‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 65 sur 133 · T. VI, p · texte numérisé non relu

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chandàt l'obéissance. Jamais, dit-elle, ils n'auraient osé se comporter «dnsi du temps de son père; que ne pouvait- il revivre pour un mois * ?

Le comte de Sussex et le marquis de Winchester retournèrent donc auprès d'Elisabeth, le lendemain matin, sur les neuf heures. C'était le dimanche des Rameaux, 18 mars 1554. Ils lui annoncèrent qu'il fallait partir. « La volonté de Dieu soit faite I répondit-elle. Puisque tel est le bon plaisir de Son Altesse, je me résigne. » Mais elle ne put pas s'empêcher d'exhaler son courroux en un propos hasardé et séditieux. Tandis qu'elle traversait le jardin et les rangs des soldats, ses yeux parcoururent les fenêtres de ce palais de Whitehall, d'où on l'arrachait ^. « Je m*étonne, s'écria-t-elle, à quoi pense la noblesse de me laisser ainsi emmener, moi, une princesse, et du sang royal d'Angleterre. Hélas I femme innocente et inofîensive, on m'entraîne vers la captivité. Où? Dieu lésait; mais moi, je ne le sais pas '. » Marie avait-elle si grand tort de prendre ses précautions contre une innocence de cette sorte? Elisabeth rejoignit la barque, où ses gens l'avaient précédée. On voulait profiter, pour cette courte navigation, des premières heures de la matinée, pendant que les fidèles, les palmes en main, se presseraient dans les églises, où, pour ce jour-là, une proclamation du Conseil leur avait plus spécialement prescrit l'exactitude. Mais, à force de prudence, on avait devancé l'heure propice. Le flot, accourant en tumulte de

1. Renard à Ghorles-Quint, 22 mars 1553 (4). Man. Rec, Off., t. IL

2. The Chronicle of Queen Jane.., y p. 70. Le narrateur dit qu'elle espérait apercevoir la reine. Il s'en faut que les paroles d'Elisabeth correspondent à un tel sentiment. Heywood dit qu'elle cherchait un regard de compassion.

3. Cette exclamation est rapportée parle panégyriste à outrance d'Elisabeth, Foxe, t. VIII, p. 608, et par Heywood, p. 96. On se rappeUera que Foxe publia ses Acts and Monuments en 1563, la cinquième année du règne de cette princesse. Nous puisons la plupart des détails que nous donnons sur ces événements dans Foxe et dans la chronique souvent citée déjà : The Chronicle of Queen Jane and of two years of Queen Mary. Heywood fournit aussi des traits intéressants, quoiqu'il se borne d'habitude à répéter Foxe.

la mer du Nord, n'était pas encore assez haut. Les bateliers refusaient de s'engager sous le pont de Londres. Us ne cédèrent qu'aux injonctions réitérées des deux lords. Au pont, la barque toucha et demeura engravée quelques moments, pendant que les eaux tourbillonnaient.

Enfin, Ton aborda devant la Tour, à la porte des Traîtres, Elisabeth regimbait encore, à cause du nom, disait-elle; et puis, elle allait se mouiller les pieds. « Vous n'avez pas le choix, » répliqua le marquis de Winchester. En parlant ainsi, il lui présenta son manteau, parce qu*il pleuvait. Mais elle le repoussa « d'un bon coup », dit Tannaliste, et, sortant de la barque, un pied sur l'escalier : « Ici, s'écria-t-elle, descend pour la captivité un aussi fidèle sujet qu'il en descendit jamais à cet escalier ^ Je le dis devant toi, 6 mon Dieu, puisque je n*ai plus d'autre ami que toi seul I — S'il en est ainsi, répondit le même lord avec une ironie déplacée, tant mieux pour vous I » Les gardes, lui disant ; « Dieu bénisse Votre Grâce I » furent, les uns réprimandés, les autres mis à l'amende.

Clouée en quelque sorte au seuil de la porte funeste, elle s'arrêta et s'assit sur la pierre humide. Comme le lieutenant de la Tour ^, sir John Brydges, lui faisait observer qu'elle ferait mieux de se garantir de la pluie et que cette place était malsaine : a Mieux vaut , dit-elle , s'asseoir ici que dans un pire endroit, car Dieu sait, et non pas moi, où vous me conduirez . » Alors, celui de ses gentilshommes qu'on lui avait laissé éclata en sanglots. Ces larmes la rappelèrent à elle-même. Elle le gronda, en lui disant qu'il était là pour la fortifier et non pour lui ôter le courage ; loyale comme elle était, elle n'avait donné à personne aucun motif de pleurer sur elle. Cela dit, elle entra résolument dans sa prison. Après que les serrures et les verrous eurent cessé

1. Heywood lui prête un trait d'érudition: « ... qu'il en descendit jamais à cet escalier, depuis que Jules César en posa les fondements. » (P. 97.)

