‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 61 sur 133 · Tytler, England under the reigns,,.y t. II, p · texte numérisé non relu

Tytler, England under the reigns,,.y t. II, p

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tesse, ont montré beaucoup d'empressement et de zèle à complaire à Votre Altesse dans cette circonstance , elle a résolu de partir d'ici demain, pour se rendre près Votre Altesse... »

On sent assez, au tour de la lettre, comme à la bienveillance du langage, que les trois lords, soigneux de ne rien envenimer, furent loin de mériter les reproches de Foxe. La date de leur lettre, quatre heures de l'après-midi, après leur entretien avec Elisabeth, prouve également qu'ils n'arrivèrent pas à dix heures du soir, mais en plein jour, et qu'ils ne firent pas à la malade la brutale algarade nocturne de la légende ^ .

Une distance de trente-trois milles' séparait Ashridge de Westminster. Ils la divisèrent en cinq étapes, dont ils annexèrent le tableau à leur dépèche. Une seule, la plus chargée, était de huit milles. Partie donc d'Ashridge le lundi 12 février, et parvenue le jeudi suivant à Highgate ', distant seulement de cinq milles de Westminster (huit kilomètres) , Elisabeth n'avait plus qu'à fournir une cinquième et dernière journée. Mais elle se trouva tellement épuisée qu'on la jugea incapable même de ce faible effort.

Elle demeura toute une semaine au gîte, les membres si enflés, disait-on, que l'on n'attendait plus pour elle que la mort. Ses amis parlaient de poison ; ses ennemis répandaient des bruits injurieux^. En résumé, cet enlèvement de morte ou vive fut un

1. Tytier fait observer que Foxe, dans le corps de son ouvrage, rapporte exactement les faits, et qu'il les a dénaturés à la fin, dans son supplément sur la Miraculeuse Préservation de lady Elisabeth. En effet, dans le corps de l'ouvrage, Foxe parle non pas de commissaires envoyés à Ashridge le 26 janvier, mais de la mission de lord William Howard et de sir Edward Hastings, le samedi 10 février (t. VI, p. 544, édit. 1846). Quatre ans après, en 1558, pendant que Marie était mourante, Elisabeth exprima au comte de Feria, envoyé de Philippe II, l'opinion la plus favorable sur William Howard, et, une fois reine, elle le traita très-honorablement. Il est fort probable que le voyage d'Ashiidge n'y avait pas nui.

2. Le mille anglais est de 1609 mètres. Cela ferait 53 kilomètres, un peu plus de 13 lieues.

3. Du moins si les commissaires suivirent exactement leur programme.

4. 11 paraîtrait en effet que ce fut à ce dernier endroit d'Highgate qu'elle séjourna, d'après ce que Noailles écrit à M. d'Oysel, 21 février 1553

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voyage de onze jours pleins (12-22 février). Serait-ce aller trop loin de conjecturer que lord Howard le prolongea le plus possible, dans Tespoir que le fort de Torage à la cour serait moins terrible pour Elisabeth, elle absente et réputée dangereusement malade ; puis, à son arrivée, les colères déjà moins ardentes?

Quoi qu'il en soit, tristes journées. S'il n'est pas interdit de supposer quelque simulation dans les évanouissements réitérés dont elle fut prise au sortir d'Ashridge, on comprendra ses alarmes aux nouvelles terrifiantes qu'elle put apprendre en route coup sur coup, la mort de Jane Grey, les supplices de Londres, l'exécution imminente du duc de SufFolk*. A son tour, ne semblait-elle pas s'acheminer vers un pareil destin ?

Admirons la trempe extraordinaire de ce caractère. C'est dans de telles extrémités qu'Elisabeth brillait de tout son éclat. Alors qu'au milieu de ces tragédies, où tant d'hommes qui se

fi) : « James Croffz et millord Thomas Gray sont prisoiiDiers.... desquelz on n'en pense pas meilleure issue (que de Courtenay), ny mesmement de Madame Elizabeth^ qui est à sept ou huict milles d'icy, si fort malade que Ton n'y espère plus que la mort, et est la commune oppinion qu'elle a esté empoisonnée, parce qu'elle est si enflée et deffaicte que c'est grand pytié de la veoir. » Vertot, t. III, p. 78, 79. — Le même au roi, Londres, 24 février 1553 (4) : « Madame Elizabeth, sœur de ladicte dame, arrive jeudy en ceste ville, si mal de sa sancté par une hydropisie ou enfleure qui lui tient tout le corps et mesme le visage, que ceulx qui l'ont veue ne luy promectent guère longue vie. » /c/., ib,, p. 87,88. A ce sujet, Vertot a mis en note ces mots : maladie favorable qui épargna peut-être un crime à la reine sa sœur, qui se flattait qu'elle en mourrait. Quelques historiens anglais ont attribué par méprise cette note à Noailles lui-même, ce qui lui donnerait une gravité qu'elle ne saurait avoir sous la plume un peu légère de Vertot. Renard, de son côté, écrit à l'empereur, Londres, 17 février 1553 (4) : « Madame Elisabeth, de regret, seiche et devient éthicque et impotente, tellement qu'elle ne fait par jour que deux lieux : tel est le remord de sa conscience, et ne se peust soutenir en façon quelconque, et ne veult ni boire ni manger, et tient l'on qu'elle soit enceinte. » Ma?i, Rec, Off,, t. I, p. 1223.

1. Suffolk, indigne père, et pour ainsi dire meurtrier de sa fille, était devenu plus odieux encore par les basses dénonciations au prix desquelles il essaya de racheter sa vie. A ses derniers instants, il montra de la fermeté. Son exécution est du 23 février, le lendemain de l'arrivée d'Elisabeth à Londres,

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larguaient d'audace avaient faibli honteusement , une fille se fût affaissée sur elle-même, qu'y aurait-il d'étonnant? Elle, au contraire, ramassant par une suprême aspiration tout ce que la géve des Tudors lui avait versé de force et d'orgueil , et domptant les angoisses de la chair, elle sut se mettre en scène, se créer un triomphe.

