Elisée Reclus, Géographie universelle, t. 11, p
RENAN BRETON | relat
lement dans les formes de l’activité ot le corps a une
part, mais aussi dans les pures activités de l’esprit.
‘C’est un trait commun aux grands hommes de
pensée et de plume de sang breton que de n’avoir
jamais reculé, ni dans le for intérieur, ni dans le réle
public, devant les plus téméraires, les plus dangereuses tentatives de l’esprit, de s’étre complus dans les plus vastes et rudes études, dans les immenses travaux. - Tel est le contraste que nous offrent les Bretons : le contraste du réve sans bornes et de l’indomptable vouloir, le contraste de la brume et du granit. Pour les comprendre autant qu/ils se laissent comprendre, il faut rapprocher ces éléments l'un de Vautre, ou mieux, les méler l'un a Vautre, méler le réve avec Vaction, et concevoir ce que devient Vaction quand elle porte en soi cet élement de réve. Il est clair que, si elle n’y perd pas en ardeur et en générosité, elle y pourra perdre en stireté et en constance de direc-
tion, en exactitude d’attention 4 la valeur des
buts qu’elle poursuit, des résultats qu’elle procure. C’est ce que Renan nous fait trés finement comprendre quand il oppose aux héros de l’épopée classique et a ceux des Chansons de geste, les héros des poemes bretons, les chevaliers de la Table ronde. Méme vertu, méme valeur, méme abnégation des deux parts. Mais Achille, Enée, Roland combattent et se sacrifient pour le salut de leur pays, de leurs
dieux, de leur nom, de leur royaume, de leur prince,
salut qui leur apparait comme la raison d’étre et la
mesure de leurs devoirs, au lieu que « les héros bre--
tons n’ont pas de patrie; chacun d’eux combat pour montrer son excellence personnelle et par gott des aventures, non pour défendre une cause nationale. La Bretagne est l’univers, on ne suppose pas qu’en dehors du monde kymrique il y ait d’autres nations et d’autres races..... Le poéme carlovingien, par sa contexture et par les moyens qu'il met en ceuvre, ne sort pas de la donnée classique. Les mobiles qui font agir ’homme y sont les mémes que dans l’épopée grecque. Les elements romantiques par excellence, la vie des foréts et l’aventure mystérieuse, le sentiment de la nature. et cet entrainement ‘d’imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton aprés Vinconnu, rien de tout cela ne se fait jour encore. Roland ne différe des héros d’Homére que par son armure : par le coeur, il est frére d’Ajax et d’Achille. Perceval, au contraire,
appartient 4 un autre monde, séparé par un abime
de celui ot s’agitent les héros de l’antiquité ». Quelle
différence, en effet, avec la conception romaine qui ne
reconnait pas de véritable mérite a l’action si elle n’a pas un but d’une valeur éprouvée et indépendante des sentiments de l’individu agissant, si elle ne coopére pas 4 la conservation et au pro-
orés d’un ordre, d’une institution qui dure et qui
est le bien commun des. générations !
De telles remarques nous conseilleraient peut-étre d’interpréter d’une maniére moins favorable que celle de Renan, mais qui resterait cependant sympathique encore, un trait qu’il reléve chez les héros. de la littérature bretonne : leur douceur de meeurs, leur bonté de cceur, leur charme de sentiments. De ce cété, il est certain qu’ Arthur et ses compagnons Vemportent sur les rudes protagonistes de nos Chansons de geste. Mais aussi faut-il convenir que la vertu. procéde chez eux d’une inspiration un peu différente et qui parait la leur rendre plus facile. Quand I’action est tendue vers un but tres énergiquement recherché, embrassé de toutes les forces de l’étre, et. que la passion de réussir Vinspire et en entretient l’ardeur, les difficultés auxquelles elle se heurte exercent sur l’Ame un choc violent qui appelle une réplique. Que cette réplique se produise sous la forme de l’emportement, de la brutalité, de la dureté, des procédés sans mesure, voila certes,ce qui est mauvais et condamnable ; mais voila ce qui s’explique et, jusqu’a un certain point, s’excuse par Veffet d’une cause provocatrice. Au contraire, quand l’action s’exerce plus pour le plaisir de s’exercer que dans la ferme intention de réaliser quelque chose, elle est affranchie de la tentation d’exces pareils. Quand action n’est pas tant déterminée par la volonté du résultat A atteindre que par le noble besoin, la belle joie de dépenser une force généreuse, quand les
mouvements du héros agissant ne sont pas réglés sur les exigences d’une ceuvre a faire, mais que, comme lexprime Renan, 4 propos des héros bretons, « son individualité est absolument sans limites », alors les résistances de la réalité sont moins violemment ressenties, le coup qu’on éprouve est moins fort, on y présente moins directement la poitrine; on peut éluder les heurts et infléchir la direction suivie jusque-la, car le monde est vaste et offre plus d’une carriére & courir; il est plus aisé d’étre héroique en restant aimable, et de charmer tout le monde sans donner de sujet de plainte ni de haine a personne. Il est vrai que cela suppose une délicatesse de nature qui est le signe d’une supériorité de race.
Et, individualisme pour individualisme, Renan a.
bien raison d’opposer les effets moraux de l’individualisme celtique, qui a tant de grace, 4 ceux de l’individualisme germanique, de lindividualisme 4 la Siegfried, vigoureux, mais sauvage et si cru ! Ce sont les antipodes.
La belle fécondité poétique des Celtes au moyen Age avait duré peu. Les temps qui ont suivi nous offrent un spectacle tout contraire, le spectacle d’une stérilité complete et singuliérement prolongée. Du xv® siécle au commencement du XIx®, cette vaste province qui compte parmi les plus étendues de notre pays et qui fut des longtemps lune des plus peuplées, n’a rien produit d’original, d’important dans l’ordre de la pensée et des lettres. Aucun des grands noms littéraires de la France, au cours de ces trois siécles si fertiles et si magnifiques, le xv1°, le xvire, le xvuire, n’est d’origine bretonne ;sla Bretagne n’a donné le jour a aucun de ces hommes qui font époque dans l’histoire de Vesprit humain.
