‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 8 sur 133 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

Stevenson , l'auteur des premiers volumes du Calendar d'Elisabeth pour les affaires du dehors. Il nous serait impossible de dire combien nous nous sentons redevable à ses indications et à ses conseils , à l'étendue comme à la sûreté de ses connaissances. Au commencement de nos recherches au Record Office sur ce sujet et d'autres encore, voilà déjà plusieurs années, il voulut bien nous admettre près de lui, dans son cabinet de travail, une cellule perdue au plus haut de l'escalier, blanchie à la chaux, sans autre parure que les in-folio et les vieux papiers. Le Record Office, aujourd'hui un palais, était alors un noir et antique bâtiment claustral. Dans cette retraite studieuse , d'où sortaient déjà tant de publications érudites, on aurait cru vivre au sein de quelque active et paisible congrégation bénédictine, transportée sur le sol britannique. Ce temps s'est éloigné. Combien de choses ont changé depuis ! Mais il ne s'est pas affaibli, tant s'en faut, le bon souvenir de V Abbaye du Record Office.

LA

La naissance d*Ëlisabeih, le 7 septembre 1533, à Greenwich, fruit hâtif de Tunion que Henri VIII et Anne Boleyn avaient convertie en un mariage secret le 25 janvier précédent, fut peutêtre, malgré la solennité pompeuse et les joies officielles du baptême, célébré trois jours après, le premier pas de Theureuse mère vers le dénouement tragique de ses royales amours. En vain, Anne Boleyn, subjuguant Henri VIII, avait usurpé triomphalement la place de Catherine d'Aragon, la femme légitime *.

1. Rappelons quelques indications chronologiques. Catherine d'Aragon, la plus jeune des quatre filles de Ferdinand le Catholique et dlsabelle de Castille, était née en 1485 et avait épousé, en novembre 1501, Arthur, âgé de quinze ans, fils aîné de Henri VU, le fondateur de la dynastie des Tudors. Moins de cinq mois après (avril 1502), elle était restée veuve du jeune prince sans qu'ils eussent cohabité ensemble. Le roi Henri VII la garda près de lui, la réservant pour Henri, son second fils, né en 1491. Les fiançailles, célébrées dès le 25 juin 1504, ne furent suivies du mariage que le 11 juin 1509, deux mois après que Henri VIII eut succédé à son père. Le nouveau roi avait dix-huit ans ; la reine, vingt-quatre. Ils eurent trois fils et deux filles, tous morts en bas âge, à Texception de Marie, née à Greenwich, le 18 février 1516. On sait que les scrupules de Henri VIII sur

2 BMFANCE D'ELISABETH

Elle ne put à son tour combler les désirs de son époux. Il attendait un fils : amère fut sa déception. Ce roi, qui faisait tout trembler, tremblait lui-même à Tidée de ne pas laisser d*hérilier mâle et de léguer un jour à son royaume le trouble, la guerre civile. Sans doute on ne peut qu'approuver cette sollicitude patriotique; et les récents panégyristes de Henri VIII en ont tiré bon parti en sa faveur. Mais irons-nous, à leur exemple, nous apitoyer sur ce pauvre roi à la recherche d'un fils, réduit à se défaire de ses femmes parce qu'elles ne lui en donnent pas, se déchirant ainsi le cœur de ses propres mains, et, tout le premier, victime (dans la personne d'autrui toutefois) des cruelles nécessités du salut public ?

En tout cas, la fortune d'Anne Boleyn s'éclipsa bientôt. Le maître fut-il trop pressé de désespérer quant à l'affermissement de l'ordre de succession ? Ou bien, une lumière inattendue et terrible l'éclaira-t-elle sur la vie de désordre qu'aurait menée Anne, avant et depuis leur mariage ? Toujours est-il que, coupable ou non d'adultère, plus encore, d'inceste avec son frère, lord Rochford, la perte de celle pour qui l'on avait brisé avec l'Eglise romaine fut résolue. Un jour, dans ce même palais de Greenwich, théâtre jusque-là de spectacles bien différents, le roi étant à une fenêtre, on vit la reine s'approcher en suppliante. Des deux mains, elle lui tendait la petite Elisabeth, âgée de moins de trois ans. Lui, les regards fixés obstinément au dehors, le geste irrité et contenu, le visage inexorable, la congédia (mai 1536). Peu d'heures après, les témoins atterrés de