Ce n'était pas seulement sa vie qui était menacée : on attaquait aussi son honneur. On disait qu'elle portait dans son sein le fruit et l'expiation d'une faute *, comme on l'avait dit six ans auparavant lors de ses coquetteries avec Thomas Seymour. Mais, de même qu'elle avait prié instamment le Prolecteur de l'admettre à la cour, pour qu'elle pût se montrer telle quelle était, de même, poursuivie encore par la "calomnie, elle résolut d'appeler sur elle tous les yeux.

Le 22 février 1554, assez tard dans la journée, de quatre à cinq heures du soir,.elle descendit de Highgate, dont la colline domine Londres du côté nord-ouest *. Le peuple, en flots immenses, accouru au-devant d'elle, se pressait des deux côtés de la route. Elle avait fait découvrir sa litière. Vêtue de blanc, symbole d'innocence, le visage pâle et fier, elle affectait un air hautain et superbe, afin de mieux cacher son trouble, disait Simon Renard ^.

i. Y. plus haut, Renard à Charles-Quint, 17 février 1553 (4).

2. Le 22 février est la date du Journal d'Henry Machin et de Noailles, Lett. au roi, 24 février 1653 (4), Vertot, t. III, p. 87-88. Quelques modernes préfèrent le 23, à cause d'une dépêche de Renard à Charles-Quint, du 24 février {Mon. Rec, Off,, t. IIJ , où on lit : « Ladite Elisabeth arriva hier habillée toute de blanc... » Mais quelques lignes plus haut : « Aujourd'huy, on exécute (pour on a exécuté) le duc de SufFocq, qui ne s'est jamais voulu reconnaître quant a la religion... » Or, la date du 23 pour le supplice du duc de Suffolk n'a jamais été contestée. L'indication de Tarrivée d'Elisabeth hier y venant ensuite, ne peut se rapporter qu'au 22. Vraisemblablement, Renard aura écrit la plus grande partie de sa dépêche le 23 ; mais, ne l'ayant terminée que le 24, il l'aura datée de ce dernier jour.

3. Lett. & Charles-Quint, Londres, 24 février 1553 (4). Man, Rec, Off,, t. II, p. 4. Déjà cité par Tytler, England under the reigns.,., t. II, p. 310. Miss Agnès Strickland, Elizabeth^ p. 76, 77. Jos. Stevenson, Calendar foreignj 1558, p. Lxm,

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Outre sa propre maison, deux cents gentilshommes de la reine, en riche tenue, l'escortaient. La foule gardait un silence profond, qu'interrompaient seulement les pleurs et les gémissements du plus grand nombre. Elle défila ainsi jusqu'à Westminster, avec cette solennité funèbre, où se ravivait sa popularité.

En entrant au palais de Whitehall, qui devenait sa prison, Elisabeth protesta hautement de son innocence et demanda à être conduite devant la reine. Mais celle-ci lui envoya Tintimation d'avoir d'abord à se justifier. On lui donna un logement d*où nul ne pouvait sortir sans passer à travers les gardes. De sa maison, douze personnes seulement, savoir : deux gentilshommes, six femmes et quatre serviteurs, demeurèrent auprès d'elle. Le reste fut réparti en ville *.

Renard accourut aussitôt pour l'accabler *. Le Conseil avait entamé sans désemparer l'interrogatoire des insurgés ; et leurs aveux ne la mettaient pas en belle situation. Nous n'avons pas oublié de quels commencements de preuves le gouvernement était déjà possesseur : les deux lettres de Wyatt à Elisabeth, contenant, la première le conseil de se retirer à Dunnington,

1. Renard à Charles-Quint, Londres, 24 février 1553(4). Man, liée. Off,, t. II, p. 4.

2. 11 se résume ainsi dans la même dépêche du 24 février : « L'on luy (à la reine) conseille de la faire mectre en la Tour, puisqu'elle est accusée par Wyat, nommée par les lettres de l'ambassadeur de France, suspisionnée par ses propres conseillers, et qu'il est certain l'entreprinse était en sa faveur. Et certes, sire, si pendant que l'occasion s'adonne elle ne la punyt et Cortenay, elle ne sera jamais asseurée. » Id,, ib.

la seconde la nouvelle de son entrée victorieuse à Southwark, ceci après qu'elle s'était dispensée de venir à la cour, où la reine la mandait ; la dépêche de Noailles du 26 janvier *, où on lisait le détail du but et du plan de la conjuration ; la copie, copie si singulièrement fourvoyée, de la réponse d'Elisabeth à la lettre par laquelle sa sœur lui avait fait part de sa convention de mariage avec le prince d'Espagne. Le duc de SufTolk, sollicitant la clémence de la reine, et peut-être aussi dans l'intérêt de sa fille, avait déclaré par écrit que l'insurrection tendait à détrôner Marie et à lui substituer Elisabeth. William Thomas, ancien secrétaire d'Edouard VI, avoua un projet d'assassinat contre la reine *.

D'autre part, on crut un instant qu'Elisabeth avait poussé l'audace et l'étendue des vues jusqu'à se servir de Henri II et d'Anne de Clèves, la veuve répudiée de Henri VIII, pour décider le duc de Clèves et, par lui, les princes allemands, à une agression contre l'empereur '. Mais le plus grave péril lui vint du chef même de l'insurrection, c'est-à-dire de Wyatt. Ces conspirateurs téméraires, une fois vaincus, perdaient toute fierté. Rien n'égalait leur facilité, leur intempérance d'aveux pour livrer, avec leur secret, le secret de leurs adhérents. Les con*

1. Noailles au Connétable, 10 février 1553 (4), dans Vertot, t. III, p. 59. Nous verrons plus loin qu'on avait intercepté aussi ses dépêches des 28 et 30 janvier. Mais le chancelier Gardiner ne les produisit pas ; nous verrons aussi pourquoi.