C’est la un fait, non seulement notable, mais paradoxal; car cette longue période n’a été témoin d’aucune dégénérescence, ni d’aucun bouleversement social ou religieux de la race. Celle-ci s’est alors montrée ce qu’elle était auparavant, ce qu'elle est encore aujourd’hui, malgré les ravages de V’alcool : une race d’élite, moins équilibrée que d’autres, d’une vie spirituelle - intense, d’une réelle profondeur de sentiment, capable de désintéressement, d’idéalisme, de dévoueme nt,
toutes qualités qui semblent bien impliquer une éminente aptitude A enfanter des individualités supérieures, des imaginations de génie. 3
Ce terrain favorisé serait-il demeuré en jachére ? A ces dons de nature, la culture aurait-elle peut-étre fait défaut ? ;
Gardons-nous de le croire. La Bretagne, devenue. @
francaise, la Haute-Bretagne tout au moins, celle qui confine au pays francais et qui nous intéresse particuliérement, ne s’était pas vue plus privée que les autres parties du royaume des institutions nécessaires
4 la formation d’une élite cultivée, 4 la diffusion des connaissances, 4 l’entretien de la vie et des commerces |
de l’esprit. Elle avait eu sa part des bienfaits de la Renaissance. Elle avait eu, depuis le régne de Francois Tet, ses colléges, ses académies, son Parlement, ses magistratures. Les canaux de toutes sortes par ou la commune civilisation supérieure de lancien
régime se distribuait normalement dans le pays, au —
fur et 4 mesure de ses progrés, pénétraient jusque chez elle et y rayonnaient normalement. Cependant, quand on recherche les talents de premier ordre, les hautes réputations 4 porter a son actif, qui ont paru entre ce moment et la Révolution frangaise, on ne trouve, en tout et pour tout, que le seul nom de Lesage, auteur de Gil Blas, qui puisse arréter.
Au point de vue ot nous nous placons ici, n’est-ce pas réellement peu de chose ? Savoureux moraliste,
RENAN BRETON Aloe
excellent et, si l’on veut, grand écrivain, grand homme de lettres surtout, de qui je fais comme tout le monde mes délices pendant une heure, Lesage n’est-il pas plutot Vexquis metteur en ceuvre d’un tour d’invention, de diction, d’ironie, de fantaisie déja préexistant, classé, éprouve (le tour picaresque) qu’un createur véritable, qu’une grande et neuve nature d’artiste, que le conquérant de quelque terre nouvelle de l’observation et de l'art ? Supposons que ses ouvrages n’aient pas vu le jour : nous y aurions perdu une précieuse source de plaisir, mais rien n’en eit eté sensiblement changé dans la suite de notre litterature. Un avoir littéraire qui se réduit 4 Lesage ne saurait donc infirmer notre observation. Et l’on peut, au total, accepter les paroles de l’historien de la Bretagne, Daru, quand, ayant. énuméré tant de marins et de capitaines illustres nés du sol breton pendant ‘ees trois ou quatre siécles de la monarchie, il déclare « remarquable que, parmi les - grands hommes que cette province a produits, il ne se trouve ni un artiste, ni un poéte ». Telle est la veérité. La littérature étant l’expression des peuples, on peut dire que la Bretagne, qui s’était exprimée avec tant de charme et de prestige dans le moyen age, a perdu toute expression propre dans les trois siécles qui ont suivi. Tandis que Ile-de-France, Champagne, Normandie, Touraine, Anjou, Poitou, Bourgogne,
Gascogne mélaient leur vie 4 la vie générale de la littérature francaise par un incomparable ensemble de poétes, de philosophes, d’orateurs, de moralistes de premiére grandeur, la Bretagne demeurait silencieuse et sa personnalité semblait dormir 1.
Mais soudain, quel changement ! Et de quelle allure la Bretagne va se rattraper ! Le xrxé siecle approche ou commence, et voici, que dans un espace de moins de soixante années, elle nous donne coup sur coup Chateaubriand, La Mennais, Renan, trois hommes en qui toute la pensée de ce siécle a tenu, trois hommes, trois ceuvres d’une importance, d’une
1. Je néglige, non comme dignes de. dédain, mais comme n’entrant pas en ligne de compte dans la question que j’ai posée, le Pére André, ’abbé Trublet, Duclos, Ginguené, Fréron, Sainte-Foix et d’autres écrivains secondaires, natifs de Bretagne. Un nom qui suffirait A ruiner ma thése ou plutét ma remarque, c’est celui de Descartes, auquel plusieurs dictionnaires attribuent une origine bretonne, ainsi que l’ont fait Cousin et Michelet, le premier dans sa notice biographique, préliminaire aux ceuvres completes du philosophe, le second dans son Tableau de la France. L’erreur de fait est absolue et elle s’aggrave d’une méprise psychologique qui n’est pas moindre. Le pére de Descartes était conseiller au Parlement de Bretagne, il épousa en secondes noces une Bretonne. Mais il était né a Chatellerault et issu d’une vieille famille de cette ville, ainsi que sa premiére femme, mére du philosophe, lequel ne manquait pas de faire suivre son nom du titre de « gentilhomme poitevin ». En outre, s’il y a quelque chose qui s’éloigne du tour d’esprit imaginatif et mobile de la race bretonne, c’est le génie cartésien, métho- ' dique et rectiligne 4 outrance, et je suis étonné que l’on ait pu prendre Yauteur du Discours de la Méthode pour un Breton. — Chateaubriand, plus réservé, se borne a dire que les Bretons « revendiquent »- Descartes (Fragments sur V’hisloire de France). C’est ainsi que la ville de Tarbes revendique Théophile Gautier, fils de fonctionnaire, né par hasard a Tarbes. Descartes n’était pas méme né en Bretagne.
a RENAN
influence telles que je n’hésite pas, pour en donner la - mesure, 4 me servir de hyperbole suivante. Supposons que, de tous nos auteurs célébres depuis cent ans,
BRETON iS 49
on fit deux groupes, Yun ne comprenant que ces.