la légitimité de son mariage avec la veuve de son frère^ et sur la colère céleste dont il prétendait voir les marques dans la mort de leurs enfants, ne lui vinrent qu'après qu'il se fut épris de la brillante Anne Boleyn (née en 1507) et que celle-ci eut opposé une ferme résistance à ses poursuites. Il commença les démarches pour son divorce avec Catherine en 1527, expulsa cette dernière de la cour en juin 1529, épousa secrètement, le 25 janvier 1533, Anne, qui, depuis plusieurs années, ne le quittait plus, et rejeta définitivement l'autorité du Saint-Siège (mars 1534), au moment même où, à Rome, le pape Clément VII déclarait légal et valide le mariage du roi d'Angleterre avec Catherine d'Aragon.

celte scène entendaient le canon de la Tour annoncer que la porte des grands criminels d'État, « la porte des Traîtres, » s'ouvrait pour recevoir par la Tamise un captif de haut rang. C'était la malheureuse disgraciée, désormais la proie du bourreau *.

L'archevêque de Gantorbéry , Thomas Cranmer , s'était enorgueilli d'être l'un des principaux meneurs du divorce de Henri VIII avec Catherine d'Aragon et de la rupture avec la papauté ; quelques mois après, le parrain de l'enfant, à laquelle il eut encore l'honneur d'administrer le sacrement de confirmation, après que l'évêque de Londres eut donné le baptême. Avec le même empressement (17 mai 1536), il passa la sentence qui, en déclarant que le deuxième mariage du roi avait toujours été nul et invalide, frappait Elisabeth d'illégitimité, bien que le roi la reconnût pour sa fille, et conséquemment la rendait incapable de succéder.

La pauvre enfant, sans mère et plus à plaindre que si elle avait été aussi orpheline de père ', fut reléguée au château de Hunsdon ^, avec sa dame gouvernante, lady Marguerite Bryan,

1. Joseph Stevenson, Calendar foreign Elizabeth^ 1558-1559, p. 527. Ces détails sont tirés d une pièce découverte par M. Stevenson. C'est une lettre d'un protestant, le docteur Alexandre Aies, à Elisabeth, en date du !•' septembre 1559. La séparation de Greenwich s'est accomplie sous ses yeux. Il veut prouver à la fille d'Anne Boleyn que sa mère se serait perdue par sainteté, c'est-à-dire que, amie et protectrice des réformés, elle aurait été la victime des catholiques, qui, prenant le prétexte des mœurs, se seraient vengés ainsi et de la rupture avec Rome et du goût qu'on lui supposait à elle-même pour la réforme allemande. Anne Boleyn fut exécutée le i 9 mai 1 536. Son frère lord Rochford et quatre autres de ses complices prétendus Tavaient précédée de deux jours au supplice. Catherine d'Aragon ne fut pas témoin du terrible ch&timent de sa rivale. Elle avait succombé à la maladie et au chagrin le 8 janvier de la même année, dans le manoir de Kimbolton, sa prison plutôt que sa résidence (comtA de Huntingdon).

2. Jos. Stevenson, Calendar foreign^ 1558-1559, préf., p. x. Nous ne pouvons rendre qu'imparfaitement l'expression énergique de l'écrivain anglais : « motkerless and worse than fatherless, . . »

3. Hunsdon, sur une colline, à une trentaine de milles au nord de Londres, dans le comté de Hereford, avait une réputation de salubrité. Henri VIII y avait b&ti cette maison.

femme de sir Thomas Bryan , parent d'Anne Boleyn. Cette dame Tavait reçue à sa naissance ; elle la joignit à la fille déshéritée de Catherine d'Aragon et de Henri VIll, Marie; qu'elle avait déjà sous sa charge.

