‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 13 sur 64 · Discours et conférences, p · texte numérisé non relu

Discours et conférences, p

difficultés. Et sil a été ce critique, c’est sans artifice, mais uniquement par la sincérité, l’intégrité, la candeur, la détente, qualités des seuls grands esprits, avec lesquelles il a pris conscience de tout ce qu’il pensait et l’a complétement exprimé. Aider les hommes, les groupes, les partis, les sociétés 4 voir clair dans leurs propres affaires, est toujours une opération un peu rude, dont bien peu sont capables, et que les intéressés ne souhaitent pas trés vivement, ‘surtout quand. leurs affaires se sont embrouillées. Mais c’est une opération salutaire qui, aprés avoir fait crier tout le monde, peut finalement se solder en services pour tout le monde. Elle arrache les gens 4 des sécurités périlleuses. Elle les oblige a se dégourdir en les forcant 4 se rendre compte des poussées d’idées ou de faits nouveaux qui ont creusé l’intérieur des vieilles positions coutumiéres ot leur esprit sommeillait, des vieux dogmatismes établis et approuvés ou leur pensée s’immobilisait, sans plus jamais se confronter 4 la marche, aux données nouvelles, 4 la complexité incessante des choses, qui, . elles, se meuvent toujours. Elle inflige 4 des idées de formation ancienne le choc de réalités récemment apparues, dont ces idées n’avaient pu tenir compte et dont la montée les étoufferait si elles n’y paraient. pas en se réformant. « Moi aussi, s’écriait Renan par plaisante allusion a un de ses cousins de Bretagne, torpilleur sur un vaisseau. de I’ Etat, moi aussi, j’ai été

‘un bon torpilleur. J’ai envoyé quelques secousses électriques 4 des gens qui ne demandaient qu’a dormir. » On ne saurait mieux dire. Et ces secousses, il pouvait vraiment se flatter de les avoir lancées dans toutes les directions, sans en excepter ni ménager aucune.

Laquelle des doctrines qu’il voyait aux prises autour de lui, dans la mélée de son siécle, a-t-il épargnée ? Sur laquelle son rude et subtil avertisse-. ment critique, enveloppé ou non de ces fameuses « politesses », auxquelles il est naif qu’on se trompe, n’est-il pas tombé ? Dans tous les domaines, religieux, philosophique, politique, littéraire, ses traits n’ontils pas frappé, comme on dit, a « droite » et a « gauche »? Son analyse destructive des formules dogmatiques du christianisme n’a-t-elle pas été de pair avec son dur désaveu du rationalisme antichrétien 4 la Voltaire 2 N’a-t-il pas remontré au « spiritualisme » et au « matérialisme » leurs égales insuffisances uf Ses fortes vérités 4 la démocratie et au socialisme n’ont-elles pas eu pour contrepartie des sévérités presque aussi fortes a l’égard des conservateurs ? Ses déclarations libérales l’ont-elles empéché de harceler le libéralisme avec les avantages du pouvoir absolu ? N’a-t-il pas eu de terribles ironies contre les théories romantiques, et fait voir qu’un classicisme dans la maniére du xvu@ siécle ne pouvait plus se continuer de nos jours que d’une maniére artificielle et par singerie ? Nous continuerions.

RENAN BRETON Th

Cette singuliére distribution de corrosif, dont les doctrines contraires recoivent, 4 leurs dépens, une égale part, s’explique ainsi. Si Renan appréciait séparément ces doctrines, il y saurait relever tout ce. qu’elles peuvent avoir de vrai et de bon. Il a Vesprit trop large pour leur refuser cette équite, comme nous