trois Bretons, l’autre formé de tout le reste, et que - Yon nous mit dans Vobligation d’ignorer l'un des deux, a notre choix, lequel vaudrait-il mieux que nous choisissions, je ne dis pas pour le plaisir de la lecture ou pour Jinstruction générale de notre esprit, mais pour la connaissance de tous les mouvements d’idées poétiques, philosophiques, politiques, religieuses propres A ce siécle, l'un des plus agites de Vhistoire ? Le groupe breton, sans aucun doute. C’est par lui, c’est en lui que nous saisirions ces mouvements dans leur source vive, 4 leur point de jaillissement et de bouillonnement le plus fort.+ Coincidence frappante. Ces trois génies, ces trois
1. De longs morceaux du présent chapitre, et notamment ce passage, ont paru dans la revue Les Letires en décembre 1918. L’idée que j’y propose sur l’importance prépondérante des trois grands écrivains bretons du x1x® siécle doit étre vraiment juste, et la maniére méme dont je la présente, fort appropriée. Car l’une et l’autre sont venues a l’esprit de l’auteur d’un livre estimable paru en 1922, qui en a méme composé son « Epilogue ». J’y lis ces lignes : « Si dans le naufrage de la littérature du x1x° siécle, leurs ouvrages subsistaient seuls, ils suffiraient pour connaftre a leur source la plus profonde, dans leur murmure initial et dans leur cours triomphant, les idées littéraires, philosophiques, politiques, sociales, religieuses, qui ont agité une longue époque de histoire, et ils permettraient de jouir des formes les plus belles, les plus insinuantes, les plus puissantes de l’expression humaine pendant cent années environ. » L’auteur en question a,-comme on voit, beaucoup plus de style que moi. Mais sa pensée ressemble a la mienne.
grands premiers réles littéraires, ce n'est pas la Bretagne entiére qui a concouru 4 les produire. Le méme coin de la province leur a donné le jour. Chateaubriand et La Mennais sont nés porte a porte, 4 Saint-Malo. Renan, a une heure de mer de Saint- Malo. Autre rapport non moins digne de remarque: 4 eux trois, ils représcntent toutes les classes de la société ; Chateaubriand, la vieille noblesse féodale et militaire; La Mennais, la haute bourgeoisie malouine, enrichie- par la course, l’armement et le commerce !; Renan, le peuple des paysans et des marins. Ils forment une sorte de chaine continue par leurs origines comme ils forment une chaine dans le siécle dont ils ont successivement exprimé les tendances. dominantes. ;
Une telle fécondité, si soudaine, succédant a une si longue disette, n’est pas un hasard. La confrontation de ces deux fortunes contraires avec les deux situations historiques qui les ont accompagnées, apparait assez expressive.
Les siécles ou la Bretagne a été sans voix sont les.
siécles ou s’est épanouie en France une civilisation fondée sur la triple base de la religion catholique, de la monarchie centralisée, du classicisme gréco-
latin, et possédant autant de garanties de stabilitée |
1. La famille de La Mennais avait été presque ruinée par la Révolution. Lui-méme n’hérita que d’un chétif patrimoine. I] a toujours vécu dans une géne qui parfois confinait 4 lindigence.
qu’en peuvent offrir les combinaisons de lhistoire.
Le temps ou la Bretagne se retrouve une inspiration propre, une personnalité originale et se sent . traversée d’un frisson de vie qui aboutit a la génération de trois grands poétes, maitres d’émouvoir A un rare degré leurs contemporains, est le temps ou s’annonce et s’accomplit la ruine de cet ancien régime religieux, politique et intellectuel de la France.
Je dis que cet ébranlement n’a pas seulement
~accompagné ce réveil. Il l’a suscité. En affai-
blissant les traditions et autorités séculaires auxguelles la Bretagne s’était, pour sa part, soumise, et auxquelles la majorité de ses fils allaient d’ailleurs
-continuer leur soumission obstinée au milieu de la
tourmente moderne, il agissait comme un puissant appel d’air, pour rendre la liberté, le mouvement et la vie A des forces jusque-la comprimées dans les profondeurs de l’Aame bretonne. Quelles forces ? de quelle nature ? et de quelle tendance ? C’est ce
que nous pouvons voir en observant la part d’inspi-
ration commune aux trois grands écrivains bretons du x1x® siécle.
Y a-t-il donc entre ces écrivains une part d’inspi-
ration commune ? N’existe-t-il pas plutot entre eux, entre les doctrines qu’ils ont soutenues, entre ies |
directions dans lesquelles se sont exercées leurs influences respectives, des caractéres de profonde opposition ? Que l’on rapproche Chateaubriand et le premier La Mennais, le La Mennais de VEssai sur U'Indifférence, cela se congoit. Tous deux ont conduit la réaction religieuse du, x1x® siécle contre
le xvure, restitué du prestige au christianisme ©
décrié par Voltaire et les Encyclopédistes, voulu renouer les liens de la société avec l’Eglise. Mais comment. les envelopper dans la méme définition
morale qu’un Renan, qui a été, 4 tant d’égards,
le continuateur de Voltaire, et dont l’ceuvre s’est montrée ruineuse pour la foi catholique ? Comment ne pas tenir compte de limmense écart entre ces trois hommes, quant aux tendances et positions politiques : Chateaubriand, royaliste de tradition,
La Mennais, démocrate et socialiste, Renan, conserva- '
teur positiviste, partisan d’un gouvernement aristocratique qu'il justifie par une vue assez pessimiste de
‘hamanite ? Et que pésent, en ¢ omparaison de pareils.