Laissée dans un abandon inhumain et sordide, l'innocente créature manquait de tout. Lady Bryan écrivit une lettre pressante à Thomas Gromwell, l'un de ces docteurs dont la fonction était de préparer les hautes œuvres du roi, en attendant qu'euxmêmes servissent de pâture à sa cruauté. Pour le moment, il était chancelier de l'Echiquier, lord du sceau privé, vicaire général de l'Église d'Angleterre.

« Milord, disait-elle, je vous présente mes devoirs très-humblement. Je me recommande à Votre Seigneurie, en vous suppliant de m'accorder votre bienveillance dans la plus grande nécessité où je me sois jamais trouvée. Car il a plu à Dieu me prendre, à ma grande affliction, ce qui était ma plus grande consolation en ce monde. Que Jésus ait pitié de son âme M Et à présent je suis sans appui , comme une créature abandonnée, sauf la grande confiance que je place dans Sa Grâce le Roi et dans votre bonne Seigneurie. C'est en vous que je mets tout mon espoir de consolation ici-bas ; et je vous prie instamment de voir à ce que je puis faire.

« Milord, la dernière fois que Votre Seigneurie vint ici, il vous plut me dire que je ne devais pas douter de Sa Grâce, ni de Votre Seigneurie, parole qui m'apporta plus de consolation que je ne saurais l'écrire. Dieu le sait. Et à cette heure, c'est elle qui m'enhardit à vous exposer mes faibles idées. Milord, à la naissance de Sa Grâce lady Marie , il plut à Sa Grâce le Roi de m'en nommer dame maîtresse et de me créer baronne ; et ainsi, j'ai été gouvernante des enfants que Sa Grâce a eus depuis.

«Maintenant, voici que milady Elisabeth est déchue du rang où

1. Lady Bryan n'ose risquer qu'une rapide allueion à son infortunée parente.

elle était d*abord ; quel est son rang aujourd'hui? Je ne le sais que par ouï-dire. Je ne sais donc quel ordre établir pour elle, pour moi, pour les siens placés sous mon autorité, c'est-à-dire ses femmes et ses serviteurs. Je vous supplie d'être bienveillant pour milady et pour ses gen's; qu elle puisse avoir quelques vêtements : car elle n'a ni robe, ni manteau, ni jupe, ni linge d'aucune sorte, ni chemises de jour, ni bonnets, ni manches, ni efTets de nuit, ni corsets, ni mouchoirs, ni coiffes, ni béguins. Sa Grâce a besoin de tout cela. J'ai fait durer tant que j'ai pu ; mais, sur ma parole, je ne saurais aller davantage. Je vous en supplie, milord, voyez à ce que Sa Grâce reçoive ce qui lui est nécessaire : vous le ferez certainement. Veuillez aussi, mon bien bon lord, me mettre par écrit comment je dois me gouverner; et quel est le bon plaisir de Sa Grâce le Roi, et le vôtre, afin que je m'y conforme |)onctuellement. j>

Vers la fin de cette lettre, dont l'humilité douloureuse et l'angoisse peignent en traits frappants l'abattement d'une famille tout à l'heure si superbe, soudainement fauchée par le glaive, la gouvernante cherche à émouvoir chez le despote quelque fibre paternelle. « Dieu sait, dit-elle, que si lady Elisabeth est un peu difficile dans le moment et plus volontaire que de raison, c'est que la dentition est pénible et lente. Aussitôt les grosses dents percées, elle sera toute autre, avec l'aide de Dieu ; et assurément le roi trouvera en elle une grande consolation. Car, d'enfant si heureusement douée, je n'en vis jamais de ma vie. Jésus la conserve ! Si, pour un jour ou deux, dans une circonstance solennelle ou toute autre, il plaît à Sa Grâce de la produire en public, je réponds de m'arranger de manière qu'elle fasse honneur au roi et à elle-même i. »

On voit encore dans la même lettre que la très-petite cour de

1. Miss Agnès Strickland, Elizabeth, p. 7-9. Le texte complet, saus date, est dans EUis, Original letters^ Ulustrative of english Histoi^^ 2^ série, t. II, p. 78-83. Bumet dit bien à tort que Henri VIII élevait sa fille à la cour avec toute la sollicitude et la tendresse d'un père. Hisiory of ihe Reformation ofthe Churck of Efigland, t. I, p. 199, Londres, 171 5.