2. Ce William Thomas essaya de se tuer dans sa prison, le 26 février, mais il guérit et fut conduit à l'échafaud le 18 mai. Renard à Charles- Quint, 1«' mars 1553 (4) ; Man, Rec, Off., t. II. The Chronicle of gueen Jane, p. 65, 76. Noailles parle au Connétable de cet aveu de William Thomas; lett. du 10 mars, Vertot, t. III, p. 120. Foxe, TheÂcts and monuments, t. VI, p. 550. Strype, III, p. 123, 175-178. Lingard, Hist, dTAnglet,

3. Renard à Charles-Quint, 8 février 1553 (4). Afaw. Rec, Off,, t I, p. 1087. Du môme au même, 12 février, /rf., tô., p. 1202. Charles-Quint à Renard, Bruxelles, 18 février. Granvelle, Papiers d'État, t. IV, p. 214, 2i5. Ce fut sans doute pour détruire l'effet de cette accusation qu'un envoyé extraordinaire du duc de Clèves vint bientôt féliciter la reine de sa victoire et de son mariage. Renard à Charles-Quint, 3 avril 1554. itfan. Rec. Off., t. II.

fessions coulaient à flots de leur bouche. Wyatt, à peine arrêté, dénonça spontanément, sans question m torture, Edouard Gourtenay et plusieurs autres. Il déclara que la conspiration se faisait pour celui-ci et pour Madame Elisabeth *. C'est là-dessus que Gourtenay fut envoyé à la Tour, le 12 février. Wyatt, confirmant et développant ses dires, raconta que M. d'Oysel, qui se rendait en Ecosse en qualité d'ambassadeur français (au mois de janvier), avait joint ses efforts à ceux de l'ambassadeur de France en Angleterre ; que tous deux avaient parlé à Croft pour empêcher le mariage du prince d'Espagne avec la reine, élever à la couronne Elisabeth , la marier avec Gourtenay et faire mourir la reine ; qu'auparavant, ils s'en étaient entendus avec Edward Rogers *, Pierre Garew et Pickering, en leur promettant, de la part du roi de France, argent, aide, gens de guerre, et de plus une double diversion, par l'Ecosse d'un côté, contre Guines et Galais de l'autre, au moment où les conjurés anglais exécuteraient la principale pratique; que déjà plusieurs capitaines français étaient passés en Ecosse, où des forces importantes allaient les suivre ; tandis que, sur le continent, le maréchal de Saint-André ' se rapprochait de Guines *.

1. Renard à Charles-Quint, 12 février 1553 (4). Man. Rec, Off,, t. I, p. 1200, 1209.

2. Au moment où Gourtenay faisait cette déposition, Croft et Rogers étaient sous les verrous.

3. Il était gouverneur de Picardie et commandait les forces françaises de ce côté, pendant la guerre qui se poursuivait entre François !•' et l'empereur.

4. Ces détails sont extraits d'une lettre de Renard à son maître, en date du 24 février 1553 (4). Man. Rec. Off., t. Il, p. 1. Elle commence ainsi : « Wyatt a pleinement confessé par sa déposition comme le sieur

Dosel passant par ce royaulme pour aller en Ecosse » Elle conclut

par ces mots : « Ainsi la pratique des François est découverte. » Tytler, dans ses citations (Englaiid under..., t. II, p. 306, 307), a reproduit une faute de copiste : Henri II, dit il, veut attaquer du côté de la Guyenne et de Calais. Il n'a pas réfléchi que depuis plus d'un siècle, c'est-à-dire depuis l'an 1453, sous Charles VII, les Français avaient reconquis la Guyenne tout entière sur les Anglais et n'avaient donc plus aucune entreprise à tenter par là. C'est bien de Guines^ près de Calais, orthographiée autre part Guygne (Renard à Cbarles-Quint, 15 mars), qu'il est question.

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Si le lecteur veut bien se reporter particulièrement à la lettre de Noailles à d'Oysel que nous avons citée précédemment *, lorsqu'aux premiers jours de janvier il nouait les fils du complot, on reconnaîtra combien les aveux si précis de Wyatt étaient conformes à la vérité. Il ne paraît pas avoir connu les menées des deux ambassadeurs pour soulever le nord de l'Angleterre, puisqu'il n'en parle pas. Quant au meurtre de la reine, on aime à croire qu'il les charge au delà de leur juste part, bien qu'ils ne pussent pas ignorer que, pour un souverain, le chemin était court de la perte de son trône à la perte de sa vie. Sans sortir d'Angleterre, les catastrophes d'Edouard II (1327), de Richard II (1399), de Henri VI (1471), d'Edouard V (1483), ne parlaient-elles pas assez haut?

Interrogé à la Tour, le 25 février, par Bourne, secrétaire d'État, touchant Elisabeth, Wyatt réitéra ses déclarations et ajouta que sir James Groft en savait davantage. Celui-ci, amené aussitôt, confirma ce qu'avait dit son compagnon de révolte et de captivité ; tous deux s'accordèrent à charger Saintlow, l'un des gentilshommes d'Elisabeth, des mêmes choses et de plus encore *. Saintlow, arrêté la veille, fut transféré immédiatement à la Tour. Il nia énergiquement avoir eu connaissance de ce qui se tramait '. Wyatt, confronté avec Gourtenay, en présence de trois commissaire?, maintint que celui-ci était de la

Il est difficile de comprendre comment, en présence de ces déclarations catégoriques, M. Fronde écrit néanmoins que « Wyatt, par de vagues aveux, avait compromis partiellement » Elisabeth {Wyatt y by vague admissions, had already partially compromised her^ t. VI, p. 190, 191).

1. V. p. 176. Cette lettre, du 22 janvier 1553 (4), inédite jusqu'ici, provient, comme nous Tavons indiqué, des Archives du ministère des affaires étrangères.

