‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 11 sur 64 · Essais de morale et de critique, p · texte numérisé non relu

Essais de morale et de critique, p

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De grands poétes s’en sont inspirés. Il y a un ensemble d’images, de figures, d’allusions poétiques passées dans l’usage universel qui procédent d’elles. Chez nous, pendant la longue période de notre littérature classique, le gotit élevé s’en détourna, sans d’ailleurs leur devenir sévére. Elles furent

traitées alors (et n’est-ce pas encore beaucoup d’hon-

neur ?) comme matiéres de contes de fées. Le x1x® siécle, plus hospitalier, allait leur refaire un sort brillant. En ce. siécle, les héros, héroines et étres féeriques du roman breton, Arthur, Lancelot, Perceval, Merlin, Geniévre, Yseult, Viviane, Mélusine,

‘Brocéliande ont trouvé haut accueil auprés des -poétes. On rencontre leurs noms dans des ouvrages

qui appartiennent aux grands genres de la poésie, et qui ont pris pour sujets leurs vieilles aventures traditionnelles en en renouvelant l’interprétation morale, ou en y mélant une signification symbolique.

Dans un essai fameux sur la Poésie des races cel-

tiques 1, travail fondé sur des documents aventureux,

4. Le morceau sur la Poésie des races celtiques a été recueilli dans les Essais de morale et de critique. Les citations que lon trouvera plus loin sont empruntéés A ce morceau. Renan y fait notamment con-

- fiance aux poémes et contes « populaires » de La Villemarqué, fabri-

cateur poétique plein de génie, le second Ossian du x1x® siécle, qui, sa vie durant, opposa une sérénité et une discrétion de gentilhomme aux démonstrations des savants contre sa géniale et généreuse supercherie littéraire. — Puisque le nom de La Villemarqué se présente, je ne résiste pas au plaisir de rapporter un autre mythe inédit

dont lauthenticité n’avait pas été encore passée au, crible, un peu romancé, a ce qu'il me semble, dans certaines de ses interprétations, mais abondant en traits de perspicacité morale dont la plus sévere. érudition ne s’aviserait pas, si, par aventure, elle n’était accompagnée d’une extréme délicatesse d’esprit, Renan s’est proposé de saisir le caractére de l’imagination des Celtes. Il la compare 4 limagination des Grecs, eréatrice d'une mythologie qui a été comme la méré universelle de Vart classique, et cette comparaison lui fournit les données les plus expressives.

Il voit ces deux imaginations s’opposant tout d’abord dans leur facon d’animer la nature, dans les

de sa facon, qui, comme tous les bons mythes, enveloppe une vérité. Un jour, La Villemarqué, visitant Saint-Pierre de Rome, apercut 4 Pun des angles de l’église un vieillard, épais et tassé de corps, avec de longs cheveux gris, dans l’attitude du recueillement et de la priére. Ii n’en croyait pas ses yeux ! Ce ne pouvait étre lui ! Pourtant le doute était impossible. Il attend son homme au dehors. « Quoi! vous, vous, Renan, en ce licu, et dans les sentiments que je viens d’observer ! Quelle joie pour mon cceur de catholique ! » — Et Renan : « Ah! mon cher confrére, si vous saviez combien elle est mince, la toile d’ araignée qui nous sépare! » — Le mot sue !’authenticité. Et c’est l’impression d’une des personnes les plus autorisées 4 se prononcer sur ce que Renan a pu dire ou ne pas dire, a qui je l’ai rapporté. Les circonstances. sont ingénieuses, mais auraient pu étre meilleures comme couleur. On s’imagine Pinspiration de prier venant 4 Renan parmi les ruines de la petite église de Saint-Michel prés de Tréguier, plut6: que dans la basilique des papes. — Le récit de La Villemarqué m’a été communiqué en 1914, a l’occasion de conférences sur Renan que je donnais alors, par un trés vieux journaliste parisien, ancien rédacteur de la Gazette de France, A qui La Villemarqué Vavait fait. C’était un homme absolument digne de foi. J’ai malheureusement égaré sa lettre. Ces Celtes ont bien le don du mythe |.