Hunsdon, toute trempée de larmes et de sang, avait ses compétitions et ses intrigues. Un M. Shelton , parent plus proche d'Anne Boleyn, et, à ce qu'il semble, administrateur du château, déclara un jour qu'il était le maître de la maison et qu'il entendait qu'Elisabeth dînât et soupât régulièrement dans la salle d'apparat. Mais la sage gouvernante sut l'en empêcher : incident peu digne d'attention, si l'on ne songeait à la profondeur et à la persistance des impressions premières chez l'enfant. Dès qu'elle put lier ensemble quelques idées, Elisabeth apprit de Mme de Bryan qu'elle devait s'observer. Dans une situation toujours incertaine et sur le qui-vive, elle fut, pour ainsi dire, pétrie de prudence et de circonspection. Cet empire sur soi-même est l'un des traits essentiels de son caractère.

Le sort de Marie, commensale, comme nous le disions tout à l'heure, du château de Hunsdon, empirait ou s'améliorait à l'inverse des vicissitudes d'Elisabeth, Agée de dix-sept ans et demi à la naissance de sa sœur, elle avait été tenue séparée de la cour, avec interdiction de s'en approcher de plus d'une distance marquée *. Elle avait reçu aussi défense de prendre le titre et le rang de princesse de Galles, et ordre de reconnaître l'un et l'autre à l'enfant nouveau-né. Sur son refus d'obéir à des injonctions qu'elle regardait comme un redoublement d'outrages à sa mère toujours existante, Henri VIII, transporté de fureur, après avoir agité, à ce qu'on a cru, le dessein de la faire mourir en public, s'était borné cependant à dissoudre sa maison et à lui signifier de nouveau le vice de sa naissance, avec déchéance de ses droits d'héritière. Enfermée alors, à l'instigation d'Anne

1. Thomas Heywood : Elisabeth (TAngleten^e ; sa vie et ses peines pen» fiant sa minorité de son berceau à so7i avènement (Englajids Elizabeth : her life and troubles, during her minoritie from the cradle to the Crowne). Cambridfjjc, 1632, in-12, p. 28. Historien presque contemporain d'Elisabeth, il a recueilli la tradition immédiate avec un naïf enthousiasme dépourvu de toute critique. Il n'en est que plus précieux, aujourd'hui surtout que Ton est en mesure de faire beaucoup mieux la. part de la vérité et do rorreur dans la légende de la grande reine.

Boleyn, sous le même toit qu'Elisabeth, obligée de céder le pas, narguée à tous les moments de sa vie dans son pauvre état de maison, par le faste qu'on déployait autour du berceau de celle qui la dépossédait, elle se vit resserrée avec une telle rigueur que, deux années durant, elle resta privée des moyens d'écrire; vengeance plus odieuse encore, on lui refusa la triste consolation d'aller recevoir les adieux et la bénédiction de sa mère expirante * .

A la catastrophe d'Anne Boleyn, ce fut le tour d'Elisabeth d'être dégradée du nom et de la dignité de princesse héritière. Cette fois, l'emploi de tout autre terme que celui de sœur fut interdit à Marie *. Anne Boleyn, la veille du supplice, avait eu des remords. Elle conjura lady Kingston, femme du lieutenant de la Tour, de se rendre près de Marie et de lui demander pardon du mal qu'elle lui avait fait. Dès loi*s, des jourâ moins durs devaient se lever pour la fille de Catherine d'Aragon. Mais à quel prixl Délivrée de son ennemie, elle s'enhardit à demander de rentrer en grâce près de son père 8. Elle eut souhaité réserver, catholique, sa conscience; fille, la mémoire de sa mère. Mais après une correspondance animée avec Cromwell, ministre des colères calculées du maître, elle plia sous les menaces et les injures de ce méprisable parvenu et signa un acte par lequel elle reconnaissait la souveraineté du roi dans l'État,

1. Madden, Privy Purse Eocpenses of the prhicess Mary^ p. liv-lx v {Dépenses personnelles de la pnncesse Maiie),

2. On voit pourtant, par ses comptes de dépenses, qu'elle continua eu «on particulier de donner à Elisabeth le titre de Grdce^ équivalent à celui de princesse. Madden, p. 10, 42, 50, 66...

