‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 63 sur 133 · Heywood, p · texte numérisé non relu

Heywood, p

se chargerait pendant ce temps de la garder et d'en rendre compte. Chacun recula en frémissant devant une telle responsabilité. En conséquence, il fut décidé qu'elle serait conduite à la Tour *. Sans perdre de temps, ils revinrent le même jour lui signifier la volonté et le plaisir de la reine. A ces mots se dressa devant elle le spectre de sa mère, celui de Jane Grey, Timage de tant d'autres qui avaient rougi de leur sang la sinistre geôle. Consternée, elle répondit aux lords qu'elle avait confiance que la reine lui serait plus gracieuse dame et ne voudrait pas la croire capable d'être autre chose qu'une femme loyale. Elle était innocente de tout ce dont ils la chargeaient ; elle les sollicita de se faire ses médiateurs, afin qu'elle, une femme fidèle à sa souveraine en pensée, en parole et en action, ne fût pas envoyée dans ce lieu lugubre, d'un renom si affreux, prison des traîtres et des pires criminels. Enfin, et non sans une pointe de menace, elle les pria de se rappeler qui elle était : devaient-ils pousser les choses si fort à l'extrême pour scruter sa loyauté ? — Il n'y avait pas de remède, répondirent-ils en la quittant, puisque la reine avait décidé absolument qu'elle irait à la Tour ^. Une heure après, le

1. Le P. Griffet rapporte, dans ses Nouveaux Éclaircissements , p. 168, 169, que ce fut la reine elle-même qui posa cette question. Il s'appuie sur la dépêche du 22 mars^ de Renard à T Empereur. Elle existe en copie au Record Office et ne contient pas un mot qui donne lieu de penser que la reine fût présente à la séance. Cela d'ailleurs n'était pas dans ses usages. Renard dit seulement qu'on demanda oit l'on pourrait la garder (Elisabeth) ^ et si quelques-uns cTeux e?i voudraient prendre la charge et en rendre compte. Le P. Griffet date cette lettre du 2 mars, faute d'impression évidente, puisque ses extraits sont identiques à la dépêche du 22 dans le manuscrit du Record Office^ et que d'ailleurs cette affaire ne fut mise en délibération qu'après la condamnation de Wyatt, prononcée le 15 mars. Lingard et miss Agnès Strickland ont suivi le P. Griffet. M. Fronde s'est conformé à la dépêche de Renard. Il admet avec raison, à ce qu'il nous semble , que la question décisive fut posée par le chancelier , seul en position et en disposition de trancher le nœud gordien.

2. Ils la laissèrent à ses réflexions, dont Heywood donne un spécimen : <c Elle se mit à songer en eUe-méme que la beauté n'est qu'une fleur bientôt flétrie ; la santé, un bienfait qui s'altère en un moment ; la faveur, une clarté de soleil bientôt obscurcie par les nuées. Qu'est-ce que la richesse et la gloire, sinon un pilier brisé ? Mais l'innocence et la vérité

chancelier, le comte de Sussex et deux autres du Conseil vinrent la séparer de ses gens, excepté un huissier, trois dames et deux valets ; ils posèrent des gardes dans son antichambre et dans le jardin au-dessous de ses fenêtres *. La cajStivité commençait. Elle passa la nuit en prières.

Le lendemain matin, samedi 17, le comte de Sussex et le marquis de Winchester, lord trésorier, vinrent lui annoncer qu'il fallait partir pour la Tour; sa barque était prête, la marée favorable , la marée qui n'attend personne. On avait décidé en effet de remmener parla Tamise et d'éviter la ville, qu'il eût été imprudent de mettre à l'épreuve d'un tel spectacle. Alors elle les supplia de lui permettre d'attendre une autre marée ; la prochaine serait meilleure et plus commode. Le marquis de "Winchester répondit que ni le temps ni le flot ne souffraient de délai. Elle insista : au moins, qu'on la laissât écrire six lignes à la reine. Le marquis s'y refusait; mais le comte de Sussex, plus sensible, lui qui ne craignit pas de dire en plein Conseil qu'il regrettait d'avoir vécu assez pour voir une telle journée ', con-

8ont des colonnes inébranlables. » (P. 90.) On se demande si cette rhé^ torique n*est pas tout simplement une amplification d'Heywood. Cependant elle est bien dans le goût d'Elisabeth. Peut-être serait-il permis de supposer que cela faisait partie, ainsi que plusieurs autres développements de môme sorte, de la légende qu'Elisabeth, devenue reine, laissa si complaisamment créer autour d'elle, et qui, après avoir eu cours de son temps, fut recueillie par ses hagiographes ,

1. Voici les nouvelles sentences morales qu'Heywood place dans sa bouche à ce moment : « Soit , dit-elle aux lords. Un triste commencement sera suivi d'une fortune meilleure (Flebile principium melior fortiina sequetur). Le tort qu'on nous fait n'est que pour éprouver notre patience ; les peines sont une école de sagesse : par l'une , on peut distinguer la fausseté d'avec la bonne foi ; par l'autre, il est aisé de discerner les amis et les traîtres. La goutte d'eau perce la pierre {Gutta cavat lapidem). Les choses dures peuvent s'amollir, les choses tortueuses se redresser, un roc s'attendrir. Troie, malgré sa longue résistance, finit par céder. Tant que le soleil poursuivra son cours, je ne désespérerai pas d'une issue favorable. Le dernier soleil ne s'est pas couché {Non omnium dierum sol occidit) : voilà ce qui sera toujours ma consolation. » Là-dessus, ils la laissent (p. 92-93).

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