RENAN BRETON | Zr

formes de vies différentes qu’elles prétent aux étres et aux objets. L’imagination grecque, libre, alerte, toute en mouvement, toute pénétrée, jusqu’en ses plus spontanées impressions, d’un besoin et comme d’un instinct de Iumiére et d’harmonie, se satisfait en peuplant le. monde de dieux; elle rapporte

toutes les actions et les apparences de Il’univers

physique A des personnalités supra-humaines, mais concues 4 l'image de ’Vhomme, mues par des passions et des mobiles analogues aux siens. Ces personnalités, qui lemportent sur V’homme plus encore par la beauté que par l’intelligence, ont des attributs généraux. Elles gouvernent un certain genre de phénomeénes habituels oti se manifeste leur pouvoir. Ces phénoménes peuvent prendre parfois des formes prodigieuses; mais celles-ci répondent a une intention des immortels qui s’offre 4 la recherche et aux réflexions de humaine prudence. Ce qui frappe dans une telle représentation du monde, e’est ce qu’on pourrait appeler sa clarté dans le fabuleux ; elle rattache les phénomenes 4 des causes qui sont intelligibles, 4 leur maniére; elle ménage une transition naivement ingénieuse entre le merveilleux et le naturel. Elle recule les confins du mystére caché dans la nature; elle en rétrécit le domaine. Elle ne le supprime pas. Au dela des aspects et des mouvements des choses dont les fonetions et les volontés des dieux rendent compte, il

reste l’abime du destin, les insondables pensées des immortels eux-mémes. Mais imagination des anciens

ne s’arrétait pas effrayée, interdite, au seuil de cettes

zone ténébreuse ; elle essayait aussi de s’en former des images, des idées ; elle faisait, dans les calculs humains, la part incertaine de ce qui en pouvait venir. Il y avait bien de la familiarité dans les précautions mémes qu’elle conseillait de prendre contre les maléfices de cet abime circonscrit..

Dans la mythologie des Celtes, tout est d’une qualité plus humble, bien que singulierement parlante et poétique elle-méme. Nous n’y trouvons pas cette hardiesse et cette décision de l’imagination créatrice, cet anthropomorphisme brillant qui est comme une

prise de possession des choses par l’homme. Ici, —

le mystérieux est partout; Phomme y plonge. La nature n’est pas peuplée de dieux, divisée entre des dieux. Elle est habitée par des forces secretes dont la conspiration nous entoure. Elle n’est pas animée, elle est hantée. L’action de ces forces cachées est imprévisible, incalculable; on peut tout en attendre ; sans cesse, elle fait passer dans les objets des propriétés merveilleuses, tout 4 fait étrangéres 4 leur nature.

C’est tel animal, tel arbre, telle fontaine, tel bois, qui ~

se montrent investis de quelque vertu unique dont le principe semble renfermé en eux-mémes. « C’est un signe mystérieux, un oiseau fatidique, une main qui apparait tout 4 coup, un géant, un tyran noir, un

"RENAN BRETON 29 brouillard magique, un dragon, un cri qu’on entend et qui fait mourir d’effroi, un objet aux propriétés extraordinaires... » Détail significatif : « une foule

‘d’objets célébres ont des noms propres : tels sont le

vaisseau, la lance, le bouclier d’Arthur ; l’échiquier de Gwendollen, ot les piéces noires jouaient d’ellesmémes contre les blanches ; la corne de Bran-Galed ou Yon trouvait la liqueur qu’on désirait; le char de Morgan, qui se dirigeait de lui-méme vers le lieu ot l'on voulait aller ; le bassin de Tyrnog, qui ne cuisait pas

quand on y mettait de la viande pour un lache ;

‘la pierre 4 aiguiser de Tudwal, qui n’aiguisait que épée des braves ». C’est a la possession de quelqu’un

de ces objets féeriques que s’attachait la puissance exceptionnelle des héros. Entre tous se distinguait le Graal, la coupe sacrée, dont la légende a d’ailleurs subi bien des changements, et qui, aprés avoir été la régénératrice de la vie physique, devint la source d’une’ vie spirituelle surhumainement pure, confiée 4 la garde de chevaliers purs entre les purs.

Le caractére général de ces déux mythologies, de ces deux poésies, pourrait assez exactement s’exprimer en ces termes.

Pour les Grecs, la nature est divine. Pour les Celtes, elle est merveilleuse et magique. Pour les Grecs, elle est pénétrée de pensée, elle est la manifestation et le rayonnement d’une pensée qui l’anime et qui Vordonne. Pour les Celtes, elle est le voile et en méme

temps le grand signe du mystére, une matiére sans limite offerte au réve, 4 un réve qu’attire sans cesse la hantise de vertus surnaturelles, de possibilités fabuleuses, cachées sous le sceau des apparences, Vespoir de royaumes inconnus et de pays enchantés. « L’élément poétique essentiel de la vie du Celte, écrit Renan, c’est l’aventure, c’est-a-dire, la poursuite de l’inconnu, une course sans fin aprés Pobjet fuyant du désir... En face de la mer, ils veulent savoir ce qui se trouve au dela; ils révent de la terre de promission. » L’imagination des Grees, dirions-nous encore, ne tend qu’a interpréter le visible dans le sens le plus logique et le plus harmonieux ; l’imagi-

nation des Celtes se passionne pour l’évocation des’

choses invisibles.