3. Elle s'adressa d'abord à Thomas Cromwell, en qualité de premier secrétaire du roi : « 3e vous aurais sollicité dès longtemps de vous employer pour moi près de Sa Grâce le roi, mon père, & m'obtenir sa bénédiction et sa bienveillance. Mais j'avais compris que personne n'oserait parler en ma faveur tant que vivrait cette femme, qui maintenant n'est plus et à qui je prie Dieu de pardonner dans sa grande miséricorde. A présent qu'elle n'est plus, je me permets de vous écrire, vous ayant toujours regardé comme l'un de mes amis principaux... Hun3don,26 mai 1536. » Dodd, Ckurch Histonj of England, Append., p. clxvii. — Lingard, Histoire d! Angleterre,

en s*y soumettant sans réserve; sa suprématie spirituelle sur TEglise d'Angleterre ; enfin, la nullité du mariage dont elle était issue, mariage entaché d'inceste et d'illégalité, d'après les lois divines et humaines * .

Le calice vidé, il lui fut permis d'entrer en correspondance avec son père, de le remercier de sa gracieuse clémence, de sa pitié miséricordieuse, etc.; mais, le trait est honorable, tout en subissant ce martyre d'humiliation, dont la cause première était Anne Boleyn, elle n'avait pas de fiel pour l'enfant, la veille encore sa rivale, et dont la splendeur l'avait accablée par le plus amer des contrastes. Loin de là, eUe plaida généreusement, près de leur tyran commun, la cause de l'orpheline. « Ma sœur Elisabeth, disait-elle en finissant une de ses lettres (Hunsdon, 21 juillet 1536), est en bonne santé; grâces en soient rendues à Notre-Seigneur! c'est une enfant docile, qui, je n'en doute pas, donnera dans l'avenir des sujets de satisfaction à Votre Altesse, comme le sait le Dieu tout-puissant ^. »

On ne voit pas qu'Elisabeth ait été admise à paraître en public avant le baptême de son frère Edouard, ce fils tant désiré, que Henri VIII reçut de Jeanne Seymour, sa troisième femme, mais dont la naissance coûta la vie à la jeune mère '. Au baptême, Marie, qui le tint sur les fonts, mena sa sœur par la main ; celle-ci, de son côté, acquitta la parole de lady Bryan, en témoignant un scrupuleux respect des convenances. Étrange bigarrure de fêtes et d'immolations : pour épouser celle qui fut mère d'Elisabeth, Henri avait chassé du palais la mère de Marie ; pour épouser celle qui venait de lui donner un fils, il avait tué la mère d'Elisabeth ; et, chaque fois, flétri ses filles de la tache de bâtardise. Maintenant, l'une et l'autre servaient d'orne-

1. 26 juin 1536. Dodd, Church History of England^ Append., p. clxxx.

2. Dodd, id., ib,, p. CLnxiii. Miss Agnès Strickland, Vies des reines (TÀngletetTe, Marie, p. 506. Lives of the queens of Hngland,

3. Edouard naquit le 12 octobre 1537 et fut baptisé trois jours après. Jeanne mourut le 12» jour de ses couches.

ments à la triomphatrice du jour ; et celle-ci, faut-il la plaindre qu'une mort prématurée l'ait saisie dans sa gloire de l'enfantement?

Adouci par TefTet du temps, le père daigna s'intéresser de loin à ses deux filles. En décembre 1539, le chancelier Wriothesley vint de sa part les visiter au château de Hertford et leur porter « sa bénédiction ». Elisabeth remercia humblement; elle s'informa des nouvelles de Sa Majesté, avec la gravité d'une personne de quarante ans, selon les expressions du chancelier dans son rapport. Il ajoute : « Si on ne l'élève pas plus mal qu'il n'y paraît dès maintenant, elle se fera autant d'honneur qu'il convient à la fille de son père ; le Seigneur le conserve longtemps * I » Elle n'avait que six ans. Il est fort remarquable que, dès ces tendres années, nul ne l'approchât sans être frappé de ses heureuses dispositions.