- allons voir. Mais il est un grief préalable et commun

qu’il leur fait 4 toutes, et dont il commence par régler le compte : c’est précisément leur défaut de largeur, c'est l’insuffisante liberté, Vinsuffisant mouvement de pensée qui s’y accuse et que dénonce pour lui la forme dogmatique ou systématique dont il les juge marquées et qui l’y choque uniformément. Romantisme ou classicisme, libéralisme ou absolutisme, traditionalisme ou révolution, spiritualisme ou matérialisme, toutes sont revétues d’un gros nom, qu’elles portent comme un fardeau ou une carapace, et qui décéle leur prétention de ramener a une certaine idée unique et souveraine, a un certain principe dominant et qui suffirait a tout, la solution d’une certaine catégorie de problémes, sinon (c’est le cas des systémes de philosophie proprement dite) de Vuniversalité des problémes. C’est proprement cette idée, ce principe que désigne le nom sous lequel elles sont connues. Renan est, en principe, contre toutes les doctrines qui se résument dans un nom, ce qui est a ses yeux le signe méme de leur dogmatisme. Il est contre tous les dogmatismes et les

systémes, en tant que dogmatismes et que systémes.

Les dogmatismes et les systémes lui apparaissent aujourd’hui le fait d’une pensée qui s’endort. Quoi! la somme de nos connaissances physiques et historiques aurait recu depuis un siécle et demi des accroissements d’une rapidité et d’une étendue aussi extraordinaires, l’immense progrés des sciences historiques et philologiques particuliérement aurait rénové, amplifié et diversifié au degré qu’on sait, Vidée que nos péres du xvir® siécle pouvaient se faire du genre humain et de son évolution, un prodigieux afflux de nouvelles données expérimentales en tout genre aurait remis en question ou soumis a révision toutes les anciennes synthéses; et d’un esprit qui, au milieu de cette situation intellectuelle, émue dans toutes ses profondeurs, se flatte de pouvoir encore enfermer ses idées dans un cercle exclu- ‘sif et complétement défini d’avance, nous ne serions pas fondés 4 juger qu’il ne s’est pas assez vigoureusement frotté les yeux et que ce qui le déborde de toutes parts, il ne le voit pas! Le dogmatisme auquel il adhére le contente et le tranquillise sans doute personnellement. C’est un bien pour lui. Mais qu’il croie ce bien personnel communicable a son temps, qu’il trouve dans ce dogmatisme, quel qu’il soit, la solution de la crise profonde qui travaille les d4mes et les sociétes modernes prises au, tourbillon de tant de certitudes et d’incertitudes contraires, partagées

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entre des principes qui les poussent en tous sens et se livrent entre elles de cruels assauts, quel aveuglement! Ces solutions sont devenues insuffisantes. Elles sont trop faibles pour la force de la difficulté, trop étroites pour son ampleur tumultueuse, trop immobiles pour sa mobilité. Elles sont comme un port qui ne serait d’aucun secours a un énorme navire, surchargé de passagers et de marchandises, qui se débat au large contre la tempéte et a trop de tonnage pour s’y abriter. ;

L’idée qui domine la critique renanienne, c’est que les expériences humaines que nous avons faites par nous-mémes ou auxquelles l’histoire nous initie, les vues que les résultats des sciences nous suggérent sur l’univers, sont maintenant trop variées, trop riches et, A certains égards, trop subtiles pour se laisser systématiser et suspendre 4 un certain nombre de définitions immuables. Voyez les plus grandes intelligences du x1x¢ siécle! Laquelle ett consenti 4 laisser mettre une formule sur sa pensée ? De si haute signification qu’efit voulu étre la formule offerte, un tel refus de leur part n’aurait eu rien de timide. Elles l’auraient opposé par crainte de voir la portée réelle de leur pensée, non pas exagérée, mais amoindrie. Il efit fait bon demander a Sainte- Beuve si son étude des littératures avait rendu « romantique » au sens d’anticlassique, ou réciproquement ; 4 Cournot, par quel nom définir sa doc”

