‹ La jeunesse d'Elisabeth d'AngleterreChapitre 80 sur 133 · Bedinfg. Pap,j p · texte numérisé non relu

Bedinfg. Pap,j p

ELISABETH A WOODSTOCK (suite)

L'événement destiné à exercer une influence décisive et favorable sur le sort d'Elisabeth venait de s'accomplir à la cour, La reine, après la longue attente que nous savons, s'était enfin unie au prince d'Espagne *. Philippe, parti de La Gorogne au commencement de juillet, avait débarqué à Southampton. Son mariage avec la reine fut célébré, le 25 juillet 1554, à Winchester, siège de l'évêché de Gardiner, par Gardiner lui-même*.

Après tant de colères, les Anglais y applaudirent. L'époux, guidé par un long mémoire de Renard sur la conduite à tenir dans ce pays étrange et difficile, se rendit populaire peu à peu ^.

1. Les retards de Philippe, provenant de sa lenteur de caractère autant que de la difficuUé de rassembler l'argent nécessaire, n'avaient pas moins pesé à l'Empereur qu'à la reine. Le 1" juin 1554, Marc-Antoine Damula, ambassadeur de Venise près la cour impériale, écrivait au doge et à la seigneurie que Charles-Quint avait été mcdade, parce que pendant quelque temps il avait été sans nouvelles d'Espagne. Calendar Venetian, par M. Rawdon Brown.

2. La correspondance de Renard, cette source si précieuse, finit, dans le Manuscrit du Record Office^ au 15 juin 1554. Mais elle se continue, quoique avec moins d'abondance, dans les Papiers cTÉtat de Granvelle.

3. Les ambassadeurs impériaux à Charles-Quint, sans date (Winchester, 26 ou 27 juillet 1554). C'est Renard qui tient la plume : « Ne scaurions

La question religieuse, dont s'étaient tant tourmentés, Gardiner pour en presser le règlement, FEmpereur pour le retarder, se résolut en quelque sorte d'elle-même. Quatre mois après le mariage, le vote unanime du Parlement restaura le catholicisme et l'autorité du pape, représenté par le cardinal Pôle, légat à latere (30 novembre 1554, 4 janvier 1555). Nulle résistance ne s'éleva. Une grande partie des classes inférieures, surtout dans le nord, étaient attachées à l'ancienne religion, qu'elle» avaient défendue deux fois les armes à la main, lors du schisme de Henri VIII et lorsque le gouvernement d'Edouard VI avait imposé au royaume le culte protestant. Chez les hautes classes, beaucoup de familles étaient foncièrement catholiques et demeurèrent telles longtemps encore sous le règne d'Elisabeth. D'autres, absolument indifférentes lorsqu'il s'agissait d'évoluer de l'orthodoxie catholique au schisme, du schisme à l'hérésie, de l'hérésie au catholicisme, ne considéraient que deux choses, le bon plaisir du prince et leur intérêt particulier. En suivant les passions du souverain, elles avaient fait main basse sur les biens et les rentes du clergé. Conserver intacte leur part de butin, tel était le fond de leur credo. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli, successeur de Giacomo Soranzo, a dit ; « Généralement parlant, l'on peut être assuré * que, chez les Anglais, l'exemple et l'autorité du souverain sont tout, et que la religion n'est estimée que pour autant qu'elle inculque au sujet ses devoirs envers le prince. Ils vivent comme il vit ; ils croient comme il croit ; ils obéissent à ses ordres, non sous l'impulsion

exprimer par cestes (ces lettres) la bonne grâce que Son Altèze a représenté en tout et partout; Valant préadvertie que, comme ce royaulme est populaire, aussy convient-il accarasser le peuple, pour contenir Tambition et inconstance de la noblesse. » Papiers d'État de Granvelle, t. IV, p. 278. Il se rencontra pourtant des épines. Renard, fin d'août : « Il y aura bien affaire d'accorder les Espaignolz avec les Angloys; » 1% faute du langage ; les anglais abhorrissans les étrangers, en ayant volé beaucoup au débarquement et sur les chemins ; le j^oint de la religion rend les hérétiques pires ; les Français ne dorment en pratiques, Pap. d'État, t. IV, p. 293.

1. Il y a dans l'exposé : Votre Altesse peut être assurée ^ Tambassadeur s'adressant au doge.

intime d'aucun sentiment moral, mais par la crainte d'encourir son déplaisir, et ils se feraient tout aussi bien juifs ou mahométans, seJon ce que le prince s'aviserait d'adopter et d'exiger. Bref^ ils s'accommoderaient de n'importe quelle religion, mais surtout de celle dont ils espéreraient le plus de licence et profit *. » Les Anglais ne se passionnèrent et ne se fixèrent sur la question religieuse que du moment où elle parut impliquer la question d'indépendance nationale. Le patriotisme fit leur doctrine. Ceci arrivera dans les derniers temps de Marie. Mais, en 1554, ce fut assez qu'une bulle du pape Jules III rassurât les possesseurs de biens ecclésiastiques, pour que la religion romaine se relevât officiellement de ses ruines, comme par enchantement.