2. Ne pas confondre, avec le constable ou gouverneur de la Tour, sir John Gage, qui était en même temps lord chambellan de la reine. Sir John Brydges fut créé lord Ghandos de Sudeley, le 8 avril suivant.

de retentir, son livre à la main, et entourée du petit nombre de ses domestiques, elle pria Dieu de lui faire la grâce de bâtir non sur le sable, mais sur le roc, là où tous les assauts de la tempête seraient impuissants à prévaloir contre elle *.

1. Elle continua ainsi, d'après He^rwood, dans le même langage apprêté, mais non dépourvu d'éloquence : p. 100, 101 : « L'habileté du pilote ne se reconnaît que dans la tempête ; la vaillance du capilaine ne se manifeste qu'à la bataille ; et la vertu du chrétien ne se révèle que dans l'épreuve et la tentation. Ce globe terrestre, 6 Seigneur, n'est qu'un théâtre où tu nous as placés pour foiurnir la preuve de ce que nous valons. La mort nous donnera l'assaut ; le monde voudra nous séduire , la chair nous trahir; et le démon est là, prêt à nous dévorer. Mais ni cela, ni plus encore, n'abattra jamais mon âme, car toi, 6 Roi des rois, tu es le spectateur de mon combat ; et ton fils. Christ, le Seigneur Jésus, a déjà subi ces épreuves pour soutenir mon courage. J'irai donc hardiment devant le trône de grâce ; c'est là, j'en suis sûre, que je trouverai secours dans le temps de ma nécessité. Qu'une armée vienne camper contre moi, mon cœur sera sans crainte ; que la guerre s'élève contre moi, c'est là que je prendrai confiance : Seigneur, tu es ma lumière et mon salut ; qui dois-je craindre ? Seigneur, tu es la force de ma vie ; qui donc m'épouvantera? »

Pendant ce temps, les lords délibéraient avec le gouverneur sur le régime de la prison. Le marquis de Winchester et le gouverneur voulaient une sévérité rigoureuse. Le comte de Sussex, plus généreux et plus avisé, leur dit : « Milords, prenons garde, et n'allons pas au delà des termes de notre commission. Et puis, considérons qu'elle est la fille du roi notre maître, et sachons agir de manière à pouvoir en répondre plus tard, si le cas vient à se présenter, car, quand on n'a consulté que la justice, on est toujours prêt à rendre compte. » Les deux lords trouvèrent qu'il avait raison et toutefois ne suivirent pas son conseil.

L'après-midi de ce même dimanche des Rameaux où la Tour de Londres s'était ouverte pour la royale prisonnière , Paget voulut montrer que la cause de la douceur n'était pas entièrement vaincue. En l'absence du chancelier , il prit d'autorité avec lui Petre et le contrôleur Rochester et les emmena chez la reine , qui , retirée dans son oratoire après vêpres, ne les attendait pas. Là, humble et impérieux ^ il lui représenta que c'était un jour de dévotion et de clémence, que l'on avait répandu le sang de la maison de Suffolk, qu'il fallait main-

tenant pardonner à la multitude i. Elle accorda la grâce de six gentilshommes que Ton avait envoyés dans le Kent pour y subir la peine capitale. L'ambassadeur de l'Empereur, redoutant tout acte de clémence comme un pas vers le pardon d'Elisabeth, se fît plus que jamais l'avocat des rigueurs. Il chercha des arguments jusque chez Thucydide, dont il donna à la reine une traduction française, afin qu'elle vît de quelle manière le grand historien entendait la punition qu'on doit faire des rebelles '. Cela n'empêcha pas les partisans de la clémence d'arracher encore un nouveau succès. Au bon Jour du Vendredi sainte ils rappelèrent à Marie que, d'après un vieil usage, les rois d'Angleterre rendaient en cette circonstance la liberté à quelques prisonniers ; elle en fit élargir huit, contre lesquels on ne découvrait rien de sérieux, tels que le marquis de Northampton, lord Gobham et son fils. Renard, dont elle craignait le blâme, se contenta cette fois de dire qu'elle aurait pu diff'érer jusqu'à plus ample informé, et que tous ceux qu'elle graciait augmentaient d'autant le parti d'Elisabeth ^.