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trine philosophique; 4 Gcethe, lequel il sacrifiait du sentiment religieux au rationalisme, ou de la pensée rationnelle a la religion. Autant demander 4 ces grands esprits de quel posmon ils se privaient pour respirer, de quel ceil pour y voir. Admirable est la réponse de Faust a Marguerite qui veut savoir gil « croit en Dieu ». Est-elle théiste, panthéiste, polythéiste, ou peut-étre bien « agnostique.» ? Impossible de le dire. Elle n’est rien de tout cela, et elle est tout cela. Elle est strement sublime. Jamais. paroles humaines ne rendirent plus sensible 4 lame la palpitation ni la beauté du mystére divin dans Punivers et en nous. En comparaison, les argumentations les mieux conduites, les théses les plus savamment établies paraissent non seulement stetiles, mais fragiles. Une théologie d’école, un rationalisme de collége leur reprocheraient de laisser la question en suspens. Soit ! mais si nous nous en prenons, nous, a l’insuffisance des termes de la question, si nous la trouvons trop petite pour la réponse, comme un dé A coudre qu’on présenterait sous une belle source écumante pour l’y capter! La réponse de Faust, congue en dehors de tous les dogmatismes, contient une affirmation plus substantielle et plus persuasive que les leurs.

Telle est précisément, en principe et au depart du moins, la critique renanienne. Elle est antidogmatique, non par scepticisme et manque de foi

en la vérité, mais, au contraire, par soif de la vérité, par besoin de cette large et pleine communion avec elle, 4 quoi le dogmatisme met obstacle. Pour nous former des idées vraies, elle ne connait de valable et de légitime que l’indépendante position

d’un esprit jaloux de présenter la plus grande ou-

verture possible au flot de données, impressions, lecons que la réalité lui apporte sans cesse de toutes parts, et de ne se laisser pour cela rétrécir ou roidir par aucune prévention doctrinale. Elle estime plus que douteux que les vérités recueillies par ce procédé pleinement droit qui en assure l’afflux le plus abondant possible, se laissent enserrer dans l’espace nécessairement étroit d’une construction dogmatique. Entreprendra-t-on de les y faire rentrer 4 tout prix ? Il faudra les mutiler, les fausser, écarter les plus génantes, du moins leur donner a toutes cette lourdeur, cette rigidité, cette tension insupportable A un esprit juste et sensible. Tous les systemes sont a rejeter, en tant que systémes. Ils le sont, non seulement par l’abus d’application d’une certaine idée réputée souveraine, mais souvent aussi par la formation défectueuse, la mauvaise facture, diraiton, de cette idée méme, qui ne résiste pas a une inspection un peu exacte. Ainsi les termes de « spiritualisme.» et de « matérialisme », Renan déclarait-il les avoir bannis de son vocabulaire, parce qu’ils impliquent une notion par trop simplifi¢e des pheno-

ménes réels compris sous les noms de matiére et d’esprit. Il faut ter 4 esprit le bandeau de ces définitions artificielles qui le dispensent de voir, et délivrer les choses de ces catégorisations factices qui les empéchent d’exhaler dans l’esprit la plénitude et les nuances de leur essence. L’appui que J’intelligence humaine est portée 4 chercher dans l’armature des systémes, qu'elle ne le cherche, si elle en est capable, qu’en elle-méme, dans la vivacité, la vigilance et la continuité de sa propre énergie. Qu’elle ne se fie qu’a sa propre action, pour filtrer les foisonnantes données dont elle dispose et y injecter d’incessants courants d’ordre et de lumiére ! La vérité est un équilibre a maintenir. L’équilibre méme d’un bon esprit l’établit mieux que toutes les constrictions dogmatiques.

Mais si l’ére de ces constructions semble bien fermée, si une critique avertie s’est avisée que la vérité ne saurait s’exprimer en des systémes, s’ensuit-il que, selon les idées de Renan, les systémes qui ont joué, qui jouent peut-étre encore, un rdle important dans la vie philosophique, scientifique, religieuse ou politique de ’humanité, méritent le nom de faux ? Non pas. A cet égard, l’incessante lutte qu’ils se livrent entre eux est instructive par son défaut d’issue. On en voit qui se combattent pendant des siécles, sans qu’aucun triomphe une bonne fois de son adversaire et l’élimine du champ. Il y a des refoulements passagers, jamais de revers définitifs. Le refoule reléve

