souffrir l'introduction d'un roi étranger à son détriment et lui promettre du secours. Ils lui écrivirent de nouveau dans le même sens, sur la plainte amère de l'évêque d'Arras (Granvelle), contre ses menées hostiles (29 décembre 1553), et lui ordonnèrent, les 5 janvier, 7 et 8 février 1554, de féliciter la reine sur la conclusion de son mariage avec le prince d'Espagne. Ainsi Giacomo Soranzo n'avait pas tenu compte de ses instructions. Un ambassadeur vénitien osant désobéir au Conseil des Dix, cela est original. Néanmoins le Doge et le Sénat, en lui annonçant son rappel qu'il avait obtenu sur sa demande dès le 12 juin 1553, lui certifièrent qu'on était content de lui, 27 mars 1554. {Calendar Venetian^ par M. Rawdon Brown), Après son retour, il prononça devant le Sénat (18 août 1554) son rapport sur l'état de l'Angleterre, événements et personnages, rapport resté justement célèbre.

2. Et encore dans une autre du 28. Vertot, t. III, p. 47 : Noailles se réjouissait des premiers succès de l'insurrection. << On remue tellement mesnage par deçà à rencontre de ceste royne, écrivait-il à M. d'Oysel en Ecosse, pour raison de son mariage, qu'elle est pour en

Insurrection de thômas wyat*t l89

catastrophe était inévitable et prochaine, si la reine ne rattachait pas les bourgeois à sa cause *. Le 1*' février, elle les convoqua à Guildhall, cœur de la cité, siège de ses puissantes corporations de métiers. Elle s'y rendit en cérémonie, la couronne sur la tète ^ . Edouard Courtenay figurait dans son cortège '. Devant l'assemblée, elle dévoila les desseins de Wyatt contre sa personne et son trône. Quant à son mariage, elle déclara qu'ayant vécu jusque-là dans le célibat, elle y pouvait vivre encore , et que ai les lords et les communes du Parlement n'y reconnaissaient pas Tavantage du royaume, elle ne se marierait de sa vie. Il y eut tant de dignité et d'éloquence dans son langage, qu'elle raffermit la fidélité chancelante de ce peuple. De chaleureuses acclamations s'élevèrent, et l'on s'inscrivit en foule pour sa défense. Ceux qui la virent de près dans ces moments d'émotion furent una-

f ecevoir un tel sault, qu'il lui sera bien malaisé et à son promis mary de s'en relever. » Londres, 30 janvier 1553 (4). Arch, aff, étr,^ i, I, II, p. 239.

1. La situation était si incertaine que les ambassadeurs extraordinaires de Charles-Quint, venus naguère pour la signature du traité de mariage, s'esquivèrent sur un vaisseau flamand, à l'exception de Renard, demeuré à son poste. Il faut dire qu'ils avaient commencé par se mettre à la disposition de la reine et qu'elle n'accepta pas leur dévouement. Elle et son Conseil craignaient pour eux la fureur populaire.

2. Noailles voulut jouir du spectacle de sa détresse ; il alla sur son passage en se dissimulant : « Vous asseurant, sire, comme ceUuy qui l'a veu, que sçaichant ladicte dame aller audict lieu^ je me déliberay en cape de veoir de quel visage elle et sa compaignie y alloient, que je congneus estre aussy triste et desplorée qu'il se peult penser. » Lett. au roi, le' février 1553 (4). Vertot, t. III, p. 51. M. Fronde ne trouve pas le tableau suffisant. Fidèle à son habitude de charger et d'envenimer quand un personnage lui déplaît, il le dénature par un trait tiré de son propre fond : u L'après-midi du même jour, la reine en personne, avec un air étudié d'abattement (with a studied air of déjection) ^ traversa les rues à cheval et se rendit & Guildhall... » T. VI, p. 163. Et il cite comme son autorité le récit de NoaiUes, qui dépeint au contraire une tristesse trèsréelle. Comment s'étonner que Marie fût préoccupée et chagrine, malgré la résolution de son caractère ? Quel besoin de lui faire jouer la comédie de la tristesse ? Que dirait M. Fronde si elle avait pris les apparences de la gaieté ?