2. Lettre de la Commission au Conseil privé, 25 février 1553 (4), dans Tytler, t. III, p. 313, 314.

La Commission, composée de John Bourne, l\ichard Southwell, Th. Pope, John Hyggins, se réserve d'expliquer de vive voix aux lords ce qu'il y a dans ce plus encore, « with the semblable matter and forther as we shal déclare unio your said Lordships, »

3. The Chronicle of queen Jane..,, p. 65, et Foxe, t, VIII, p. 607.

conspiration, qu'elle se faisait expressément à son profit, qu'il était aussi traître ou plus encore que lui-même. Gourtenay se renferma dans un système de dénégations * . Croft, au contraire, entré tout à fait dans la voie des aveux, consigna par écrit les intrigues de l'ambassadeur de France avec les hérétiques et les rebelles ^. D'autres prisonniers attestaient également la complicité de Gourtenay, sa correspondance avec Pierre Garew au moyen d'un chiffre taillé sur une guitare, ses intelligences avec le roi de France, comment Tentreprise était pour lui, comment Garew l'avait dissuadé à un certain moment de passer en France et brassait son mariage avec Elisabeth ^. Lord Russell, fils unique du comte de Bedford, lord du sceau privé, s'était jeté aussi dans la conjuration. Prisonnier chez son père, il raconta avoir reçu des lettres de Wyatt pour Elisabeth et les avoir fait tenir à cette princesse *,

Ainsi les témoignages se multipliaient contre Elisabeth et Gourtenay. Renard en prenait un avantage terrible pour presser leur perte, exhortant sans cesse Marie à se souvenir que, puisque Dieu l'avait sauvée des traîtres et lui avait donné l'occasion de consolider rétablissement de ses affaires, elle ne devait pas la perdre, alors qu'il était en son pouvoir de purger le royaume par le châtiment mérité de tant de haine et d'ingratitude, alors surtout que la subversion de la religion, elle le savait, pourrait s'ensuivre, et que les hérétiques n'avaient d'espoir que dans Elisabeth et Gourtenay '. D'ailleurs ne fallait-il pas aussi pourvoir à la sûreté du prince ?

1. Renard à Gharles-Quint, !•' mars 1553 (4). Mon. Rec. Off., t. II.

2. Id,, i6. Tytier (Etigland under.,,, t. Il, p. 330) fait observer que, dans la seule déposition de Croft qu'il ait trouvée, il n*y a pas d'aveux de cette nature. Mais cela ne prouve rien contre les renseignements fonnels que Renard tenait de la reioe elle-même. Ils peuvent avoir été consignés dans une autre pièce que celle dont parle Tytier.

3. Ceci est tiré d'une conversation de Marie avec Renard. Renard à Charles-Quint, 8 mars 1553 (4}. Mon. Rec, Off,, t. II.

4. Elles portaient le conseil à Elisabeth de s'éloigner de la cour et de s'établir à Dunnington. Renard à Charles-Quint, 8 et 9 mars. M., ihid,

5. Dans une dépêche du 17 février, adressée à l'Empereur, Renard rap-

Marie, presque réduite à s'excuser près du rude étranger, répondait qu'elle et son Conseil travaillaient avec toute la diligence possible à tirer la vérité des pratiques de Tun et de l'autre ; que Gourtenay se trouvait grandement chargé et coupable^ et qu'elle y tiendrait la main, puisqu'il n'avait eu respect ni à sa vie ni à sa couronne. Quant à Elisabeth, elle était telle qpi'elle l'avait toujours trouvée et jugée ; on devait l'interroger le jour même, pour aviser selon ses réponses à ce qu'on en ferait ^.

Il y avait, en effet, un obstacle légal qui arrêtait le bras levé sur eux, quelle que fût la gravité des indices qui se multipliaient pour les accuser. Une loi toute récente, de ce règne, vrai don de joyeux avènement; avait supprimé les cas de trahison, inventés par le tyrannique Henri VIII, et fait revivre l'ancienne législation, aux termes de laquelle le consentement au crime de haute trahison ne pouvait être puni de mort, qu'autant qu'il aurait été accompagné d'un acte de participation effective *. Ce commencement d'exécution, voilà ce qu'on recherchait au Conseil avec une activité fiévreuse. Voilà aussi ce qu'on ne devait pas découvrir; car un homme s'intéressait à la vie de Gourtenay et s'efforçait de détourner les ombres, à mesure que d'autres les amassaient sur la tête de son protégé : ce patron tutélaire n'était pas autre que le chancelier.

porte que Gourtenay aurait promis que, une fois marié avec Elisabeth, il suivrait la nouvelle religion (Man. Rec. O/f.j t. I, p. 1231).

1. Renard à Charles-Quint, 8 mars 1553 (4). Man. Rec, Off.y t. II.

2. Ce statut était de la l'* session du Parlement convoqué par Marie. La reine l'avait promulgué solenneUement le 20 octobre, en même temps que la réhabilitation des Courtenay. W abolissait tous les cas de trahison institués sous le règne de Henri VIII et, en général, depuis la loi votée la vingt-cinquième année du règne d'Edouard III (1352). Le Parlement avait représenté à la nouvelle reine que l'autorité étayée sur l'amour des sujets était bien plus solide que celle qui reposait sur la terreur des lois et la rigueur des châtiments ; qu'en abolissant ces lois qui avaient conduit à une mort honteuse, pour de simples paroles, les personnes les plus honorables du royaume, elle serait aimée, servie et obéie avec d'autant plus de cœur et de fidélité, etc. (The Statutes of the Realm.y t. IV, 1" partie, p. 198). Malheureusement, les faits démentirent de bien près ces maximes rassurantes.