RENAN BRETON Do
contrastes, les éléments de ressemblance qui pourraient tenir 4 la parité de race entre ces esprits ? Quelle donnée tirer de celle-ci, qui en vaille la peine ? Voici une réflexion qui atténue grandement, a ce qu’il me semble, ces apparentes irréductibilités morales. | Quand: un écrivain a talent, de tempérament, de personnalité éclatante et vive, se range publique-- - ment 4 une certaine cause politique et religieuse qui a son nom et sa place dans la classification des partis, son orthodoxie mérite qu’on y regarde de prés. Etre orthodoxe lui est moins facile qu’a d’autres. Il se peut que les sentiments qui l’ont attiré a cette cause soient loin de coincider avec les motifs pour lesquels ses partisans traditionnels y adherent, ses interprétes autorisés la recommandent. Il se peut que ces sentiments aient quelque chose d’exceptionnel, de plus personnel que la discipline et lunité de la cause ne le soufiriraient peut-étre. Notre homme est venu, sous une certaine banniére. II la suit parmi les fidéles. Mais il chante ou murmure son cantique a lui. La question se pose surtout a l’égard d’un converti qui a trouyé son chemin de Damas. Il est a craindre que, dans Vaversion qu'il a concue pour ses idées de la veille, il ait un peu reconstruit, selon ses désirs, la doctrine opposée dont il attend le contentement de son ame, plutét qu’il ne se soit soumis 4 la recevoir telle qu’elle est. Ce qui le séduit en
elle différe peut-étre sensiblement de ce qui en fait aux yeux de ses adeptes de toujours Vautorité, la valeur. Pour autant, elle subit en lui une certaine dénaturation que son prestige personnel risque de rendre contagieuse. Malgré lui, il est gros d’hérésie. Plus singuliére ou plus glorieuse est la recrue que la doctrine a trouvée en lui, plus il est inquiétant pour la stireté de la doctrine. C’est pourquoi les docteurs “et les vétérans expérimentés des confessions reli-gieuses et des partis politiques se méfient des convertis. Ils n’aiment pas qu’on leur laisse prendre de - Vinfluence. Le langage de ces néophytes qui ne sont pas assez neufs les inquicte. Ils ne les sentent pas bien de la maison.
Chateaubriand, avant qu il devint Vapologiste du christianisme, s’était montré dans l’Essai sur les | révolutions un jeune insolent, haussant les épaules: devant la question de la vérité des dogmes et, d’autre part, plein de mépris pour la philosophie et les philosophes. Il est vrai que I’Eglise entiére applaudit au Génie du christianisme, hommage somptueux qui la dédommageait des outrages et des noires dérisions de Voltaire. Cependant les théologiens jugérent équivoque une apologétique exclusivement faite d’appels 4 Pimagination et au sentiment, sans aucun souci du raisonnement ni des preuves et ot le dogme était étouffé sous des fleurs.
La Mennais, avant qu’il se fit prétre, dans un coup
bs
rr a
de tristesse et de colére, et qu’il écrivit Essai sur Vindifférence, avait longtemps suivi les philosophes et Rousseau. Combien son livre s’en ressent! Il prouve le christianisme pragmatiquement, comme nous dirions aujourd’hui, par la morale, par les exigences de l’ordre social et de la civilisation, par les besoins de ’humanité. Du dogme et du miracle il n’est, pour ainsi dire, pas question. Sa méthode, si périlleuse, fut l’objet de fonciéres réserves qui auraient été moins discrétes, si l’Eglise avait eu, en ce temps-la, moins besoin de défenseurs. Supposons cet ouvrage paru au xvil® siécle. Bossuet n’aurait pas eu de repos qu’il ne l’etit anéanti.
Renan, a V'inverse, n’a jamais été pris dans les chapelles de la libre pensée pour un patron de tout repos. Ces milieux ont bien vu qu’il n’était pas plus assujétissable 4 leurs dogmes qu’il ne l’avait été a ceux de l’Eglise. Sous ses politesses occasionnelles,
ils ont senti le dédain pour la médiocrité séche de
leur pensée, pour l’étroitesse de leur horizon. Cet inerédule mystique, abondant en imagination, hante de réverie religieuse, ce libre critique de la democratie, défenseur de la hiérarchie et du principe aristocratique, ne leur a dit, au fond, rien qui vaille.
Sans la colére qu’il causa aux catholiques et les
torrents d’injures qu’il en recut, ils ne Vauraient jamais sacré grand homme. Les titres sous lesquels ils le glorifient sont des coups d’éteignoir. « Ernest
Renan, philosophe frangais », lit-on sur la plaque de la rue a laquelle la municipalité d’Issy a donné son nom. Ils l’appellent encore « apétre de la tolerance ».
Ces remarques abaissent singuliérement les bar-
riéres que l’opposition des doctrines semblait dresser, —
infranchissables, entre ces trois hommes. Ou, si lon veut, elles ouvrent dans ces barriéres de nombreux passages. Elles font place a l’hypothéese d’assez
profondes communautés psychologiques ayant existé
‘entre eux. Elles nous autorisent 4 chercher en eux, pour une certaine part, le méme homme.
L’opposition des doctrines, quelles qu’en soient la mesure et la portée réelles, n’est pas la seule qui les sépare. Il en est une autre, de ‘moins vulgaire évidence et qui ne se discerne qu’avec un certain sens critique. Celle-ci tient 4 la forme intellectuelle, & deux disciplines ou méthodes différentes de la pensée, 4 deux maniéres différentes d’apprécier le vrai, et le faux. Chateaubriand et La Mennais sont deux tétes romantiques. La pensée de Renan se rapproche beaucoup plus du type classique. Parfois, elle l’a supérieurement réalisé. Ce que je pourrais exprimer encore en disant que Chateaubriand et La Mennais appartiennent a la premiére moitié du x1x® siécle, Renan 4 la seconde, et qu/ils portent l’empreinte des deux époques de la pensée et de la littérature frangcaises ot ils ont respectivement vécu. Dans l’une, le romantisme, aprés avoir
RENAN BRETON by apporté dans la poésie une rénovation éclatante, a exercé sur les genres d’écrire qui ont pour objet, non la fiction, mais la vérité, une influence incontes- - tablement troublante. En histoire, en philosophie, en critique, il a fait prévaloir l’imagination, l'impression, le caprice, la recherche du pittoresque, de la couleur et des effets oratoires sur la préoccupation de la justesse, de l’exactitude, de l’ordre et du bon sens. Dans Vautre, A partir de 1855 environ, une réaction se produit contre ce faux got ; l’élite de la génération nouvelle se donne pour but de le réformer en rétablissant la réflexion dans ses droits, en arrachant ces genres ‘sérieux a l’empire de la fantaisie et de lexhibition personnelle, en leur restituant cette substance et cette autorité du fond, dont les plus brillantes prouesses du talent ne compensent pas le manque, si méme elles ne le rendent plus injurieux. Renan a été l’un des -eonducteurs de cette réforme intellectuelle dont le succes’ se marqua notamment par l’abandon de cette diction asiatique et de ce pathétique a tout propos, dont le romantisme s’était fait une habitude, et par le retour a la sobriété d’un style véritablement francais.
