‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 10 sur 64 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

leur en prenait. Ce n’étaient pas des bourgeois, car

ils n’étaient pas jaloux des nobles. C’étaient des marins aisés et indépendants. »

L’un d’eux était Alain Renan, grand-pére de Vécrivain. Il ne semble pas avoir fait tant de part a la fantaisie! Les économies qu'il réalisa comme -« maitre de barque », puis comme petit arma-

teur pour le cabotage, lui permirent de faire « une

étape de plus dans la vie citadine » — c’est l’ex- ‘pression des Souvenirs — et de s’établir a Tréguier. Il y monta un important commerce de vins et d’épicerie. I] épousa MUe Renée Le Maitre, dont le pére avait du bien, et dont le frére était notaire.

Relevons ce commencement d’ascension sociale..

Il est infime. Les suites en ont été grandes. Sans lui, le monde ne connaitrait pas le nom de Renan. Un Renan resté 4 Meskanbelec efit pu naitre avec la méme quantité de matiére cérébrale que Pauteur des. Origines du Christianisme, il aurait été un Renan comme les autres. L’arrivée d’Alain Renan a Tréguier, Paccés que son labeur lui ouvrit dans la petite bourgeoisie, rendit possible l’enchainement des circonstances qui devaient faire d’Ernest Renan Ernest Renan. Le fils d’Alain, Philibert, pére d’Ernest, recut assez d’éducation pour devenir capitaine au long cours. Il se maria dans une bonne famille de Lannion. Sa femme, Madeleine Feger, était née d’un capitaine de navire bordelais et d’une

en 1809, Ernest ¢ en 1823. ae t du sang gascon qui se mélait chez celui-ci a celte, et auld lui adviendra Harfols dallé-

on ‘esprit, tenait, comme on n voit, a son grand- ; ternel.. La vivacité s’en stait entiérement *

La considération des origines ethniques de Renan

a beaucoup d’importance. Je m’etonne qu ‘elle ait

été négligée par ceux qui nous ont parlé de lui.

Tout le monde sait que Renan était Breton. La cri- |

tique ne parait pas avoir vu a quel point il l’était. On ne m/’attribuera pas, je suppose, la déraisonnable intention d’expliquer par l’influence de sa race les caractéres et les directions de sa pensée. Il s’agit simplement de constater et de mesurer la part que cette influence y a eue. C’est une question délicate.

Avant toute chose, Renan nous apparait comme un prosateur francais de la meilleure et, je dirai, de la

plus commune école de nos bons écrivains ; Renan ~

nous apparait comme une intelligence formée a la discipline classique des lettres et a la discipline méthodique des sciences, en ce qu’elles ont de plus traditionnel et de plus général, et ayant profité de Yune et de Vautre, de la premiére surtout. Renan nous apparait comme une intelligence participant au, type de toutes les grandes intelligences de notre ‘pays qui se sont appliquées 4 quelque maticre nouvelle d’analyse et d’étude, et ont fixé le résultat de leurs recherches dans cette langue ordonnée,

substantielle et claire, dont la tradition nous vient de Rome. S’il n’avait pas été tout cela, il n’aurait pas été Renan, il n’aurait pas été une des tétes considérables de son siécle, son nom ne dominerait pas toute une époque historique de la littérature et de la pensée en France, nous ne ferions pas un livre sur lui.

Mais parmi ces qualités générales, d’ou dépendent son importance et son rang, qu’a-t-il eu en lui et que s’est-il répandu dans son ceuvre de particulié- -rement celte ou breton ? Le,seul énoncé d’un tel probléme suppose une idée générale de la nature celte.ou bretonne, et particuliérement de l’influence qu’elle peut avoir sur les directions de la pensée. Cette idée elle-méme, on n’aura pu l’établir qu’en observant et comparant quelques-uns des plus « re- présentatifs » parmi les Bretons qui se sont illustrés dans les lettres et ont agi sur les idées des hommes. Il n’y a nullement lieu pour cela de passer par un historique complet ou seulement approximatif de tous ces grands Bretons de pensée et de plume. Quelques apercus a leur sujet nous suffiront.