Gardiner aimail sincèrement l'orphelin qu'il avait vu croître dans leur commune prison de la Tour. Affection et patriotisme, il aurait souhaité que la reine lui donnât la préférence sur un époux étranger ; et ce n'était pas sans chagrin qu'il s*était résigné à la déception que lui avaient infligée les dispositions particulières de Marie, l'opiniâtre habileté de Renard et la jalousie de Paget. Après avoir, au mois de janvier, tiré du faible jeune homme des lumières suffisantes pour amoindrir les forces et les chances des conspirateurs, réduits par sa vigilance à la ressource suprême d'un mouvement prématuré, et la crise une fois surmontée, il se ressouvint d'un passé meilleur. Il lui répugna de livrer au bourreau ce rejeton d'une famille qui avait payé du martyre sa fidélité au catholicisme, cet ami des mauvais jours, si utile naguère par ses révélations ; plus encore, de le sacrifier, épave sanglante du naufrage de sa propre politique, à la cruauté et à la fortune du ministre impérial. S'il ne s'opposait plus au mariage, il se raidissait en bon Anglais contre la prépotence espagnole.

Il se retrancha donc derrière la légalité, toujours et justement chère à sa nation. Il se trouva de la sorte conduit à protéger, en même temps que la vie de Gourtenay, celle d'ÉUsabeth. Non pas qu'il n'eût incliné plus volontiers, semble-t-il, à faire la reine quitte de celle-ci, selon une locution du temps. Mais il ne le voulait pas non plus sans preuves suffisantes et juridiques; et, parmi les preuves, il ne voulait pas de celles qui eussent entraîné son client dans la même sentence. Aussi les administra-t-il d'une main avare. Lors de la saisie de la dépèche du 26 janvier de Noailles à sa cour, dépêche où était articulé si clairement le rôle de Gourtenay et d'Elisabeth, Gardiner se réserva le soin de la déchiffrer ; il n'eut garde de lire le nom de Gourtenay, qu'il laissa en blanc. Renard, aux aguets, obtint que la reine lui communiquât l'original; il pénétra sans difficulté le nom mystérieux et montra son déchiffrement au chancelier, qui, tout troublé, changea de cou-

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leur*. Ce n'était pas seulement cette dépèche; c'étaient encore les paquets des 28 et 30 janvier que l'on avait saisis *.

Pris ainsi en flagrant délit, Noailles paya d'audace. L'un de ses frères puînés, François, qui portait le titre de protonotaire de Noailles et fut plus tard évoque d'Acqs (Dax), venait de lut être adjoint pour faire son apprentissage du métier diplomatique '. Il demanda une audience, le présenta à la reine, comme an garant exprès des sentiments d'amitié parfaite du roi envers elle, et réclama les lettres qu'on lui détenait. Le chancelier, à qui la reine le renvoya, éluda. Il répondit à l'ambassadeur qu'elles avaient été saisies pendant que les rebelles étaient à Rochester. Remises d'abord au Conseil, puis à lui-même, il les avait laissées, avec d'autres pièces, dans sa maison de Lambeth, qu'il avait dû quitter précipitamment lors de la soudaine irruption des insurgés après qu'ils avaient occupé Southwark. Ils avaient tellement saccagé ses papiers que presque tout était perdu; au reste, il ferait d'activés recherches -•. Deux jours après, le Français envoya fièrement réclamer ses lettres, au nom du roi '. Renard, cet Argus toujours en éveil, s'étonna del'en-

1. On était encore en pleine insurrection. Renard à Charles-Qaint, Londres, 5 février 1553 (4). Man. Rec. 0/f., t. I, p. 1153, U54, 1166. On sesouvient que Courtenay se rangea ostensiblement du côté de la reine,, mais que, le 7 février, à Tinstant décisif, il donna le signal d'une paniquequi faillit désorganiser les troupes royales.

2. Noailles au Connétable, 11 février 1553 (4). Vertot, t. III, p. 59.

3. Il arriva à Londres le 12 février 1553 (4). Vertot, t. III, p. 123.

4. Holinshed, p. 1097, et Slow, p. 617, rapportent ce fait du pillage de la maison de Gardiner. Les insurgés non-seulement enlevèrent les provisions, mais tout le mobilier, jusqu'aux serrures, dont ils ne laissèrent pas une seule. Ils mirent en pièces les livres de la bibliothèque, tellement qu'on marchait jusqu'aux genoux dans les feuillets déchirés. Wyatt, furieux de ces excès déshonorants, en voulut faire pendre les auteurs (3 février 1554).

5. Noailles au roi, 17 février 1553 (4). Vertot, t. III, p. 72... Lettré du Conseil à Wotton (ambassadeur en France), Westminster, 22 février 1553 (4)» Calendar foreign, 1553-1558, n» 157. Gardiner n'eut garde de retrouver la dépêche de Noailles du 26 janvier, disant toujours ne pas savoir ce qu'il* en avait fait.

Renard à Charles-Quint, 1" mai 1554. Man, Rec. 0/f,, t. II ; Tytler, 1. 11^. p. 383 et suiv.

iêtement de Noailles à mettre le propos sur plusieurs dépêches, et de Tobstination du chancelier à ne lentendre que d'une seule, celle du 26 janvier. Il ne douta plus que Gardiner n'en eût reçu et déchiffré plusieurs, sans les communiquer à personne, parce qu'elles chargeaient Edouard Gourtenay *. Aussi s'efforçait-il d'exciter la défiance de la reine à l'égard de son mmistre. Elle devait se souvenir, disait-il, que lui et plusieurs du Conseil avaient toujours favorisé Gourtenay pour le mariage. Assurément, ils avaient consenti à l'entreprise de Wyatt. Alors elle répondait bravement qu'elle se tenait pour femme du prince et que, tant qu'elle vivrait, elle n'aurait pas d'autre mari ; plutôt perdre sa couronne, son Etat et sa vie *. Une autre fois, pressée de garantir la sûreté du prince, elle s'écriait qu'elle aimerait mieux n'être jamais née, plutôt qu'un inconvénient survînt à la personne de Son Altesse *. Bientôt l'ambassadeur se plaignit de la négligence suspecte avec laquelle on procédait à la fulmination du procès de Gourtenay et d'Elisabeth; il y voyait l'intention arrêtée de traîner en longueur, dans l'attente d'une occasion de les sauver. La reine ne pouvait rien contre le parti pris du chancelier, qui, en vertu de sa charge, maniait toutes ces affaires. Il menait cependant l'instruction avec une vivacité apparente. Gourtenay subit cinq interrogatoires en moins d'un mois *. Mais le ministre étranger n'en remarquait pas moins qu'on avait mis à la Tour, comme gardien et commissaire aux interrogatoires, Southwell, un des anciens promoteurs du mariage de la souveraine avec Gourtenay ', et l'un des hommes les plus ignorants