RENAN BRETON 83 bientdt la téte avec des forces nouvelles. Le conflit de Vidéalisme et du réalisme, du dogmatisme et du scepticisme, est aussi ancien que la philosophie, et les combattants sont toujours entiers. Celui du conservatisme et de la révolution a reparu dans toutes les sociétés ; il y est toujours latent. Des systémes nouveaux peuvent naitre de circonstances nouvelles, comme le socialisme. Tant que ces circonstances dureront, ni eux ni les systémes qui les contrecarrent, ne cesseront d’agir, ni ne seront dépouillés de leur crédit relatif, au regard d’un homme réfléchi. Que conclure de 14 ? Que tous les systémes sont vrais, en tant qu’ils sont invincibles. Le vrai seul peut avoir cette résistance. Une idée qui tient contre tous les assauts, repose sur quelque irréductible réalité ; réalité dont un esprit solitaire pourra faire abstrac- - tion dans la liberté de ses combinaisons théoriques, mais qu’il ne supprimera point pour cela, et qui n’en fera pas moins éclater au bon moment sa présence méconnue, en se moquant du théoricien.

Inversement, tous les systémes sont faux, en tant quwils sont exclusifs et ont la prétention d’enclore toute la vérité dans leur orbe. C’est le sens du mot de Leibnitz, disant qu’ils sont généralement vrais en ce qu’ils affirment, faux en ce qu’ils nient. La eritique renanienne en pourrait faire sa devise.

Pour elle, comme pour la critique voltairienne, Vesprit systématique a sa cause dans les visées illi-

mitées de notre intelligence. Notre intelligence n’a de réel pouvoir que par l’expérience et action. C’est de — la qu’elle tire toutes ses données solides, qui sont nécessairement données relatives ét limitées. D’autre part, elle porte en elle une naive et comme incompressible ambition de connaissance universelle. Dans létude des choses, son premier mouvement est de commencer, non par le détail, mais par le tout. Ses plus anciennes idées furent cosmogoniques. Elles lui représentaient: une histoire complete de Vunivers. La philosophie, science de la totalité de ce qui est, fut longtemps l’unique science. Toutes les questions possibles formaient en elle un seul corps. On admettait que l’explication des phénoménes particuliers put et dit étre expressément rattachée 4 certains principes premiers, embrassant tout, a certaines définitions .. suprémes. Inévitablement, ces prétendus principes et définitions n’étaient que des vérités partielles dont on se plaisait a agrandir démesurément la portée et 4 outrer les applications, pour les promouvoir a ce rang. Pythagore découvre l’arithmétique. Il s’en émerveille au point d’y trouver la raison de tout ce qui existe, le profond ressort de toutes les combinaisons de la nature, qui ne sont que des combinaisons numériques cachées. Des nombres, il fait des dieux. Platon découvre l’ordre logique, la classification et la hiérarchie logique de nos idées. Il en a Vesprit si ravi qu’elle lui apparait comme une sorte d’édifice

surnaturel, comme la coupole de l’univers reflétée -en nous. Il lui attribue une directe origine céleste. Il y voit la projection et comme le profil du monde. métaphysique dans l’esprit humain, l’image du contenv et de l’ordre de la pensée divine. Descartes établit en doctrine la physique mathématique, la possibilité de ramener les relations des phénoménes et des forces physiques 4 des constructions géométriques, a des équations algébriques. Et lui, c’est de la géométrie et de Ja mécanique congues par Dieu dans leurs développements infinis, qu’il fait la matrice premiére de l’univers, la forme unique et totale de l’ordre éternel selon lequel Dieu l’a pensé et créé. Il est aisé de voir que ces trois philosophies, si elles se heurtent et se contredisent, ce n’est point par leurs bases, mais par leurs parties surélevées, par les téméraires superstructures qui se dressent au-dessus d’une portion de construction fort solide et qui voudraient monter jusqu’au ciel. Mathématique, logique formelle, physique rationnelle sont trois grandes sciences, entiérement fondées dans la nature des choses et qui apportent leurs éléments a la conception — que nous pouvons scientifiquement nous former de Véconomie du monde. Mais que chacune, au lieu de respecter ses bornes naturelles de compétence, se donne une extension démesurée au dela, qu’elle s’arroge de se poser en science universelle, en science des sciences, et d’en jouer le role, les voila en irréductible

conflit. Si ’une en a le droit, les autres ne l’ont pas, e’est-A-dire qu’aucune ne l’a. Et il y a bien d'autres sciences. ;