De grandes différences de sentiment, de tempérament se reflétent dans ces deux maniéres opposées de concevoir et de regarder lVunivers. La lucidité de pensée qui apparait et réclame ses droits jusque dans les inventions de la fable grecque, et qui est demeurée l’héritage des races méridionales, s’associe naturellement 4 une certaine bonne santé de Vhumeur, 4 Vhabitude d’une juste mesure dans les impressions que l’on recoit des choses et dans le degré de sérieux avec lequel on les prend, a la faculté de la gaité et de Vironie, 4 une grande aisance pour se mouvoir au milieu du réel et. pour y trouver des buts d’action raisonnables. Au contraire, le penchant au réve qui distingue les peuples bretons les incline de lui-méme a la nostalgie et a la tristesse; il est moins favorable a l’équilibre et 4 la modération des impressions, il suppose une plus grande complexité de l’esprit et du cceur, une maniere moins ferme, moins assurée, moins tranquille de prendre connaissance de la réalité, quand on la-considére, du moins, non dans la banalité de ses détails, mais par ensembles et pour s’en faire quelque idée générale. Le réveur qui embrasse une vue un peu étendue des choses est

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moins possédé que esprit actif du besoin de les ramener 4 des contours définis, 4 des figures précises, afin de les mieux manier. Il en accepte volontiers les aspects vagues et flottants, et méme il s y complait. A l’horizon de sa vision, il discerne moins les limites du donné et les limites du songe. La puis- —sance de Vintelligonce n’a pas pour effet chez lui une fonsistance équivalente dans les conceptions, parce qu’il tend toujours a envelopper- dans ses conceptions ce qui ne se voit pas clairement. Son ame, insuffisamment retenue aux points fixes de Vexpérience de ce monde, ouverte aux souffles de Vinvisible et incommensurable ocean qui porte ce monde et le cerne de toutes parts, est sujette 4 de grands balancements qui en changent les perspectives et qui se dérobent a tout calcul. Si tel est un des caractéres des peuples celtiques, tels qu’ils se font connaitre dans les héros de leurs poémes et dans leur

histoire, on peut dire que, chez eux, la pensée et toute la vie intérieure reposent sur une base’ plus vacillante

que chez les Grecs et surtout chez les Latins. A cet égard, ils feraient plutét penser aux Slaves.

C’est A ce cOté mouvant et aventureux, a ces parties de clair-obscur de l’Ame des Celtes, qu’il faut rattacher, pour la comprendre en sa profondeur, une disposition morale souvent observée chez eux; je veux dire l’extraordinaire attrait exercé sur leur ima-

gination par l’idée de la mort, par les choses de la

RENAN BRETON oon \

mort; disposition dont suffirait 4 témoigner l’abon-

dance unique de leur vieille littérature et de leur folklore en mythes, légendes, traditions et contes concernant la destinée des Ames humaines. aprés cette vie, les rapports des morts avec les vivants, le role que Vesprit des morts continue de jouer dans Vexistence et les affaires des hommes. Cette multitude d’imaginations funébres est d’une race pour | qui le mystére de Ja tombe a été, entre tous les

‘mystéres, l’objet d’une particuliére hantise, et qui

a donné aliment 4 sa curiosité en peuplant de fic-

tions le pays des ombres. « Un des traits, remarque

Renan, par lesquels les races celtiques frappérent

le plus les Romains, ce fut la précision de leurs idées

sur la vie future, leur penchant pour le suicide... » Sans doute, le fond de ces idées est loin de n’avoir

appartenu qu’aux Celtes, et il se trouve chez tous les

peuples occidentaux avant le christianisme. Tous ces peuples se sont représenté l’état dans lequel les Ames survivent, non comme un état purement spirituel et’ métaphysique, étranger aux conditions de notre vie présente et naturelle, mais comme une forme infiniment atténuée et réduite de cette vie méme ; ils ont

attribué aux Ames, a défaut du corps qu’elles ont dé-

pouillé, une ombre de corps; ils leur ont assigné, au sein de la terre ou ailleurs, un lieu de séjouy fantastique, mais matériel ; ils n’ont pas cru’ que la