1. Renard à Charles-Quint, Londres, 7 avril 1554. Man. Rec. 0/f,, t. II.

2. Renard à Charles-Quint, Londres^ 5 février 1553 (4). Man. Rec. Off",, t. l, p. 1454.

3. Du même au même, 8 mars 1553 (4). Man. Rec, O/f., t. II. Et le 27 mars encore : « A ce, raconte Renard, elle me dit avec les larmes en Toeil qu'elle aymeroit mieux n'avoir jamais esté née, que Ton fict oultraige à Son Altesse , qu'elle espère et se confie en Dieu , telle chose ne adviendra, etc. »

4. Noailles au Connétable, 10 mars 1553 (4). Vertoty t. III, p. 120.

5. Le chancelier « qui a mis en la Tour, pour examinateur et garde, Sudvel, qui a esté toujours le principal promoteur du mariage de Cor-

du royaume, le plus corruptible et le plus passionné, — c'est Renard qui parle. — Avec lui était le secrétaire Bourne, un des adhérents du même parti, si bien que Ton donnait connaissance au coupable de tout ce qui se passait et des dépositions faites contre lui. Même, sans ordre du Conseil, on l'avait tiré de sa prison première, pour le mettre plus au large. Bref, le chancelier avait promis à la reine que tous les procès criminels seraient achevés dans un délai déterminé ; ce délai était expiré depuis huit jours, et le tiers n'en était pas expédié ^ N*était-il pas arrivé aussi qu'un des serviteurs de Courtenay avait pénétré dans la prison d'un agent de l'ambassadeur de France, un certain Jonk, pour lui recommander de garder le secret et de ne pas accuser son maître ? Arrêté sur la dénonciation du geôlier et interrogé par Walgrave, on l'avait relaxé dès le lendemain, quoiqu'il eût avoué.

Renard disait encore que le chancelier, tout dévoué au coupable, cherchait à dérober à Petre et à Paget la connaissance des procédures*. On avait vu aussi avec surprise Groft et Wyatt demander continuellement à lui parler en particulier, et il avait fallu qu'on y mît un empêchement formeP. Autre reproche : il examinait diligemment les prisonniers sur la religion, laissant de côté le point principal, celui du délit contre le service de la

tenay avec ladite dame » (Renard, 14 mars). TyQer, t. II, p. 338, entend Elisabeth par ces mots ladite dame. Mais il se trompe. Cette manière de parler : ladite dame, désigne toujours la reine. Par exemple, 22 avril {id. , p. 373) : « Ladite dame est après pour conclure ce que Von fera de Gortenay et de Madame Elisabeth. Et quant audit Cortenay, je la vois inclinée et persuadée pour luy donner liberté, par les persuasions des dits comptrolleur et ses compagnons , qui ont tenu la main pour le mariage de luy avec ladite dame. Quant à ladite Elisabeth, les gens de loix ne treuveut matière pour la condamner... » Tytler croit une seconde fois, à tort, contre le sens évident du texte, que c'est le mariage Courtenay- Élisabeth .

1. Renard à Charles Quint, Londres, 14 mars 1553 (4). Man. Rec. 0/f.y t. II.

2. /</., ibid.y et lettre de Renard du 24 février précédent. Man, Rec, Off., t. II.

3. Renard à Charles-Quint, 24 février. Man. Rec. Off.^ t. 11.

ELISABETH PRISONNIÈRE A WHITEHÂLL 215

reine ^ Le cardinal Pôle lui-môme, malgré la docilité exemplaire avec laquelle il demeurait en Flandre, où le retenait la politique matrimoniale de l'empereur, était dépeint par Renard comme intrigant avec Walgrave et le chancelier pour faire préférer Courtenay au prince d'Espagne. Plus encore : il avait su les derniers troubles à l'avance, et que c'était en faveur de Courtenay son parent '.

De tout cela, un fait ressort avec évidence : c'est que le chancelier avait résolu de ne pas servir de limier aux Impériaux et de ne pas répandre le plus illustre sang d'Angleterre sur les injonctions de l'étranger. Ce conflit souterrain fut le salut d'Elisabeth. Les destinées des deux jeunes gens se liaient en effet étroitement l'une à l'autre. Et c'est pourquoi nous retraçons ces péripéties avec quelque détail.

1. Du même au même, 22 mars. M., ibid. C'était sans doute une conviction chez Gardiner que cette insurrection avait été surtout religieuse, n Taffirma du moins à l'ouverture du Parlement le 2 avril suivant. Renard à Charles-Quint, 3 avril. Id,, ibid.

2. Renard à Charles-Quint, Londres, 8 février 1553 (4). Man, Rec, Off,^ t. I, p. il89. Du môme au même, 14 mars. M, t. II.