1. « Et, dit Renard, qui rapporte ce fait, desmontrèrent évideoimeiit que si l'on veult faire justice des autres qui sont encores en la Tour, ilz ne le souffriront, ce que scandalisé ladite dame prévoiant la nouyelle conjure, qu'ilz sont bandez ensemble, qu'ilz se fortifâent contre elle, qu'ilz partialisent son Conseil, qu'elle n'a auctorité ny povoir entre eulx... » Lettre à Charles-Quint, 22 mars 1553 (4). Man, Rec. Off., t. IL

2. Id.f ibid. Renard fait sans doute allusion au débat qui eut lieu à Athènes, la 5* année de la guerre du Péloponèse, en 427 avant Jésus-Christ, sur le châtiment à infliger aux habitants de Mitylène (île de Lesbos), coupables d'avoir quitté l'aUiance d'Athènes pour celle de Sparte. Cléon> le démagogue, avait fait décider le massacre de toute la population virile. Quand leur fureur fut calmée, les Athéniens délibérèrent s'ils reviendraient sur cette sentence atroce. Cléon s'y opposa. Thucydide, natureUement, a mis dans la bouche de cet orateur les maximes les plus cruelles (1. III, ch. 37-40). Mais cela ne veut pas dire que tels fussent aussi les principes personnels du narrateur. Au reste, si les Athéniens révoquèrent leur première résolution, ils égorgèrent néanmoins mille des principaux de Mitylène (ch. 50) : genre de clémence qui pouvait convenir encore au représentant de Charles-Quint. Les fureurs du duc d'Albe, dans les Pays-Bas, bien peu d'années après (1567-1573), prouvent que les leçons de Thucydide ou de Cléon, comme on voudra, n'étaient pas dédaignées de la cour d'Espagne.

3. Elle lui promit de nouveau de tenir^la main à conclure les procès

Cependant celle-ci était traitée à la rigueur dans sa prigon. Le premier mois, elle eut défense de mettre le pied hors de sa chambre. La messe lui fut imposée de force *. On lui enleva deux de ses dames, Tune pour avoir refusé d'assister à la messe, l'autre comme suspecte d'hérésie. Le gouverneur, sir John Gage, multipliait les tracasseries, vexait ses gens, gênait leur service, qu'il essaya même de supprimer. Il les maltraitait de paroles, avec menaces. Mais eux résistaient hardiment, et pas un ne plia dans son devoir de commun dévouement à leur maîtresse '.

Pour elle, quelles pensées devaient s'agiter dans son âme, quand, du fond de sa réclusion, tombeau anticipé, elle interro-

de Courtenay et d'Elisabeth avant l'arrivée du prince : « Et fut la conjuncture si a propoz que je ex (j'ai eu) moien l'inciter pour par effect asseurer l'entrée de Son Alteze . » Lettre à Chorles-Quint , Londres , 27 mars 1554. Man. Rec, Off., t. IL Noailles écrit au roi, 30 mars 1554, que Renard disait à la reine qu'il regardait comme nécessaire, si elle voulait régner en paix, de faire mourir Elisabeth, Courtenay et le cardinal Pôle, imputant à ce dernier comme aux deux autres de s'être entendu avec Wyatt, d'avoir donné les mains à sa révolte et d'être prêt à faire de même pour toutes les révoltes à venir. Archiv. aff, éir.y Copies des dépêches et Mémoires des ambassades de MM. de Noailles en Angleterrey t. I et II (en un), p. 291. Nous avons vu qu'en effet Renard accusait Pôle, très-faussement d'ailleurs. Mais, nulle part, aucun indice qu'il en voulût à sa vie . Ceci prouve une fois de plus , soit dit en passant, qu'il faut lire avec précaution les correspondances même les mieux informées. Noailles reçoit ses informations d'un Anglais à sa solde. Celui-ci force le trait pour flatter la passion de qui le paye ; et Noailles, trèspassionné, transmet le renseignement à sa cour comme certain.

1. Nécessité n'ayant pas de loi, elle céda, dit Heywood ; et voici les explications de cet historien : « Ce serait d'un caractère très-surprenant que de se jeter soi-même dans la gueule du danger, plutôt que de subir l'étreinte d'une main déplaisante. Pour elle, le visage calme dans cette extrémité , elle avala le breuvage amer d'indignité ; elle aima mieux plier que rompre, amener les voiles plutôt que de périr dans la tempête. La grandeur de son âme céda à la faiblesse de ses moyens : et, puisqu'elle ne pouvait pas entrer au port qu'elle souhaitait, elle jeta l'ancre là où elle trouvait le plus de sécurité. » (P. 102, 103.)