La question est de savoir si un tel écart, en tous ‘eas fort considérable, l’est au point d’dter toute notable portée A notre recherche et si, sous ces grandes différences dans la formation intellectuelle et les résultats littéraires, n’apparaissent pas les
marques d’un esprit commun, procédant de la communauté d’origine. Y a-t-il quelque grand trait de physionomie qui appartienne 4 nos trois Bretons, qui les distingue tous trois ensemble des autres grands écrivains de la France, et qui forme, a cote ‘de ce que chacun d’eux a personnellement apporté de nouveau, leur nouveauté collective dans l’histoire des lettres francaises ?
Un tel trait-existe. Il n’est autre que cette oscillation habituelle de ’Ame, cette espéce de pluralité morale ou nous avons cru reconnaitre une des dispositions les plus profondes et les plus distinctives de la race bretonne, mais en y juxtaposant aussitot, comme correctif, un caractére qui en semble tout Vopposé : l’énergie, la persévérance, la ténacité dans toutes leurs applications, la grandeur des desseins et l’obstination 4 les poursuivre. L’alliance de ces deux genres de complexion morale, dont l'un indique la prédominance de la faculté du réve et.l’autre un sens puissant et ardent de la réalité, constitue ce que l’on pourrait appeler le paradoxe psychologique du Breton. Nous Vobservons, nous le voyons 4 l’ceuvre dans les pensées et les carriéres des trois hommes qui nous occupent.
J’entends bien l’objection que l’on peut me faire, et je discerne le sourire que ma définition provoque. La pluralité morale n’est pas quelque chose de spécifiquement breton. Elle se remarque dans toute per-
RENAN BRETON foo
-sonnalité humaine un peu développée. Il n’y en a pas qui soit naturellement tout d’une piéce. Il n’y a pas
d@homme qui ne soit fondé a dire : « Je sens oe hommes en moi ».
Rien de plus certain. Aussi faut-il prendre garde que les caractéres moraux qui sont données comme le propre d’une race, d’une nation, d'une collectivité quelconque, et qui en composent la physiono-
mie distincte et originale, ne sauraient constituer
quelque chose d’absolument singulier dans Phuma- nité ; ils ne peuvent consister que dans l’accentuation particuliére de quelque caractére appartenant a la nature humaine en général. Ce que je crois voir, c’est qu’en ces génies bretons, ce caractére de complexité est trés accentue, cette pluralité est trés aecusée. Ils ne sont pas plusieurs hommes, d’une maniére plus ou moins vague et faible, et un certain homme, d’une maniére prédominante. Ils sont plusieurs hommes puissamment, et cest en-eux ce qui
prédomine.
Cette pluralité, on pourrait essayer de la saisir en elle-méme et, pour ainsi dire, dans sa source intérieure. On pourrait la faire ressortir d’un portrait
personnel de ces trois indiyidus supérieurs. Mais les observations de pure psychologie sont toujours’ - discutables. Ce sera une plus sire méthode que de
considérer la nature de nos Bretons, non du dedans, mais du dehors, que de la considérer 4 l’ceuvre et dans ce qu’elle a produit, que de l’observer dans son rapport avec l’extréme complexité de l’époque ou elle est venue et qui a fourni un merveilleux excitant 4 son expansion. Crest le caractére de cette époque qui a permis au caractére natif de ces esprits de se manifester dans sa plénitude et de se déployer en de grandes créations littéraires. La contradiction
des influences qui se disputaient librement la pensée
du x1x® siécle a aidé leurs personnalités 4 se réaliser tout entiéres. “
' Les tendances dont l’opposition divisait leur temps et y déterminait des partis exclusifs et hostiles,
ont toutes ensemble pénétré en eux comme les °
souffles de Vespace pénétrent dans une haute demeure ouverte sur tous les points cardinaux.
eee ee Jed ae AN
RENAN BRETON ae 61 Et les conflits intimes qui sont résultés de 14 n’ont
pas été pour eux ce quils auraient éte pour tant d’autres : une cause d’affaiblissement, de dispersion,
d’impuissance. Au contraire, leurs énergies d’esprit
ont été animées, excitées a l’action et, si j’ose dire, portées au comble. Ce n’est pas quils se soient sentis obligés A quelque patient et inlassable effort pour collaborer A la solution de ces grandes crises philosophiques, politiques et religieuses dont l’époque moderne est déchirée et qui ne paraissent d’ailleurs pas pouvoir étre résolues par la seule bonne volonté humaine, si la marche des choses, qui a déja contribué a tirer ’humanité de tant de mauvais pas, n’y aide quelque peu de son cdté. Ce qui les a exaltés, inspirés, c’est le seul fait d’embrasser, de cultiver en eux-mémes, simultanément ou tour a tour, les sentiments et les idées que ces crises mettaient en conflit, et, par la, de s’épandre, de rayonner et de vibrer en tous sens. Il n’est pas étonnant qu’ils aient exercé sur leur siécle l’influence morale la plus étendue. Ils parlaient ingéntiment tous les langages de cette Babel, ils en avaient tous les génies, toutes les
Re ee ee ne ee ke N, Foen oe Progen!’ .\s ; a ; iy ie hs r , mR ye ee, wi . ; ;
ames, ils y étaient partout chez eux. Ne voyons-nous
pas aujourd’hui encore ce spectacle étrange ? Tandis ‘que M. Le Goffic qualifie Chateaubriand « d’anarchiste », le nom méme de Chateaubriand continue d’étre honoré et proné dans les pensionnats catholiques, ses ouvrages y sont donnés aux distributions
de prix. Si ’'un de ces deux témoignages n’est pas dénué de tout fondement (ce qui n’est pas a présumer, car M. Le Goffic est un esprit modéré, pénétrant et str, et les catholiques ont le sens de leurs intéréts religieux) cela peut bien passer pour le dernier mot de Vubiquité morale.