La cour d'Angleterre était alors dans un état d'agitation et d'anarchie qui explique, sans les justifier, les fureurs de Renard. Marie avait surmonté les rebelles, grâce surtout à son intrépidité. Mais, moins habile aux soins du gouvernement que vaUlante dans les crises, elle n'avait pas pris l'ascendant sur son Conseil privé. Ceux-ci tenaient pour le prince d'Espagne; ceux-là regrettaient Courtenay. Un certain nombre étaient suspects d'avoir souhaité au fond du cœur la victoire de Wyatt, ou même adhéré secrètement à la conspiration. Les uns étaient catholiques sincères, tels que sir Robert Rochester, contrôleur de la maison de la reine et persécuté avec sa maîtresse sous Edouard VI quand on avait entrepris de leur ôter la messe; sir John Gage, chambellan et gouverneur de la Tour; sir Harry Jerningham, vice-chambellan ; Walgrave, Inglefield, Southwell, et le secrétaire Bourne. Naturellement, ils soutenaient le chancelier. Du côté opposé : les hérétiques, William Howard, amiral du royaume ; les comtes de Pembroke et d'Arundel, Mason; les convertis, sir Edward Hastings, grand écuyer; le comte de Sussex, lord Cornwallis, Petre et Paget. Catholiques par un retour de fraîche

218 PROCÈS DE WYÀTT

date, et quelques-uns plus mécontents que satisfaits de leur docile évolution religieuse, ils étaiçnt soupçonnés, particulièrement Paget, de conserver un faible marqué pour la Réforme * . Tous, quelle que fût leur croyance du moment, avaient les mains garnies des biens enlevés par les deux derniers rois au clergé catholique, et ne craignaient rien tant que d'avoir aies restituer, gage trop onéreux d'une résipiscence de commande. Dans les affaires, capricieux et jaloux les uns des autres, ils ne songeaient qu'à se traverser réciproquement. Si l'accord semblait parfois s'établir, c'était pour mettre en échec le chancelier. Gardiner, doué de talents remarquables, et supérieur de beaucoup aux hommes d'Etat anglais qui entouraient Marie, habile et spirituel ', mais d'un caractère entier et quelque peu rude, tranchait volontiers du maître, chose du reste fort excusable dans ce gouvernement incohérent. Ses collègues au Conseil lui reprochaient de ne pas tenir assez de compte de leur autorité, de se permettre d'agir à leur insu, notamment quant à la religion, où il précipitait par trop, disaient-ils, ce qu'il convenait d'établir avec le temps. Il était vrai que, après avoir eu le malheur de trop complaire à Henri VIII lors de la rupture avec Rome, il brûlait d'autant plus de réparer sa faute par une prompte et complète restauration de l'Église romaine en Angleterre, et qu'il n'envisageait pas assez les troubles que la brusquerie du changement risquait de provoquer chez un peuple

1. Renard à Charles-Quint, Londres, 22 mars 1553 (4). Man, Rec, 0/f,, t. II.

2. Tytler (I, p. !08) reproduit cette lettre humoristique de Gardiner. Le duc de Somerset l'avait mis à la Tour le 30 juin 1548, pour un sermon qui lui avait déplu. Après la chute de Somerset en 1549, l'évêque écrivit au duc de Northumberland et au Conseil les lignes suivantes : '< Milords, voici un an, un trimestre et un mois, aujoiu'd'hui où je vous écris la présente, que je suis détenu dans cette prison misérable, sans air pour me ranimer le corps, sans livres pour me ranimer l'esprit, sans compagnie aimable, la seule consolation en ce monde, et enfin sans aucun motif à moi connu de ma détention en ce lieu. » Les lords rirent beaucoup ; mais ils le gardèrent sous clef tout le temps que vécut Edouard Vï.

imbu de préjugés et mal préparé. L'Empereur, si orthodoxe qu'il fût, redoutait extrêmement, pour le succès de ses plans d'alliance, ces entraînements du prélat, dont il recommandait à son ambassadeur de modérer la chaleur exorbitante en matière de religion *. D'ailleurs, il n'avait pas de prise sur le chancelier. Quand le reste des conseillers de la reine ouvraient à l'envi la main aux ducats d'Espagne, lui, restait pur. Son patriotisme sans alliage garantissait l'indépendance nationale par les précautions prises au traité de mariage, et continuait quotidiennement de repousser l'immixtion des Impériaux dans l'administration du royaume *. Aussi Renard se vengeait-il par ses insinuations ou même ses calomnies auprès de la reine, tandis que, au Conseil, Paget, principal adversaire du chancelier, résumant les griefs des mécontents, s'écriait que la noblesse ne voulait plus avoir de duc de Northumberland '.

Entre autres artifices de tactique contre le chancelier, les opposants s'absentaient subitement et se retiraient dans leurs maisons de campagne, manège inquiétant, parce que les révoltes préludaient toujours ainsi. Sans aller jusqu'à ce pas trop dangereux, Paget et Pembroke se mettaient du moins en dehors des mesures que l'on pourrait prendre dans les affaires religieuses et se réservaient un prétexte de contester ensuite les résolutions de Gardiner ''.

1. Lettre à Renard, Bruxelles, 2 avril 1554. Man, Hec. Off,, t. II.

2. Bumet, toujours très-hostile à Gardiner, lui rend cependant la justice que c'est surtout à lui que l'Angleterre fut redevable de ne pas tomber alors aux mains des Espagnols, {flistory of the Hefoi^mation of the Church of England, t. II, p. 259, édit. 1715.)

3 Renard à Charles-Quint, Londres, 22 mars 1553 (4). Man. Hec, 0/f., t. II.

4. Renard à Charles-Quint, Londres, 22 mars 1553 (4). Man. Rec. Off,, t. II. Après ces détails, Renard continue ; « et tel est le désordre que l'on ne scait qui est bon ou maulvais, qui est constant ou inconstant, qui est loyal ou traistre. Mais il est très-certain que le chancellier a esté fort négligent à la procédure des criminelz. et fort ardent et chaloureux es choses de la religion, estant tant hay en ce royaulme que je doubte Ihayne l'on a contre luy ne redonde à ladite dame. » Huit jours auparavant, 14 mars^ il traçait à l'Empereur ce tableau pris sur le vif, tant de

En butte aux intrigues de tous ces personnages, dont les justi* fications, les récriminations et les propos venimeux se croisaient 5ans relâche autour d'elle, harassée et profondément troublée, la reine ne savait plus auquel entendre ; elle s'attachait d'autant plus fort à son mariage comme à Tancre de salut. Mais Reuard en revenait toujours à ce qu'il importait qu'elle s'assurât de Courtenay et d'Elisabeth, afin d'assurer davantage la venue et l'entrée du Prince *.