Les femmes qui se succédaient si rapidement dans les noces royales, Anne de Glèves, la quatrième (6 janvier 1540), Catherine Howard, la cinquième (8 août 1540), prenaient plaisir à la gentillesse de l'orpheline. Catherine, à titre de parente, car elle était cousine germaine d'Anne Boleyn, lui assigna une place d'honneur à son banquet nuptial, suivi de près par les pleurs et les grincements de dents. La malheureuse reine subit la fatalité des traditions de sa famille. Moins de deux ans après avoir pris la place d'Anne de Clèves, à qui du moins il n'en coûta qu'un divorce, elle périt sur l'échafaud, accusée d'adultère, comme Anne Boleyn (13 février 1542). Il se trouva une sixième femme, Catherine Parr, veuve de lord Latimer, assez hardie pour se risquer dans la caverne du lion (1543), assez adroite pour apprivoiser le monstre et lui survivre. Bonne d'ailleurs, sensée, instruite, cette reine de la dernière heure voulut avoir près d'elle l'enfant dont chacun disait que Dieu, qui l'avait ornée

1. Dodd, Append., p. clxxxvii. — Miss Agnès Strickland, Elizabethr p. il.

40 ENFANCE D'ÉLISABETU

de dons si rares, la réservait certainement pour de brillantes destinées.

Elisabeth et son frère, entre lesquels la différence d*âge était seulement de quatre ans , vivaient et s'instruisaient ensemble. On leur inculquait ofQciellement, en religion, le symbole hybride de leur père, ce symbole contre lequel leur sœur ainée s'était raidie en vain. Tout le monde sait que Henri VIII, quoiqu'il eût brisé le lien d'obédience avec Rome, prétendait rester ferme dans l'orthodoxie catholique. Il se parait toujours de son titre de Défenseur de la foi, que Léon X lui avait décerné avec des espérances bien différentes, alors qu'il rompait des lances contre Luther. Subtilement sanguinaire, il punissait du dernier supplice comme traître quiconque correspondait avec le pape ; et il égalait la rigueur de l'Inquisition dans la poursuite du crime d'hérésie.

On commençait aussi pour les deux enfants la forte éducation intellectuelle en usage à cette époque. Heywood, historien de la jeunesse d'Elisabeth, a laissé une jolie peinture de ces temps d'innocence. « Ils avaient tous deux tant d'ardeur et d'intelligence, que, dès l'aube, ils demandaient leurs livres. Si bienvenue était l'heure matinale, qu'on aurait cru qu'ils s'étaient refusés au sommeil de la nuit, pour le plaisir de penser aux leçons du lendemain. Quelles espérances encore ne donnaient pas les inclinations du jeune prince et de la pieuse vierge, lorsqu'ils employaient les premières heures du jour à la prière et autres exercices religieux, soit la lecture de quelque histoire de l'Ancien Testament, soit l'explication d'un texte du Nouveau ! Le reste de la matinée, si l'on excepte le temps du déjeuner, ils apprenaient de leurs maîtres les langues, les arts libéraux, ou la morale, ou autre chose, par des extraits tirés des auteurs les plus propres à l'éducation des princes. Alors, si le prince était appelé au dehors pour quelque utile exercice de son âge (car l'étude sans l'action du corps amollit), elle, dans sa chambre, prenait son luth ou la viole; et, quand elle en avait assez, elle

«'appliquait à des travaux d'aiguille. Tel était le cercle de leur vie ; et Dieu, le centre de toutes leurs actions *. »