Marie, en faisant répondre par le Conseil, à sa sœur (7 août 1554), qu'elle allait examiner sa supplique, se réservait naturellement d'en délibérer avec son nouvel époux. Or, au lieu d'un ennemi, Elisabeth trouvait chez son beau-frère un ami. Il s'en fallait, en eff'et, qu'il partageât les dispositions rigoureuses de son père contre elle, encore moins la haine furieuse de Renard. Ses motifs, à cette époque, n'ont pas été expliqués, si ce

1. Rapport de Michieli à la seigneurie de Venise en 1557, dans Ellis, Original Letters, 2« série, t. II, p. 239. Michieli séjourna près de la reine d'Angleterre de 1554 à 1357. Edouard Grant, dans son Di'icours sur la vie et la mort de Roger Ascham, discours dédié à la reine Elisabeth en 1576^ défend son ancien maître contre le reproche d'avoir varié en religion et de s'être fait catholique sous Marie ; il donne ce motif que, appelé pour servir le prince, Ascham a été obligé moins de céder au temps que d*obéir au prince et de servir TÉtat. « Ira-t-on l'accuser d'inconstance en religion parce qu'il a obéi au prince ?... Appellerons-nous vacillant dans ses opinions un homme qui servit alors, malgré lui, son époque, l'État et le prince ? >» (Roger Ascham' s Works, t. III, p. 334, 335, édit. 1864.) John Aylmer faisant l'éloge de la conduite d'Elisabeth dans les affaires religieuses, par opposition à Marie : « Remarquez ses commencements, et comparez-les avec d'autres. Elle arrive comme un agneau, et non comme un lion; comme une mère, et non comme une marâtre. Elle ne s'élance pas du premier pas pour violer et briser la loi existante, pour exciter son peuple à changer ce qu'il aime, avant d'y avoir pourvu par la loi. >» (Strype, t. III, p. 483.) Ainsi, la maxime, c'est que le prince a le droit légal de régler la religion de l'État.

n'est peut-être sa douceur de caractère dans sa jeunesse. Quant à la reine, dès avant son mariage, elle avait eu la pensée de la mettre en liberté, mais en l'éloignant du royaume, en l'envoyant en Belgique, à Bruxelles, près de la reine de Hongrie, Marie, sœur de l'Empereur *. Philippe, plus généreux encore, mit en balance si l'on ne lui rendrait pas la liberté immédiatement 2.

Gela consumait des délais, parce que la promptitude n'était pas dans le tempérament du roi. Elisabeth, cependant, trouvait le temps long. Deux jours ne s'étaient pas écoulés depuis la réponse du Conseil, qu'à l'une de ses promenades : « On ne se hâte guère, dit-elle à Bedingfeld, de répondre aux demandes que j'adresse ; et je sais qu'il en est toujours ainsi dans les affaires, quand personne n'est chargé du mandat de presser assidûment la réponse. Permettez-moi de dépêcher un de mes serviteurs. » BedingMd répondit que cela ne se pouvait pas. « Alors, répliqua- t-elle, je suis dans un merveilleux désavantage, car je sais qu'une femme est reçue à solliciter en faveur de son mari; un parent, un ami, un serviteur, pour ceux des leurs qui se trouvent dans le cas où je suis; cela ne se refuse jamais. » Le gouverneur essaya de lui faire prendre patience '.

Quant à lui, il n'en avait plus guère. Le même jour, il écrivait à l'évêque d'Ély et le conjurait, mais en vain, d'employer son crédit à le faire relever de sa fonction. Elisabeth le harcelait. Elle voulait qu'il écrivit au lord chambellan pour avoir une réponse, puisque, disait-elle, il était scrupuleux au point de ne lui permettre ni d'écrire elle-même, ni d'envoyer sa lettre par tel de ses domestiques que son service n'astreignait pas à une

1. Renard à Charles-Quint, Richmond, 9 juin 1554. Maii. Rec. Off.^ t. II. Du même au même, premiers jours de juillet 1554. Papiers d'État de Granvelle, t. IV, p. 276.

2. Renard à Charles-Quint, fin d'août 1554, dans les Papiers (fÉtat de Granvelle, t. IV, p. 293, 294.

3. Bedingfeld au Conseil, Woodstock, 16 août 1554. Bediyigf. Pap., p. 205. Cela se passait le vendredi 9 août, deux joiurs après la première réponse du Conseil.

présence continue. Voilà pourquoi sa supplique demeurait sans réponse ; elle était bien sûre, reprenait-elle, que le lord chambellan rirait dans sa barbe, quand il saurait jusqu'où il poussait la manie du scrupule. « J'aime mieux, répliqua-t-il, m'exposer au risque de votre déplaisir en ceci, que de pécher par présomption. »

Cependant Marie avait exprimé, dans sa lettre du 25 juin, le vœu qu'il plût un jour au Seigneur d'instruire Elisabeth sur ses devoirs envers elle. Elisabeth avait elle en vue d'accomplir cette parole et d'en tirer les fruits qu'elle semblait contenir, quand, le dimanche 26 août, elle se confessa à son aumônier pour recevoir la communion, selon la liturgie catholique? Elle appela Bedingfeld , M. Thomew et la principale des femmes de la reine *. Ils s'agenouillèrent respectueusement devant elle, ignorant ses intentions. Alors, elle protesta à haute voix que jamais de sa vie elle n'avait rien fait ni rien projeté qui fût susceptible de mettre en danger la personne de la reine ou l'Etat, aussi vrai que Dieu, en la miséricorde de qui elle se confiait, était son juge. Après ces mots, elle reçut l'hostie *.

Bedingfeld, soit qu'il eût des doutes, soit qu'il fût excédé de la petite guerre que la captive lui faisait depuis quelque temps, ne rendit compte de cette démarche édifiante qu'après un laps de trois semaines '^. Dès le lendemain de son message, une lettre partait du Conseil (Hampton Court, 15 septembre), manifestant la joie de la reine qu'Elisabeth se fût si bien conformée à recevoir le saint sacrement à Tautel. Il lui était permis d'écrire au Conseil et de remettre sa lettre au gouverneur, qui la ferait porter par un de ses serviteurs à elle. On ordonnait aussi de faire à la maison quelques réparations que Bedingfeld réclamait inutilement depuis tantôt deux mois *.

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