Cependant un progrès considérable se faisait alors dans ces procédures, dont la lenteur irritait et scandalisait les Impériaux : Wyatt passa en jugement, le 15 mars (1553-4), devant une commission siégeant à Westminster, sous la présidence du comte de Sussex. Il se défendit énergiquement d'avoir comploté la mort de la reine. Il n'avait pas eu d'autre but, disait-il, que d'interdire l'accès du royaume aux étrangers et aux Espagnols. Il déclara que, s'il figurait en nom comme le chef de la révolte, il n'en était en réalité que le quatrième ou cinquième personnage. Le comte de Devonshire (Edouard Courtenay) lui avait écrit par sir Edward Rogers de poursuivre comme il avait commencé. En ce qui concernait lady Elisabeth, il lui avait mandé par lettre de s'éloigner le plus possible de la capitale, surtout pour se mettre à l'abri

la situation que de ses propres anxiétés : « Quant je considère Testât des affaires de la rovne et de ce royaulme, la confusion qu'est en la religioUt la partialité qu'est entre les propres conseillers de ladite dame, la hayne intestine qu'est entre la noblesse et le peuple, le naturel des Anglais qu'est tant adonné à la mutacion, trahison et infidélité, l'inimitié naturelle qu'ils portent aux estrangiers, et ce que de temps à autre ilz ont fait contre eulx, qu'est accreue contre les Espagnols par les persuasions franooisos, et malvaise relation que les propres subjectz de Vostre Majesté en ont fait ; et, d'autre part, quand je considère combien il importe que Son Altesse ne tumbe en danger ou hazard de sa personne, en laquelle reposent et s'appuient tant de roy animes^ pays et subjectz ; et la difficulté qu'il a d'entrer en caution envers le peuple anglais (c'est-à-dire d*en obtenir des garanties de sûreté), je sens le fardeau de cette charge si pesante, de telle importance et conséquence, et mon esprit si troublé, que je ne scay par quel moyen je puisse correspondre ny satisfaire à ce que Vostre Majesté me commande par ses lettres dernières du VII* de ce mois. »

!. Renard à Cbarles-Quint, U mars 1553 (4). Man. Rec, Off., t. II.

ELISABETH ENVOYÉE A LA TOUR 22f

des étrangers ; elle lui avait répondu par un message verbal, dont le porteur était sir William Saintlow, qu'elle le remerciait beaucoup de sa bonne volonté, qu'elle ferait de son mieux *,

Tel est le résumé des déclarations de Wyatt, transmis par l'auteur anonyme de la Chronique de la reine Jane et des commencements de Marte ; absolument contemporain du procès, il consigne sans préoccupation les faits jour à jour ^. Holinshed, au contraire, écrivant sous Elisabeth, en panégyriste, ses Chroniques (F Angleterre ^ d'Ecosse et d'Irlande, voile le langage de Wyatt touchant cette princesse, quoiqu'il rende compte des débats avec beaucoup de détails. On n'en voit pas moins de toute évidence que le rebelle l'impliqua en effet dans la conspiration. Devant ses juges, il n'essaya pas de se défendre. Il se reconnut coupable, et il ne parla que pour se recommander à la clémence de la reine. Sur Elisabeth, il dit seulement, d'après Holinshed, qu'il s'était persuadé que le mariage de la reine avec le prince d'Espagne mettrait en péril la seconde personne du royaume, héritière en première ligne de la couronne. L'attorney (procureur) de la reine lui reprocha au cours du procès d'avoir entraîné avec lui à leur perte de grands personnages, tels que le duc de Suffolk et ses frères. « Bien plus, poursuivit-il, vous avez compromis dans votre attentat, autant qu'il était en vous, la seconde personne du royaume, en qui, après la reine, reposent notre espérance et notre consolation, et maintenant son honneur est en question. Quel danger va s'ensuivre ? A quelle fin cela viendra-t-il? Dieu le sait. Voilà votre ouvrage. » Wyatt répondit: « Puisque je ne cherche pas à me justifier, je vous supplie de ne pas m'accabler dans le misérable état où je me trouve et de ne pas me faire paraître ce que je ne suis pas. Il me répugne de

\, The Chronicle of Queen Jane y p. 68-70.

2. La Chronicle of Queen Jane,,,^ allant de la mort d'Edouard VI, le 6 juillet 1553, au 2 octobre 1554, abonde en détails intéressants et authentiques sur les événements de quelque importance ; tandis que le Journal de Machin {The Diary of Henry Machin), de 1550 à 1563, se borne la plupart du temps à un énoncé très-sec.

désigner qui que ce soit par son nom ; mais, ce que j'ai écrit, je Tai écrit. » Plus loin, reconnaissant de nouveau sa faute et le tort qu'il avait eu également de refuser, ayant les armes à la main, une offre de pardon de la reine : « Je vous supplie, dit-il, de ne plus me tourmenter de questions, car j'ai tout dit à Sa Grâce (la reine) dans ma confession écrite *. » Il est donc clair qu'à divers moments il avait chargé Elisabeth, et qu'il maintenait tout ce qu'il avait articulé.

Wyalt fut condamné à mort. Mais on différa l'exécution près d'un mois. Selon Noailles, on ne lui avait pas ménagé les belles promesses ; et c'était vaincu par de douces paroles qu'il avait accusé de grands personnages, notamment Elisabeth et Courtenay '.L'ambassadeur espagnol aurait conduit cette négociation au delà même du procès, avec la femme du coupable *.

Quoi qu'il en soit , Wyatt, en accusant Courtenay, disait l'exacte vérité : la chose est certaine. En ce qui regardait Elisabeth, elle était désormais assez compromise pour qu'on en vînt à délibérer sérieusement sur sa translation à la Tour, mesure tant réclamée par les Impériaux et prélude des plus terribles extrémités. Le Conseil, réuni le jour du procès de Wyatt, se sépara sans rien résoudre. Le lendemain, vendredi 16 mars, le chancelier, assisté de neuf membres du Conseil, se transporta

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