Chateaubriand. — Magnifique poéte du « trone » et de « l’autel », ayant trouvé en leur honneur des images, des traits d’éloquence dont les imaginations catholiques se nourrissent depuis cent ans, et qui ont fourni aux défenseurs de la tradition et de la foi de nouvelles armes, sinon tranchantes, du “moins étincelantes, Chateaubriand s’est vu rangé par des générations d’Ames pieuses entre les illustres apologistes des vérités saintes. Elles en ont fait presque un autre Bossuet. Il a cependant fallu que ces bonnes dames n’apercussent que la moitié de son personnage ; sinon elles auraient vu qu’il avait bien un pied auprés' d’elles, dans le sanctuaire, mais Vautre en pleine Révolution, et que, tandis qu’il les séduisait, il n’exercait pas une moindre séduction sur d’autres ames placées au pole opposé et pour qui les saintes causes, c’était, au contraire, le renversement des trénes et des autels. Dans les apologies qu’il composait 4 la gloire des hautes institutions du passé, a la gloire des symboles brillants et encore fascinateurs qui représentaient ces institutions, les
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ames révolutionnaires discernaient le tour et l’accent d’un chant de mort ou de supréme adieu qui, venant d’une telle bouche, les confirmait doublement dans leur foi destructrice et novatrice. Vainement auraientelles cherché a la téte de leurs propres partis un talent capable de rendre avec une telle force, une telle ivresse de vision, les signes annonciateurs de ]’ébranlement et de la ruine des autorités traditionnelles, de fsire sentir par des images aussi saisissantes Virrécusable réalité de ces signes, leur irrésistible avance, et de leur communiquer par le redoutable éclat des formules un tel degré d’action entrainante sur les esprits.- Est-ce a dire que Chateaubriand trompat les uns ou les autres ou tout le monde ? Il ne trompait personne. Il était d’une sincérité, d’une candeur entiére. I] parlait comme il sentait et comme il voyait. Des rochers environnés d’ouragans ow il avait recu le jour et oti ses aieux avaient vu les flots jeter a leurs pieds les débris de tant de naufrages, il apportait sur la scéne d’un monde bouleversé, avec une puissance supérieure de tempérament et les rythmes d’un trés grand écrivain, une imagination avide de sentir, qui ne faisait que suivre son naturel en frémissant a tous les souffles. Au bord de la mer, il y a de grands oiseaux qu’on ne voit qu’aux jours de tempéte. Ils n’ont rien fait pour amener la tempéte. Mais elle les met en train ; ils la fendent en tous sens de leur vol et de leurs cris; ils en
64 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN, augmentent le Payee ils y sont dans eur élément.
La Mennais. — Quant 4 La Mennais, nature.
morale meilleure que auteur de René, plus dévouée » aux hommes, plus tendre, ce qui n’était pas difficile, plus humaine, la simple énumération des mouvements d’idées qu’il a fomentés lun apres l’autre, qui se fussent sans doute produits et développés: sans lui en quelque maniére, mais qui n’eussent. ni porté la méme marque, ni eu le méme destin, cette énumeération sera, dis-je, par elle-méme assez éloquente.
Ultramontanisme moderne et revendication du magistére universel de la Papauté sur les gouverne- . ments politiques ; catholicisme libéral entendu comme lacceptation des institutions de la « Liberté » et du droit commun modernes, dans l’intérét méme de V’expansion et de la floraison catholiques, auxquelles la protection des pouvoirs temporels est devenue plus funeste qu’utile; apologétique fidéiste, fondée sur le scepticisme philosophique et sur le désespoir de la raison, qui ne peut plus trouver de vérité que dans la foi de l’Eglise recommandée par les besoins du coeur, de la société, et par le fait d’une tradition | universelle ; catholicisme démocratique et, bient6t catholicisme socialiste, faisant de la cause des révolutions politiques et sociales la cause de Rome et invi-
tant l’Eglise 4 s’ériger en soutien et en porte-drapeau des masses populaires en lutte contre les princes et la propriété ; telles sont les doctrines dont il s’est fait successivement l’annonciateur et le prophéte, et auxquelles il a prété la flamme de son Ame emportée et de son verbe magnifique. II s’est jeté en chacune d’elles dans une impulsion de fougue qui l’a conduit jusqu’a l’excés le plus dangereux ou le plus ruineux pour le crédit des aspirations justes et bonnes auxquelles elles pouvaient en partie répondre et des observations vraies qui avaient contribué 4 les inspirer. Mais, d’un autre cété, ces aspirations justes et pleines d’avenir, il est le premier 4 en avoir eu conscience et a les avoir interprétées d’une maniére éclatante ; ces observations, il est le premier 4 les avoir saisies, et son génie consiste en cela. On peut dire que, s'il a abouti a la chimére, dans toutes les directions qu’il a prises, ce n ‘est pas de la chimére qu'il est parti, et que l’audacieuse fragilité de ses constructions a tenu plutét a lintempeérance qui Vempéchait d’en calculer la hauteur et d’en mesurer la place qu’A leur défaut de base dans le réel. Ce qui chaque fois a donné le branle a cet esprit si puissant et pourtant si peu maitre de soi-méme, c’est le sentiment ou le pressentiment de quelque réalité, de quelque force historique nouvelle dont approche échappait 4 des docteurs endormis dans jeur confiance aux arrangements, aux définitions,
aux formulaires d’une époque révolue, et de qui la sagesse n’était pas toujours aussi sage que sa témériteé.