C’est a linterprétation des dogmes chrétiens que la critique renanienne a principalement applique cette distinction. L’ensemble des dogmes chrétiens forme un systéme de l’univers absolument complet. Il offre une métaphysique, une cosmogonie, une philosophie de Vhistoire. Il définit tout : la nature de Dieu, la composition du monde métaphysique, lorigine du monde visible et du genre humain et le cours général de leur destinée jusqu’a la consommation des siécles. Ce systéme, la philosophie, la critique historique et les sciences expérimentales y ont fait de terribles bréches. Voici longtemps qu’il ne tient plus. La logique exige-t-elle que le christianisme tout entier soit entrainé dans sa ruine ? Beaucoup d’hommes, observe Renan, jugent ne pouvoir plus croire . que le monde ait été créé en six jours, que Dieu soit en trois personnes, qu’une personne divine se soit incarnée, qu’une personne humaine ait ressuscité matériellement, qu’il existe des anges et qu’il se fasse des miracles physiques. Est-ce un motif suffisant pour que la religion du Christ, prise d’un autre céte, considérée dans les institutions et les disciplines morales, dans les maniéres de sentir délicates ou sublimes, dans les hautes aspirations mystiques, dans le perfectionnement de civilisation spirituelle, dans tout le surcroit

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d’Ame, pour ainsi parler, dont "homme d’Occident lui est redevable, perde, aux yeux de ces incrédules, toute justification, toute vérité ? Ce serait une conséquence 4 tirer peut-étre, s’il était de l’essence d’une religion, en général, qu’elle contint un systéme de l’univers, qui en serait la piéce fondamentale, d’ot. tout ce qu’elle est dériverait, et qui devrait donc étre vrai pour qu'elle fit vraie. Dans cette hypothése, le christianisme n’aurait existé, n’aurait été ce quil.a été, qu’en vertu d’une certaine métaphysique et d’une certaine histoire cosmique, posées préalablement. Cette métaphysique et cette histoire auraient été découvertes aux hommes, dont la raison ne la pouvait soupconner, par des messages célestes ; la religion, avec tout ce qu’elle renferme et tout ce qu'elle est, se serait instituée, 4 partir de 14, comme l’application et la mise en ceuvre de cette grande révélation dogmatique. Qu’un temps vint ot Vauthenticité et surtout la possibilité de celle-ci ne fussent plus admises, ni

ce qu’elle articule trouvé vrai, il serait juste et légi-

time que la religion méme fut enveloppée dans son sort. Mais cette vue simpliste, dont le simplisme était Join d’inquiéter Bossuet, n’est pas soutenable. L’histoire nous montre les premiéres communautés chrétiennes existant et déja animées d’une forte vie, avant de posséder aucun appareil dogmatique, et n’ayant pour article de foi commune que la croyance du coeur 4 la bonté du Pére céleste et Asa faveur unique pour

Jésus, ’homme le plus béni de ses dons. Elle nous fait assister 4 l’élaboration, combien longue et combien sujette 4 disputes, des formules et de l’organisme des! dogmes, une fois le christianisme formé. La psychologie confirme l’histoire. Est-il vraisemblable que les héros chrétiens, les saints, les mystiques, dont l’exemple a soutenu autour d’eux la vie religieuse, aient trouvé les habituels mobiles de leur ferveur dans la considération d’un ordre d’idées aussi spéculatives, aussi lointaines, et, sur plus d’un point, aussi abstraites et compliquées, et non pas plutdt dans des inspirations intimes et des élans d’Ame qui n’ont, a la vérité, d’autre régle que celle-ci, la plus rigoureuse, il est vrai, quoique la plus simple : toujours plus haut, toujours plus dépouillé d’égoisme et de chair, toujours plus pur ? Il semble difficile de s’y tromper. Ce serait cependant se tromper aussi que de conclure de telles remarques l’inutilité des dogmes dans la religion. La critique que nous décrivons est trés loin de considérer le corps de la dogmatique chrétienne comme une superfétation artificielle que des docteurs ivres de spéculation auraient ajoutée sans nécessité au fond religieux chrétien. La constitution des dogmes a été nécessaire 4 la conservation et 4 la. défense du christianisme. I] était combattu ou mis en discussion, au nom de philosophies qui apportaient une doctrine métaphysique et cosmique complete, un récit de

Vinfini. Il devait, pour résister 4 leurs assauts et

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paraitre 4 leur hauteur en fournir autant. « La vérité » était de toutes parts concue comme un systeme total sur les choses. Il ne lui était pas permis d’étre moins.