Dans un des articles qui composent ses beaux -recueils sur Ame bretonne, M. Charles Le Goffic ‘est amené par la discussion 4 énumeérer les grands hommes ou, tout au moins, les tétes supérieures en qui le caractére de ses compatriotes s’est le plus fortement exprimé. Certain orateur, louant la patience

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des marins bretons, en avait fait des « résignés »,

des « silencieux » a toute épreuve. Prenez garde,

lui répondait l’écrivain. « Les silencieux ne sont pas nécessairement des consentants. Et Vétat normal du Celte, sa fonction véritable est la révolte. Rapper lez-vous Pélage, Abélard, Renan, Broussais, La Mennais, et cet anarchiste de Chateaubriand » M. Le Goffic, agacé par une illusion un peu penne donné a sa réplique forme de boutade. Sa pensée sur les Bretons est beaucoup plus nuancée que cela. Il sait mieux que persomme qu’en signalant chez eux un fond de révolte, on est fort loin de les avoir peints tout entiers. Ce qu’il en dit est un de ces traits de lumiere qui percent vivement un sujet en un point, mais en laissent de vases parties dans ’ombre. | Nous ne chercherons pas a tirer de grandes clartés de exemple de Pélage et d’Abélard. Ils sont bien loin de nous, et lon peut admettre que la nature abstraite des questions quils ont traitées n’a dt laisser 4 la manifestation du naturel qu’une faible marge 1. Notons cependant ce fait que les ae plus

forts esprits que la Bretagne ait donnés A l’Eglise

4. Le naturel d’Abélard nous est révélé par ses confidences (Historia calamitatum) et par Vhistoire pathetique de sa carriére, non

seulement avant, mais plus encore aprés l’atroce vengeance de Yoncle

d’Héloise. Notamment, sa lutte avec saint Bernard au concile de Sens forme un des épisodes les plus dramatiques de Vhistoire religieuse du moyen Age. Ses crises de volonté, ses éloignements ‘et ses retours, ses alternances de soumission et de colére, font trés vivement penser & La Mennais.

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entre la fin de Vantiquité et le moyen: age sont deux hérétiques, et deux hérétiques de la tendance la moins chrétienne, tous deux trés épris de la pensée antique et péchant, non, comme d’autres, par exagération et outrance des principes chrétiens, par excés de mysticisme, d’ascétisme ou de dogmatisme, par farouche inimitié contre la raison et la nature, mais, au contraire, par inclination au naturalisme et au rationalisme, et par l’audace critique avec laquelle il leur arrive d’interpréter la révélation et le dogme comme un mode particulier de présentation de certaines vérités supérieures, que l’esprit humain ne serait pas incapable de raisonner et d’embrasser par ses seules forces. Pélage, qui nie le péché originel, tout en acceptant la foi 4 Jésus et 4 l’Evangile, et qui réunit dans une méme sympathie 1’Evangile et la morale des stoiciens, Abélard, qui professe le -dogme de la Trinité, mais prétend en faire une déduction dialectique 4 la maniére de Platon, qui admet que le Saint-Esprit s’est communiqué aux Juifs et aux paiens, et que la conscience peut étre par elle- - méme un juge suffisant du péché, ont-ils été, dans le fond, des chrétiens sincéres, animés d’un esprit de~ conciliation imprudent, ou bien des paiens dissimulés, désireux de réinsinuer le paganisme philosophique dans la croyance religieuse de leur temps ? La premiére hypothése est la plus conforme aux vraisemblances psychologiques ; mais nous n’avons

pas sujet d’approfondir ici cette question. Nous observons seulement qu’au terme d’une analyse orientée comme celle de ces docteurs, la substance propre d’une révélation divine s’évanouit, et il ne reste plus que la nature, interprétee avec élévation par des esprits généreux et obstinés. Ajoutons que ces hérésies eurent l’effet ordinaire des hérésies d’ins-

piration rationaliste, qui est de provoquer apres |

elles un grand travail de spéculation théologique. Les hérésies mystiques et ennemies de la raison ont, en général, des répercussions moins étendues, parce qu’elles répondent a des crises d’exaltation ou de tension transitoire dans certaines ames religieuses.

Mais la réclamation de la raison et de la nature

est incessante, elle se renouvelle avec chaque progres de la civilisation et du savoir humain. L’Eglise,

sans se départir des formules arrétées de son dogme,

est obligée, soit de Vécarter, soit de lui faire sa part et d’y adapter ses explications. Les idées de Pélage firent sentir la nécessité d’un travail d’élaboration doctrinale au sujet de la grace et du libre arbitre, au sujet des rapports de la corruption originelle et de la rectitude naturelle dans la volonté de Vhomme ; et ce travail terriblement épineux s’est poursuivi

pendant des siécles. Les tentatives malheureuses, |

mais puissantes, d’Abélard et le trouble qu’elles avaient porté dans l’enseignement de l’Eglise montrérent la nécessité de conjurer la menace de la raison

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antique contre le dogmatisme chrétien en la conciliant

- avec lui, et en l’y incorporant, autant que possible.