Il a fallu que son ultramontanisme de 1820 ne fat pas, comme beaucoup se Vimaginaient, une idée sans rapports avec la situation des temps nouveaux, une pure réverie rétrospective et médiévale, puisque le x1xé siécle a vu se réaliser un grand accroissement
du pouvoir religieux de Rome, un grand resserrement
de la centralisation catholique universelle, et que
Vesprit gallican est une espéce fossile dont on ne
trouverait plus aujourd’hui aucun échantillon, la raison d’étre en ayant depuis longtemps disparu. ll a fallu que le catholicisme libéral constituat pour la cause religieuse une forme de vie et d’action nécessaire, puisque le zéle de cette école a joué le réle le plus indéniable. et le plus brillant dans la
renaissance catholique qui s’est accomplie entre 1830.
et 1860, et dans les conquétes civiles qui en ont été le résultat. Pour la tendance fidéiste de La Mennais, elle a pu étre condamnée dogmatiquement et notee de pure hérésie. Tout ce que je remarque, cest qu’elle n’a été de sa part rien de singulier, rien d’isoleé, et qu’en la manifestant, il a donne le signal d’un mouvement d’idées qui s’est poursuivi pendant tout le siécle, qui se poursuit encore dans une notable portion de Vélite intellectuelle catholique, mouvement qui a sa cause générale dans les coups portés
par la critique philosophique moderne aux fondements de la vieille théologie traditionnelle, et qui tend a substituer aux raisons théologiques des raisons tirées de la nature de l’homme, de lhistoire de l’Eglise et de son réle parmi les peuples. Enfin, il suffit d’observer que la démocratie et le socialisme (je prends ce mot dans un sens trés large) ont bien plus contribué que la propagande de l’incrédulité elle-méme 4 rompre ou 4 relacher les liens des masses populaires avec l’Eglise, pour rendre justice a Jlinvitation de La Mennais, pressant, dés 1825, l’Eglise de renoncer 4 une réprobation stérile de ces influences désormais incompressibles, et, tout au contraire, d’y associer, d’y méler la sienne. Certes il concevait cette coopération sous une forme insensée ; mais il ne parlait pas dans le vide. En fait, la politique de l’Eglise a fini par faire 4 cette | idée une certaine part. Ainsi ce créateur de tant de systémes dont le dernier mot est la déraison, n’en a créé aucun qui fit bati en l’air. Cet utopiste, ce ~ curieux mélange de spéculatif effréné, de beau lyrique et d’agitateur candide a eu avec l’Ame de son époque le contact le plus intime. Il en a saisi les vibrations a l’état naissant, et ses perpétuelles inventions de doctrines n’en sont que l’écho et Vamplification démesurée. C’est a cause de ce manque de mesure qu’il n’a enfanté que la chimere. Chacune de ses idées a été rendue fausse et prati-
soon? LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN
- quement contradictoire a toutes les autres par l’impétuosité avec laquelle il l’a poussée jusqu’a l’absolu. Si cet exces a toujours été le sien, n’en faut-il pas voir la raison dans la disproportion entre la versatilité ardente de sa personnalité et la force de son intelligence et de son imagination ? Ses idées s’emparaient de lui comme des impressions irrésistibles et le subjuguaient, l’enlevaient ; il en faisait des mythes simplificateurs qui lui cachaient la complexe réalité. Un jour, c’était le Pape et le Roi; un autre, le Pape et le Peuple ; puis le Peuple seul, puis le Consentement universel qui s’offraient comme la clef de votite de sa synthése politico-religieuse, et il appelait chacune de ces constructions la Vériteé. Il oubliait aisément ce qu'il avait écrit, enseigné, vaticiné pendant la période précédente ; orientation de son ame changeait, et il portait ces avatars allégrement. Capable, malgre ce qu’il y avait de sombre dans son génie, de jeter parfois un regard clairvoyant et tranquille sur la violente spontanéité et la suite capricieuse de ses aventures intellectuelles, il laissait échapper devant Sainte-Beuve cette boutade : « Que -voulez-vous ? On dira de moi : il fut sot tel jour ! » Les Russes disent : Nifchevo! La passion inspirée et vraiment héroique avec laquelle il se dévouait A ses croyances, 4 ses théses d’une saison, n’avait d’égale que l’espéce d’insouciance juvénile, de liberté toujours fraiche avec laquelle il entrait dans
une nouvelle voie et dépouillait / homme de la veille. Au moment de la plus tragique crise de son existence, quand Rome l’a eu appelé et frappé (quel tableau de s’imaginer le prétre breton, chéetif, pauvre de mine, presque difforme, avec des yeux admirables ou se reflétent la pureté de son coeur d’enfant et lobstination intraitable de son esprit, comparaissant devant le siége de Saint-Pierre, dans ces salles vaticanes ow brillent la splendeur et la grace des arts italiens!), quand Rome, dis-je, l’a eu condamné et retranché de l’Fglise, il salue cette libération par des accents ot la douleur le céde 4 la joie d’avoir reconquis l’espace. Jeté hors de l’obéissance romaine, il ne tarde pas 4 se précipiter hors de la croyance catholique. Il ne veut plus connaitre que la démoeratie et l’humanité, il identifie l’idée démocratique et l’idée humanitaire 4 Vidée religieuse. Mais c’est a partir d'ici que son époque Vabandonne et se désintéresse de lui. On ne l’écoute plus. Sa parole, naguére si retentissante, sonne dans le désert. Ce qu’il avait eu 4 faire était fait; il avait fourni son explosion. Ramené par la solitude 4 la méditation philosophique, il achéve un grand systéme de métaphysique et de cosmologie commencé dés longtemps, systeme que tout le monde ignore, mais qui ne manque pas d’un cachet de puissance et de génie, et dont Renouvier a pu dire qu’il est supérieur aux spéculations analogues et trop fameuses des Fichte et
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des Schelling 1. Il finit, d’une maniére curieusement tardive, par la libre pensée complete, la négation de tout surnaturel.
De l’ultramontanisme 4 la libre pensée et au ratio-
nalisme absolu, en passant par la démocratie, Vhumanitarisme et le socialisme, voila, si je ne me trompe, une vaste traversée accomplie a travers l’Océan des idées modernes, sous la triple impulsion des impressions vraies, des raisonnements et des
coups de téte.