-séparation des vivants et des morts fat absolue et

infranchissable, et ils ont imaginé la possibilité d’un certain contact, d’un certain genre de relations et de communications sensibles s’établissant entre le royaume de la mort et le royaume de la vie. Ce qui a été le propre de l’imagination des Celtes, c’est l’application exubérante qu’elle a faite de ces communes | idées ; c’est l’extréme importance que le commerce des vivants et des morts a prise 4 leurs yeux; c’est la multiplicité des formes sous lesquelles leur mythologie et leur poétique l’ont représenté. Ces morts, que la mythologie des Romains et des Grecs reléguait dans un royaume souterrain qui ne s’ouvrait que sur quelques lieux de la terre sauvages, effrayants, inabordables, hérissés dé monstres et de prodiges, ils les ont vus se répandant et rddant partout, revenant, a la faveur de la nuit et de la solitude, dans le voisinage de tous les lieux habités par Vhomme ; ils ont associé leur présence 4. toutes les impressions étranges que,nous pouvons recevoir du spectacle des choses, au frisson que nous communiquent les ténébres nocturnes de la campagne ou bien les rayons de lune qui font surgir sur la lande, dans la clairiére, 4 la pointe des roches, aux détours des sentiers écartés, mille apparences fuyantes et fantématiques ; ils ont familiérement ramené l’esprit des morts au milieu des demeures et des assemblées humaines ot: continuent de s’agiter les intéréts, les passions qui les agitérent eux-mémes pendant leur vie, et ils leur ont attribué |

une voix secréte dans les débats des vivants, .dont les inspirations, les paroles, les actes se produisent souvent sous la dictée froide des morts. Le fantéme, le spectre qui, dans l’ancienne poétique classique, ne se montrait et ne parlait aux vivants que dans des circonstances solennelles, en vertu d’une intention et d’une délégation expresse des dieux supé-rieurs, apparaissent sans cesse et 4 tout propos dans la poésie bretonne. Quand ils n’apparaissent pas, ils sont tout proches, et l’impression de cette presence habituelle a pour effet de répandre sur la vie méme, telle que cette poésie l’a rendue et peinte, un reflet mélancolique de l’au-dela. L’imagination celtique a placé le monde des morts au milieu du monde des vivants, elle s’est exprimée dans une vision de la nature qui nous offre je ne sais quelle compénétration de l’un et de l’autre. On dirait que l’image qu’elle se fait de la vie se méle d’un brouillard qui ‘en rend l’opposition avec la mort moins tranchée. Cela se refléte dans la plupart de ses créations poétiques et romanesques, et on le distingue aussi dans les Vieilles mélodies de la Bretagne, qui ont si souvent un accent funébre, indépendant du sujet, et semblent rendre le son d’un autre monde.

Un objet qui, non moins profondément que la mort, a incité au réve l’imagination celtique, c’est Vamour. Pour des esprits tournés vers le coté myste-. rieux des choses, que pouvait-il y avoir de plus atti-

36 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN rant, de plus fascinateur que l’élément inexplicable de cette passion, que ce caractére fanatiquement — électif qu’elle revét parfois dans les cceurs les plus .sensibles, et qui dépasse de si étrange maniére les — exigences de l’appétit naturel d’ot. elle dérive ? Les Grecs, quand ils la voyaient atteindre un certain degré d’emprise et de violence, la prenaient, — avec leur naturalisme religieux, pour une sorte de maladie sacrée, pour un désordre de l’ame ot se méle quelque élément divin. Mais leur godt la préférait certainement sous les modalités plus mesurées, plus légéres, qui ne lui sont pas moins naturelles ; et ils étaient loin de penser qu’elle dit étre nécessairement perturbatrice, pour exhaler de la poésie et agir dans l’Ame comme un levain d’enthousiasme ; ils étaient loin de croire que ses feux, parce qu’ils étaient plus ménagés, fussent moins inspirateurs et moins purs. C’est ce qu’expose le Banquet de Platon, ou toutes les formes sous lesquelles Vénus nous influence sont louangées, mais ou la Vénus céleste n’est pas celle qui jette l’esprit hors de lui-méme. Tel n’a pas été tout a fait le got des Celtes. La Vénus qui les a poétiquement séduits, c’est une Vénus démoniaque et ensorcelante. L’idée poétique qu/ils se sont faite de l’amour est celle d’une possession fatidique de toute lame, d’une aliénation totale, on dirait presque d’une hypnose délicieuse et douloureuse du coeur et de la pensée dont s’est emparée