8. Renard à Charles-Quint, Londres, 5 février 1553 (4,\ Va«. Rec, Off,, t I, p. 1155.

nimos à lui rendre ce témoignage que, si elle sortit triomphante du péril, elle en fut redevable à la fermeté tranquille et inébranlable dont elle donna l'exemple, alors que tout tremblait autour d'elle. Le surlendemain (3 février), Wyatt vint occuper en face de Londres le faubourg de Southwark, sur la rive droite de la Tamise. Le pont avait été coupé par les soins de lord William Howard, qui de la Tour surveillait le fleuve. Cependant 1 épouvante régnait parmi les ministres de Marie. Ils la pressaient de quitter le palais ouvert de W hitehall. Les uns voulaient qu'elle s'enfermât à la Tour ; d'autres, qu'elle cherchât un refuge qui à Windsor, qui même à Calais. Plus ferme que pas un, elle ne sourcilla pas. Cependant son ennemi hésitait à Southwark, épiant les moyens dépasser la rivière ou de soulever la capitale. Enfin, après quatre jours perdus à tâtonner, pendant lesquels ses hommes, courant le long du fleuve, allèrent saccager la maison du chancelier à Lambeth, vis-à-vis de Westminster, il prit le parti de tourner l'obstacle. Le 6 février, jour du mardi gras, il remonta la Tamise, la franchit à Kingston et marcha sur Londres par l'ouest. A cotte nouvelle, survenue dans la nuit du 6 au 7, Gardiner fit réveiller la reine et l'avertît que sa barque l'attendait au pied de l'escalier du palais sur le fleuve pour la conduire à Windsor * . Avant d'obéir, elle appela Renard. La veille, il lui avait conseillé, si elle ne voulait perdre son Etat, de ne bouger quà r extrémité '. Il lui réitéra les mêmes paroles.

1. M. Froude dit : « Gardiuer, qui la veille plaidait auprès d'elle, avec d'autres membres du Conseil, la cause de Courtenay, Tatlendait {Who had beerif with others of the council, arfjuing with her in favour of Cottr^ tenay the precedeiit iJay, vms in xcaitinçi^ t. VI, p. 175). L'historien a pris le contre-pied du récit de Renard, qu'il croit reproduire. La reine mande Renard : a et comme le chancellier lui avoit déclairé, le jour précédent, plusieurs malijîuitez de Courtenai et conseillé d'aller à Winsor... » Renard à Charles-Quint, Londres, 8 février 1553 (4). Man, Rec. Off,, t. I, p. 1175. Cela ne nous empêche pas de rendre hommage à la clarté et à l'intérêt du récit que M. Froude a donné de cette insurrection. V. aussi The Chroniclc of queen Jane, p. 86-52; et p. 128-133, le récit d'UnderhiU. Strype, t. III, p. 86-91.

2. Renard à Charles-Quint, Londres, 8 février 1553 (4). Man. Rec. Off^, t. I, p. 1175-1176.

En conséquence, elle déclara qu'elle resterait, pourvu que le comte de Pembroke et lord Clinton, qu'elle avait chargésde la défense, voulussent bien faire leur devoir. Ils étaient alors à leur poste de combat, et lui mandèrent qu'ils la suppliaient de ne pas quitter le palais. Leurs dispositions étaient achevées quand Wyatt, suivi de quinze cents hommes environ, parut sur le flanc occidental de Londres, à Hyde-Park, assez tard dans la matinée (7 février), et longtemps après l'heure où des complices lui avaient promis de l'introduire dans la Cité par la porte du quartier de Ludgate. Il était à pied, comme ses hommes des communes ; on lui reproche de n'avoir pas su presser assez le pas. Une ligne de cavalerie, sous le comte de Pembroke, lui barrait le chemin. Au lieu d'engager le combat, elle s'ouvrit, le laissa passer avec quelques centaines de ses adhérents, puis, se refermant soudain, chargea et dispersa le reste de cette troupe, privée de son chef. Celui-ci n'avait plus qu'une pensée, arriver le plus rapidement possible à la Cité. A Charing Cross, il se trouva en face de sir John Gage, qui avait une partie des gardes de la reine et une troupe de gentilshommes. Dans leurs rangs figurait Gourtenay, à qui on avait entendu dire le matin qu'il n'avait d'ordres à recevoir de personne , qu'il valait bien Pembroke. Dès le premier choc, soit lâcheté, soit plutôt trahison, il tourna bride et s'enfuit du côté de Whitehall, avec le jeune lord Worcesler. « Tout est perdu I » criaient-ils * . Les gardes les suivirent pêle-mêle. Au spectacle de cette débandade, les courtisans étaient atterrés. La reine , qui d'une galerie voyait le tumulte, leur fît honte ; elle signifia qu'elle était prête à descendre dans l'arène pour soutenir sa querelle et à mourir avec ceux qui ne l'abandonneraient pas. Pour comble d'anxiété, il arriva qu'une bande d'insurgés qui cherchaient à rejoindre Wyatt, passant devant Whitehall, décochèrent une nuée de flèches dans les fenêtres. La panique fut alors à son comble ; si