Apercu de Renan. — A. L’intelligence. — Certes, la discipline intellectuelle d’Ernest Renan le préservait de ces pérégrinations démesurées de lesprit. Nous avons marqué cette différence essentielle, qui se traduit notamment par la sireté avec laquelle
il a discerné ce qu’il y a souvent de frivole outrance —
dans la pensée de Chateaubriand, de spécieux dans son style, par la lucidité magistrale avec laquelle il a analysé la carriére de La Mennais dans un essai critique qui est un de ses chefs-d’ceuvre. Si La Mennais l’emporte sur Chateaubriand et Renan par la
1. Renouvier, se plaignant de l’oubli volontaire ot Il’ Université laissa cette grande ceuvre finale, dit qu’ « on peut hardiment la regarder comme supérieure, en tant que systéme et par le talent, a tout ce que la France avait connu depuis Malebranche, et qu’il n’est pas défendu de la préférer 4 de certaines élucubrations germaniques en possession de la renommée,.. » Phil. analyt. de l’histoire, t. IV, p. 103.
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générosité du coeur, Renan est au-dessus de ses deux compatriotes, je ne dis point par l’acuité, mais par le sérieux et le lest de Vintelligence, avantage dont il faut faire honneur, non seulement a sa nature, mais 4 son époque, encore une fois, ainsi qu’a son éducation théologique et scientifique. Une grande partie de son ceuvre est fondée sur la base de l’observation, de l’érudition et de l’analyse, et soustraite pour autant 4 la fantaisie et au démon de la personnalité. Cependant, quand on considére et compare entre elles les vues les plus générales de son esprit, on y doit bien reconnaitre les signes de cette multiple impressionnabilité en des sens trés divers, dont nous faisons une disposition commune aux génies bretons, disposition quwils ont contribué a propager, 4 augmenter dans le siécle méme dont les contradictions de tendances philosophiques, religieuses et sociales l’avaient éveillée et fait s’épanouir en eux.
Essayons de distinguer ce qui, dans la somme de ses idées, tient a cette impressionnabilité particulire de la race et de la personne, et ce qui tient a des données objectives et clairement vues de raison, d’observation et de fait.
Qu’il ait été tout ensemble le plus décidé, parfois le plus 4pre négateur du dogmatisme chrétien et un esprit fonciérement préoccupé par le christianisme, hors duquel il n’arrive pas a voir — ni méme 4 cher-
72 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN cher — pour la société une régle, pour l’Ame humaine un str idéal de sentiment et d’action ; que sur les origines du primitif christianisme lui-méme, encore tout moral et mystique, sur la personnalité de Jésus, sur la formation des traditions ou légendes évangéliques, il ait accepté des hypothéses plutdt désillusionnantes, sans cesser de trouver dans 1’Evangile des révélations de bonté, de douceur, de grace, au-dessus’ desquelles aucune parole humaine ne s’élévera; qu il ait souscrit aux conclusions de l’empirisme et du criticisme modernes, qui dénient la possibilité de toute connaissance métaphysique, et qu'il n’ait pu se défendre de reporter sans cesse les yeux vers ce ciel ou il sait cependant ne pouvoir rien lire, non plus que de recueillir comme de possibles effluves d’un au dela désiré, tout ce mystére, tout ce halo des choses et des Ames que les définitions logiques et scientifiques n’expriment point; qu'il ait rejeté de la maniére la plus énergique et la plus obstinée toutes les croyances miraculeuses et surnaturelles, et avoué son effroi des ravages moraux que la perte de ces croyances risque de produire dans l’dme du peuple ; que l’humanité lui soit apparue une malheureuse errante livrée 4 toutes les forces aveugles de la nature, 4 tous les hasards du destin, et 4 qui aucune puissance supérieure ne s’intéresse, et qu’il ait concu et exprimé de ce sort autant d’amertume et de dérision que sil y avait un responsable 4 quis’en prendre ; —
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qu’il ait enfin été a la fois le plus irréligieux des esprits et le plus soucieux de religion; qu’en politique, il ne se soit pas senti moins partagé; qu’il ait simultanément professé limpossibilité pour une civilisation, pour une patrie, de se conserver et de progresser sans des aristocraties et des priviléges, et l’impossibilité d’un Etat occidental moderne qui prétendrait imposer 4 une multitude qu/il a éveillée et instruite des autorités qui n’auraient pas son agrément en quelque facon ; qu’en ce qui concerne la France, il ait été pour et contre la Révolution et ait jugé égale- ‘ment périlleux un gouvernement qui en applique les principes et un gouvernement qui les renie ; tout cela n’est pas, dis-je, le fait particulier de sa pluralité et de sa versatilité de Breton. Ces oppositions de sentiments n’ont en soi rien de capricieux. Elles ont une raison au dehors. Elles répondent 4 des vérités contraires qu’une intelligence impartiale et libre - -saisit A la fois, ce qui lui demande plus d’énergie et est moins favorable 4 sa quiétude que de ne vouloir voir que lune-et de s’aveugler sur l’autre. Ces deux vérités, par exemple : que la critique philosophique et historique moderne a fait aux dogmes chrétiens une position terriblement difficile et que l’on ne -saurait arracher la civilisation occidentale a l’influence chrétienne sans lui infliger une immense blessure dont elle risquerait fort de mourir. « Le sérieux des temps modernes, pronon¢ait Renan en
1882, dérive presque tout entier du christianisme 1. » Avant d’attribuer au grand esprit que ces vues divisent, en quelque sorte, contre Iaiemiemne, je ne sais quel penchant sophistique et pervers 4 cultiver la contradiction de ses propres opinions, prenons garde a la contradiction intrinséque des choses auxquelles ses opinions se rapportent et qu'il a le mérite d’apercevoir, d’embrasser entierement, avec une complete sensibilité 4 ce qui est humain. Prenons garde a ces profondes et fatales désharmonies de la situation moderne, dominée par une critique dont les percées ont miné le sol des vieilles croyances, sans détruire dans l’Ame humaine le besoin moral et affectif de ces croyances, et livrée a des révolutions politiques qui ont abouti 4 un état social ov il n’y a plus de base pour des institutions que l’expérience historique nous montre naturelles et nécessaires. Demandons-nous si les antinomies de la pensée ne dérivent pas, chez Renan, des antinomies des réalités et des faits, si elles n’en offrent pas la juste et franche expression.
Dans la mesure, et cette mesure est grande, out Von est fondé a dire qu’il en est ainsi, il faut reconnattre 4 Renan le mérite de s’étre montré, au milieu de son époque, un lucide et haut critique qui a aidé cette époque a voir clair dans le fond de ses propres