2. Sans rien enlever à ce qu'il y a d'honorable dans cette fidélité si énergique, nous ferons remarquer que le dévouement des serviteurs à leur maître était dans les mœurs, et protégé par les mœurs ellesmêmes.

geait ces pierres qui avaient étouffé tant de sanglots, éteint tant d'existences ; quand elle mesurait de Toeil le chemin qu'avait suivi sa mère sur ce champ de carnage légal? Longtemps après, elle racontait à l'envoyé français, Michel de Castelnau, que, s 'estimant perdue, elle comptait demander pour toute grâce qu'on lui coupât la tête avec une épée, à la française, au lieu de la hache usitée en Angleterre, et qu'on mandât exprès un boureau de France ^

Le moment était terrible en effet : Charles-Quint ne se lassait pas de réclamer le supplice. Le 19 mars, c'est-à-dire le lendemain de l'incarcération d'Elisabeth à la Tour, répondant à son agent sur l'article des dissen^ons du Conseil et (les nouveaux troubles qu'elles semblaient présager, il lui ordonnait d'exhorter Marie à prendre soin d'elle-même, à pourvoir aux choses dès le commencement, à faire promptement l'exécution et le châtiment de ceux qui le méritaient, usant à l'endroit d'Elisabeth et de Courtenay comme elle verrait convenir à sa sûreté, pour après user de clémence à l'endroit de ceux qu'il lui semblerait, afin de rassurer le surplus sans tarder ^.

En effet, le procès d'Elisabeth fut entamé avec vigueur. Cinq jours après son entrée à la Tour, le chancelier, accompagné de neuf autres membres du Conseil, vint procéder à un interrogatoire. Il la questionna brusquement sur ce qui s'était passé entre elle et sir James Croft, relativement au projet de se retirer d'Ashridge au château de Dunnington. Troublée, elle se défendit mal, et feignit d'abord de ne pas comprendre de quoi on voulait parler. Se ravisant : « Vrai, dit-elle, je ne me rappelais pas avoir une maison de ce nom. Mais de ma vie je n'y allai. Quant à ce qui m'aurait décidée à y aller, je ne m'en souviens plus. »

\. Mémoires de Castelnau, L II, ch. 3.

2. Bruxelles. — Man, Rec» O/f., t. II , 2* partie. V. aussi Granvelle, Papiers (TÉtat, t. IV, p. 223-226. Nous reproduisons les expressions de TEmpereur.

Alors on fit venir James Croft; et Gardiner demanda ce qu'elle avait à dire de lui. Elle répondit qu'elle n'en avait pas plus affaire que du reste des prisonniers de la Tour. Prenant l'offensive : « Milords, dit-elle, vous examinez à mon sujet les plus minces d'entre les prisonniers, et je trouve qu'en cela vous me faites grandement tort. S'ils ont mal fait, s'ils ont offensé la majesté de la reine, c'est leur affaire d'en répondre. Je vous en prie, milords, ne me mêlez pas ainsi à des coupables de cette sorte. Pour ce qui est de mon voyage à Dunnington, je me rappelle que maître Hobby et mes officiers, et vous, sir James Croft, m'en avez parlé. Mais qu'est-ce à dire, milords, sinon que je suis maîtresse d'aller en tout temps à mes maisons ? »

Il faut croire que cette vaillante jeune femme possédait une» puissance rare de fascination *. Le comte d'Arundel, ému, fléchit le genou. « Votre Grâce dit vrai, s'écria-t-il ; certes, nous regrettons de vous avoir tant tourmentée pour de telles misères. — Milords, reprit-elle avec plus d'assurance encore, vous m'épluchez de près ; mais je suis bien sûre que vous n'irez pas contre moi au delà de ce que Dieu a fixé. Puisse Dieu vous

pardonner à tous ^ I »

A partir de ce moment, Arundel devint le défenseur d'Elisabeth. Si Ton veut aller au fond des choses, on se rappellera que le comte songeait dès le mois d'octobre précédent ' à faire entrer la fille de Henri VIII dans sa maison par un mariage, d'abord avec son fils ; plus tard, à la mort de ce jeune homme, * il s'offrit lui-même *. On dit qu'elle ne le découragea point.

Les lords s' étant retirés, James Croft, à son tour, s'agenouilla,

1. Un esprit plein (^incantation, avait dit Renard en septembre 15S3. V. plus haut, p. 173.

2. Foxe, t. VIII, p. 610. Heywood, p. 112-H5. Miss Agnès Strickland, Èlizabeth, p. 87.

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