la passion. Ils l’ont concu comme une catastrophe intérieure, comme un soulévement de toutes les forces de la vie morale, si bouleversant, si profond qu’il ne peut trouver son dénouement et son expiration que dans la mort. Ne reconnait-on pas assez dans la fureur de ces imaginations une inspiration toute féminine et n’est-ce pas vraiment le génie féminin qui les a dictées ? Les plus célébres couples d’amants de la littérature bretonne, Tristan et Yseult, Lancelot et Geniévre, aiment ainsi, et toute la tradition littéraire associe

a leurs noms cette idée de la fatalité tragique de Yamour, de l’amour compris, non comme la fleur et l’épanouissement heureux de la vie, mais comme Vexplosion ot la vie s’anéantit. Ceux qui ne connaissent pas le roman breton me diront qu il n’est pas besoin de remonter jusque-la pour trouver ce theme, et qu’il figure 4 l’état de lieu commun dans la littérature romantique, ot il s’est répandu de toutes parts. Rien de plus exact. Et c’est ici l'un des points ou apparaissent les affinités propres du celtisme et du romantisme, et ot l’on entrevoit combien le premier a contribue a engendrer le second. Le grand Celte, né 4 Saint-Malo, qui passe 4 juste titre pour avoir été le grand et universel introducteur du romantisme dans les lettres francaises, celui qui fait pousser 4 ses héroines plusieurs cris comme le suivant, dont la répercussion poétique a été immense : « Quel songe n’est point sorti de ce cceur si triste !

Quelquefois, en attachant mes yeux sur toi, jallais jusqu’A former des désirs aussi insensés que coupables : tantét j’aurais voulu étre avec toi la seule créature vivante sur la terre; tantot, sentant une divinité qui m’arrétait dans mes horribles transports, j’aurais désiré que cette divinité se fat anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j’eusse roulé d’abime en abime avec les débris de Dieu et du monde! » — celui, dis-je, qui a prété le premier 4 de tels sentiments, A de telles sensations la magie d’expression du plus beau style francais, n’a pas eu besoin d’aller les chercher en Allemagne, en Angleterre et en Scandinavie. Il en a distillé essence de son propre fond.

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L’ensemble des caractéres que nous venons de décrire risquerait fort de prendre une signification fausse, si nous ne leur donnions pour correctifs d’autres caractéres qui, chose étrange, pourraient, au premier abord, sembler en opposition avec eux.

Ne croirait-on pas, d’aprés le lien apparent des choses, que ce penchant au réve, cette mobilité de sentiment ou, pour mieux dire, ce flottement, cette espéce d’errance de toute l’Ame, cette curiosité de la mort et des réalités obscures, cette attirance pour le supréme vertige de l'amour, tous ces traits enfin par nous relevés dans les vieilles fictions poétiques ou la race bretonne s’est peinte elle-méme, ont da avoir pour conséquence le défaut d’énergie, la défaillance ou la langueur de la volonte, Vimpuissance 4 Vaction 2? Il n’en est rien. Et c’est, en un sens tout au moins, le contraire qui est le vrai. Il n’y a pas de race qui, plus que celle-ci, ait porté dans l’action une volonté appliquée, patiente, capable de tenir contre tous les découragements et de recommencer, au mépris de tous les échecs, ce qu’elle avait entrepris. Race aussi peu favorisée par la mer que par la terre, formée a la lutte et au labeur par les perils des cdtes

les plus dures et l’ingratitude d’un sol maigre, c’est sous cet aspect moral qu’elle est principalement connue, et que le monde a coutume de se la représenter. De tout temps, l’endurance, la ténacité, le courage des Bretons furent proverbiaux. L’histoire de nos vieilles guerres est remplie du nom des corsaires fameux, des équipages heéroiques, des capitaines et des bandes irrésistibles qu’ils n’ont cessé de mettre au service de la France. Aux siécles ou se faisait la découverte du globe, leurs explorateurs ne le cédaient en hardiesse 4 ceux d’aucuns pays; les Malouins passaient pour les plus audacieux marins du monde; leur renommée avait créé le nom de maloons, qui désignait pour les Américains et les Anglais une ile perdue dans l’Océan +. De nos jours, on sait ce que valent dans la flotte et dans l’armée les recrues bretonnes, ces hommes généralement silencieux, d’apparence fermée et lourde, au fond desquels semble gronder quelque sourd murmure et dont le moral recéle peut-étre des possibilités d’orage, mais qui, bien pris, tenus dans une bonne armature d’ordre et de discipline, peuvent étre mis aux taches les plus terribles, avec la certitude quwils iront de tout leur coeur, et qu’ils n’en démordront pas. Ce qui

prouve comme ces qualités tiennent au plus profond -

de leur nature, c’est qwils ne les déploient pas seu-

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