A dix ans, une circonstance inexpliquée attira sur Elisabeth une rude disgrâce. Osa-t-elle résister au tyran fantasque de sa famille et du royaume? Le nom de sa mère, sorti de ses lèvres, alla-t-il à l'improviste frapper l'oreille et vibrer dans la conscience du meurtrier? Toujours est-il qu'elle fut chassée brusquement de la cour et, une année durant (1543-1544), exclue de la présence du roi et de la reine. Celle-ci toutefois , fidèle à ses bons sentiments, obtint le pardon de la petite criminelle , lorsque Henri VIII, en guerre avec François I*', faisait le siège de Boulogne. On a encore la lettre en italien par laquelle Tenfant invoquait l'aide de sa protectrice, n'osant pas s'adresser directement au roi : « La fortune ennemie, envieuse de tout bien et troublant toujours les affaires humaines, m'a privée une année entière de votre très-illustre présence, et, peu satisfaite encore, m'a ravi de nouveau le même bien, chose insupportable pour moi, si je n'avais l'espoir d'en jouir bientôt. Dans mon exil, j'ai bien connu que la clémence de Votre Altisse s'est préoccupée de ma santé avec autant de soin et de sollicitude que Sa Majesté le Roi lui-même. Aussi je me sens obligée non-seulement à vous obéir, mais à vous révérer avec un amour filial, surtout que j'apprends que votre très-illustre Altesse ne m'oublie jamais dans ses lettres à Sa Majesté le Roi. C'était à moi à vous en solliciter, car jusqu'ici je n'ai pas osé lui écrire à lui-même. C'est pourquoi je viens prier votre excellente Altesse, lorsque vous écrirez à Sa Majesté, de me recommander à elle, toujours avec prière qu'elle me donne sa douce bénédiction ; et sembla-

1. Jo9. Stevenson, Calendar foreign^ 1558-1559, préf., p. xu. Heywood, p. 31, 32. L'auteur continue par ces mots, où il mélange bizarrement la mythologie et le christianisme, comme on le faisait souvent : « Ab Jove principium; ils commençaient avec Dieu, et il était toujoiu-s avec eux, de sorte qu'en peu de temps ils avancèrent beaucoup dans les langues et les arts. » Puis il cite des vers latins dans lesquels le frère est appelé un Phénix, et la sœur une autre Pallas.

blement, je supplie Notre-Seigneur de lui envoyer le meilleur succès et la victoire sur ses ennemis, afin que Votre Altesse et moi nous puissions nous réjouir le plus tôt possible de son heureux retour. De même, je prie Dieu de conserver Votre Altesse, dont je baise humblement les mains et à la bonté de laquelle je m*abandonne et me recommande. — Votre très-obéissante fille et très-fidèle servante, Elisabeth. — Saint-James, 31 juillet 1544 *. »

La reine s'acquitta de sa médiation accoutumée auprès du roi, qui daigna, par une lettre du 8 septembre suivant, envoyer sa bénédiction à tous ses enfants* : d où Elisabeth put conclure, par voie de raisonnement, qu'enfin elle était pardonnée.

Pendant son exil, comme elle disait, elle avait traduit en anglais le Miroir de Vâme pécho^esse, ouvrage de Marguerite de Valois, sœur de François l". Dans les derniers mois de 1544, elle rofFrit à sa belle-mère, avec une dédicace où elle s'excusait d'un travail « tout imperfection et incorrection ». Elle avait reproduit, disait-elle, la suite des pensées, aussi bien que la capacité de son simple esprit et son faible savoir le permettaient; mais elle n'ignorait pas que « cela était informe en beaucoup d'endroits, et que rien n'avait été fait comme il aurait fallu ». »

Cette manière d'exprimer la reconnaissance devait plaire à Catherine Parr, si bonne protestante, qu'elle osa disputer un jour contre l'orthodoxie du théologien et bourreau couronné. Une opportune et fine rétractation dissipa l'orage qui s'amassait contre elle.

Elisabeth avait repris la vie en commun avec Edouard. On les sépara de nouveau en décembre 1546, pour envoyer l'une à

1. Miss Agnès Strickland, Elizabeth, p. 16, 17, d'après les Royal Letiers de Wood et la bibliothèque Bodléieiine. Probablement, le mattre d'italien avait aidé à tenir la plume ; mais on aperçoit déjà dans cette lettre la manière prétentieuse qui marquera le style d'Elisabeth.