Et c’est la tache qui fut accomplie environ un siécle plus tard par Albert Le Grand et Saint Thomas. Il ne s’agit pas d’exagérer l’importance de ces deux

Bretons, qui, au surplus, fut trés considérable. Mais

on peut dire qu’ils n’ont pas traversé la matiére théologique sans y laisser aprés eux une forte fer- | mentation 1. | :

Je n’aurai garde de généraliser, sans autres preuves,

‘ces lointains exernples. De ce que les deux plus in-

signes, ou plutét les deux seuls insignes théologiens

nés du sol breton entre l’avénement du christia-

~ nisme et l’époque moderne se sont nommés Abélard

et Pélage, la logique ne nous autorise pas 4 conclure qu’un génie original pour la spéculation’ théologique doive nécessairement aboutir, de la part d’un Breton, a des résultats hétérodoxes. Je constate un fait, et je laisse réver le lecteur 4 ce qu’il peut avoir de valeur significative. Peut-étre cette valeur. parattrat-elle assez accrue, quand on y aura ajouté le fait suivant. Au début du xrxé siécle, la Bretagne donna le jour 4 un autre théologien fameux, qui remual’univers catholique avec un livre salué d’un concert d’applau-

1. Il serait curieux que le maitre d’Abélard, le plus ancien docteur médiéval qui ait pris franchement la position nominaliste, et qui en ait tiré a l’égard des dogmes de subversives conséquences, Roscelin, ait été aussi un Breton. Ce n’est 14 qu’une tradition, trés répandue, mais non prouvée, moins encore réfutée,

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dissements tel, qu’une nouvelle Cité de Dieu, un nou- -

veau Discours sur UV histoire universelle n’en auraient pas obtenu davantage. Beaucoup de chrétiens se persuadérent que les fondements et les méthodes de l’apologétique sortaient de 1A renouvelés, et ce fut pour eux un immense soulagement de penser qu’une arme appropriée et efficace avait été trouvée pour défendre coritre le formidable assaut de Vincrédulité moderne les données de la vieille foi. Ce livre s’appelait ’Essat sur l'Indifférence. Ce théologien, La Mennais.

Mais de La Mennais également je pourrais dire ce que j’ai dit de Pélage et d’Abélard. S’il a traverse en tempéte le champ des doctrines orthodoxes, il ne Ya pas traversé vainement ; il ne Va pas laissé tel exactement qu’il l’avait trouvé ; de profondes traces de son passage s’y voient encore.

Avant d’en venir 4 d’autres grands Bretons chez qui ce coté de « révolte », dont nous parle M. Le Goffic,

est apparu en ce qu’il a de particulier et de complexe,

nous devons, afin de suivre le fil de Vhistoire, obser- ver cette race dans un ordre de manifestations morales plus douces, qui n’ont pas moins contribué 4 son renom. - A

' Je veux parler de la poésie bretonne du moyen age,

de cette grande éclosion de hitterature romanesque

qui se produisit dans les deux Bretagnes, mais principalement au pays de Galles, entre la fin du x1® et la fin du x11¢ siéele, et dont les fruits se répandirent

et se popularisérent rapidement a travers |’EKurope.

Les peuples bretons acquirent alors une influence © universelle dans les lettres. La découverte de. leurs inventions poétiques fut une révélation. Colportées dans les cours et Jes chateaux de l’Angleterre, de la Normandie et de l’Ile-de-France, par des tournées de trouvéres ou plutét harpeurs ambulants, leurs légendes épiques et fantastiques, leurs histoires d’amour et d’aventures obtinrent un extraordinaire succés. Une société ot. pénétrait déja un certain agrément de civilisation et de politesse, un certain

- gout de « gay-savoir », s’enchanta immodérément de ces fables, ou elle trouvait une note bien différente de la rudesse virile et généreuse, mais souvent brutale, des chansons de gestes, une part plus grande faite A l'amour et aux émotions du cceur, une humanité plus attentive A ses sentiments et qui révait ‘autant, qu’elle agissait, une atmosphére nouvelle, un charme inconnu. L’entrainement de cette mode se communiqua partout aux littérateurs de profession, qui comprirent que, de longtemps, il n’y aurait plus de vogue que pour la « matiére de Bretaigne ». En France, en Allemagne, en Italie, les traductions et les arrangements des fictions bretonnes se multipliérent. Renan exagére 4 peine quand il dit que l’imagination celtique « a transformé au x1® siécle la poétique de l’Europe et réalisé ce prodige que les créations d’une race 4 demi vaincue soient devenues la féte universelle de' imagination du genre humain 1 ». De telles expressions, qui sont justes, dépasseraient le sujet, si ces créations n’avaient joui en France et en Europe que d’une saison de faveur, si elles ne vivaient plus que dans la mémoire des érudits. Mais, une fois entrées dans le patrimoine de la poésie occidentale, elles na devaient plus sortir. Elles y ont conservé, un peu 4 l’écart sans doute, mais durablement, une place et un titre uniques.

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