1. Renard à Chorles-Quint, Londres, 8 février 1553 (4), Man, Rec. 0^., t. I, p. 1178.

l9â INSURRECTION DE tHOMAS WYATt

Wyatt eût été là, il enlevait la reine et la cour. Mais ils ne s'aperçurent pas de Toccasion favorable, et, tandis qu'ils continuaient leur chemin vers la Cité, ils furent culbutés par un détachement que Pembroke avait expédié au secours de la reine. Wyatt cependant, réduit à trois cents hommes, mais indomptable, approchait du but. Aux cris poussés par quelques-uns des siens : <( La reine nous accorde nos demandes 1 elle nous a pardonné I » on vit les défenseurs de Marie, moins dévoués qu'ils n'en avaient Tair, se ranger de l'autre côté de la rue, ou, mieux encore, ouvrir leurs files pour leur faire place, paisiblement, sans un mot, sans un geste d'opposition. La bande touchait enfin à Ludgate ; mais là, quand Wyatt frappa à la porte, en répétant le mensonge sur sa réconciliation avec la reine, lord William Howard lui cria : « Arrière, traître I tu n'entreras pas ici. » Cette fermeté déconcerta les malintentionnés du dedans ; le rebelle, perdant l'espérance, recula en se battant jusqu'à Temple-Bar. Dès lors, son entreprise était ruinée sans ressource ; il remit son épée à sir Maurice Berkeley. On le conduisit à Westminster, et le soir même, à la Tour, avec d'autres prisonniers.

Ainsi se termina cette insurrection, qui pendant une semaine (l"-7 février 1554) avait mis la couronne de Marie Tudor en hasard. Que, dans cet extrême péril, la souveraine eût faibli et partagé le trouble de son entourage, qu'elle n'eût pas su garder en face de Wyatt, la même vaillance que peu de mois auparavant en face du duc de Northumberland, elle succombait, et le règne d'Elisabeth commençait quatre ans plus tôt.

ARRESTATION D'ELISABETH A ASHRIDGE

Certes, un pareil succès, que Marie avait le droit d'attribuer surtout à sa force d'âme, n'était pas sans gloire. Mais combien eût-il été plus glorieux encore si, après avoir vaincu ses ennemis, elle avait su se vaincre elle-mêmel Marie était née bonne et pitoyable. Il lui en avait coûté, nous le savons, après la défaite de Northumberland, de frapper d'un châtiment mérité trois des plus coupables, Northumberland et ses deux affidés principaux. Malgré les incitations de ses ministres et des Impériaux, elle avait épargné les autres et respecté la vie de Jane Grey, sa rivale sans l'avoir voulu , mais sa rivale. Si Ton veut apprécier le mérite de cette modération, il faut se reporter à la férocité des mœurs qui caractérise cette époque de l'histoire d'Angleterre. Le plus fort versait à profusion et sans scrupule le sang le plus illustre ou le plus proche. Le terrible droit royal, le droit de Tépée, on le comprenait tel que Henri VIII l'avait exercé, tel que, après sa sœur, Elisabeth l'exercera aussi ; nul jamais ne le circonscrivit dans de plus étroites limites que Marie en conquérant son trône. Inexpérimentée et naïve au sortir de la vie recluse qu'elle avait menée jusque-là, croyant le bien malgré le long

martyre de sa jeunesse, elle avait foi dans la générosité et la

194 ARRESTATION D*ÉLISABETH A ASHRIDGE

clémence. Elle crut désarmer les factieux en leur pardonnant. Vaine illusion. Un beau jour, se leva cette heure dont Renard avait aperçu de si loin les signes avant-coureurs. Ceux de ses ennemis à qui elle avait laissé la vie, rendu la liberté, leurs biens, affluèrent autour de Wyatt pour la précipiter dans Tabime, sans reculer même devant la pensée de l'assassinat. Alors un funeste changement se fît en elle. Outrée de tant de haine et d'ingratitude, cédant àTamertume de la déception, elle résolut de s'endurcir le cœur; peut-être aussi crut-elle accomplir un devoir de conscience, afin de garantir dorénavant, avec la sûreté de sa couronne, la tranquillité de l'État

Près d'elle malheureusement, ses conseillers les plus sûrs et les plus écoutés , Gardiner et Renard, ceux aussi qui avaient trempé en juillet dans les machinations de Northumberland et de SufTolk ou bien avaient été soupçonnés pendant ces derniers troubles de Wyatt, tous également respiraient la colère et les supplices. L*indulgence , disaient-ils , n'avait eu d'autre effet que d'encourager les factieux à recommencer leurs attentats. Leur juste châtiment devait apprendre aux malintentionnés que, à s'attaquer à l'autorité royale, ils risquaient leur vie et leur fortune. Marie céda trop à ces incitations, et pas encore assez au gré de certains, puisqu'elle ne leur livra pas la vie de sa sœur.

Les mêmes qui avaient mis Jane Grey sur le trône malgré elle pressèrent sa mort pour avoir été reine *. Dès le lendemain de la victoire, on décida Marie à signer l'ordre d'exécuter la sentence capitale prononcée en novembre précédent contre l'infortunée captive *. Victime à dix-sept ans des trames criminelles

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