2. EUis, !" série, t. II, Lett. CXLVIII, p. 130. Du camp devant Boulogne.

3. Jos. Stevenson, Calendar foreigUy 1358-1539, préf., p. xvi-xxvii.

Enfield, Tautre à Hertford ^ Afin d'adoucir le chagrin d'Edouard, elle lui proposa de correspondre ensemble. Il répondit ; « Le changement de place, très-chère sœur, ne me chagrine pas tant que la séparation. Mais rien maintenant ne peut m'être plus agréable que vos lettres. J'y tiens surtout, parce que c est vous qui avez commencé la première cette correspondance et m'avez provoqué à vous écrire. Je vous remercie très-cordialement de votre tendresse et de votre empressement; je vais me démener de mon plus fort, afin que, si je ne peux pas vous surpasser, je vous égale au moins en amitié et en soins attentifs. Je me console dans mon chagrin par l'espérance de vous revoir bientôt, pourvu que de mon côté ou du vôtre il ne survienne pas d'accident '. »

Peu de temps après, le comte d'Hertford, oncle d'Edouard, et sir Anthony Browne venaient le chercher, et le conduisant secrètement à Enfield, chez sa sœur, leur annonçaient que leur père avait cessé de vivre dans la nuit du 27 au 28 janvier 1547. Les deux enfants pleurèrent si amèrement, qu'ils tirèrent des larmes à l'assistance.

Le 31, le jeune roi de dix ans, Edouard YI, partit pour Londres. Installé à la Tour, selon la coutume, il y fut proclame roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi, et sur terre chef suprême de l'Église d'Angleterre et d'Irlande.

Il n'oublia pas l'aimable compagne de ses études. Elle lui avait écrit une lettre de condoléance; il lui répondit : « Il n'est pas besoin que je vous apporte des consolations, très-chère sœur : car votre savoir vous apprend ce que vous devez faire ; votre prudence et votre piété vous font mettre en pratique ce que votre savoir vous apprend. » Suivaient des réflexions sur ce

1. Enfield, à dix milles au nord de Londres, dans le Middlesex : Hertford, dans la même direction, à vingt et un milles de la capitale (comté de Hertford).

2. Miss Agnès Strickland, Elizabeth^ p. 19 ; John Strype, Historical memorials chiefly ecclesiastical,.. under the reign and influence of king Edward Vly t. II, supplément, p. 165.

que la mort nous fait passer des misères de ce monde à une vie meilleure, que la sagesse doit vaincre la nature, le courage modérer les émotions, si Ton veut porter dignement le nom de chrétien, etc. « Au reste, continuait-il, votre lettre m'a charmé et par les pensées élégantes qu'elle renferme, et parce que j*y vois avec quelle égalité d'âme vous avez supporté la mort de notre père ^ »

De tout autre que le naïf écrivain, ce dernier compliment ressemblerait à une épigramme un peu vive. Mais comment blâmer beaucoup la fille d'Anne Boleyn, si elle mit quelque promptitude, la première émotion passée, à recouvrer Téquilibre de ses facultés et Télégance de sa diction? C'est comme belle-fille de Catherine Parr qu'elle va se montrer sous un jour beaucoup moins avantageux. En même temps, après les crises de ses premières années, dont elle a été le jouet en quelque sorte inconscient, vont commencer les grandes et redoutables épreuves, intéressantes à la fois comme aventures dramatiques et comme préparation d'un règne fameux.

1. Minime opus est mihi te consolari, charissima soror, quod eruditione tua cognoscis quid sit faciendum, prudentia vero et pietate tua, quod eruditio docuit te cognoscere facto prsestas... Prœterea literœ tuœ mihi aduiodum arridebant, tum quod in illis élégantes sententise continentur, tum quod ex illis sentio te sequo consuluisse animo mortem patris nos tri. » EUis, !'• série, t. II, Lettre CLVIII, p. 143, et Strype, t. II, supplém., p. 168.

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