Ces vues se préciseront & propos du dogme trinitaire. Si on le prend dans sa lettre métaphysique et qu’on le regarde comme un bloc de métaphysique, tombé tel quel, et tout d’une piéce, du ciel, il ne peut y avoir rien de plus inassimilable a notre raison. Combien, en revanche, ce grief s’affaiblit et apparait

déplacé si, au lieu de prendre le dogme dogmatique-

ment et dans l’absolu, on l’envisage du point de vue de I’histoire, en le référant 4 la situation de fait, a la nécessité pratique d’ow il est sorti. La religion chrétienne a primitivement consisté dans la foi au Christ qui nous sauve de la colére de Dieu et nous en obtient Yamitié. Elle a consisté dans un infini sentiment de confiance, d’abandon, d’espérance en la personne du Christ secourable. Nulle idée précise sur sa nature transcendentale, sur la définition qui convient a son étre, soit que les premiers croyants n’eussent, tout - comme la plupart des chrétiens d’aujourd’hui, aucune curiosité philosophique sur la religion, soit qu’ils résolussent la question de Jésus d’apres les vieilles idées juives, tout a fait étrangeres aux problémes et aux difficultés de métaphysique et qui devaient le représenter comme le plus haut et le plus puissant entre les prophétes et les envoyés de J ahveh sur terre. Vinrent, cependant,’et plus pressantes 4 mesure que

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la foi se répandait au, dehors, les objections de la

philosophie. Pour que le Christ méritat une confiance

illimitée, il fallait qu’il fat tout-puissant. Pour qu’ il fat tout-puissant, il fallait qu’il fit Dieu lui-méme, ce qui était le scandale de la raison. A cette grave querelle répondit une floraison de théories qui eurent pour commun objet d’établir l’accord de la foi et-de la - philosophie par un minimum de concessions a la philosophie. Le Christ était une creature, mais une créature divine, la premiére-née entre les créatures, antéricure et supérieure 4 l’univers; sur qui Dieu lui avait délégué la souveraineté. Le Christ était né homme, pareil aux autres hommes, mais avait ensuite requ, par privilége unique, un influx tout spécial de l’essence divine. L’Eglise sentit le mortel péril auquel ces idees

plausibles et faussement prudentes exposaient la

foi. Ne menacaient-elles pas de la détruire en mesurant au Christ sa grandeur, et, par la, en 6tant aux sentiments dont il était le terme cette force d’expansion sans mesure qui en constituait la séduction souveraine, la puissance de contagion sur les ames ? Ce peril, l’Eglise s’empara donc des armes qui le suscitaient pour les tourner contre lui. Aprés des débats ou ses docteurs déployérent d’incroyables et inévitables subtilités, elle définit, 4 son tour, une philosophie qui ne

manquait pas de hardiesse, bien au contraire, et dont

on peut dire qu’elle n’allait qu’a justifier le refus de toute concession 4 la philosophie. Elle définit la divi-

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nité absolue du Christ, la seconde des hypostases divines, égale et consubstantielle 4 la premiére et - éternellement engendrée.

C’est le dogme de la Trinité, qui réserve, il est vrai, le mystére, et qui, en méme temps, le raisonne a fond. La promulgation en fut pour le christianisme une mesure de préservation aussi sincére qu’indispensable, mais négative. Nécessaire, car le dédain des philosophes pour un christianisme non philosophe n’eit pas tardé a gagner les foules, quand méme elles ne l’auraient pas bien compris. Négative, parce que, si le christianisme n’eit pas survécu sans la Trinité, il n’a pas ou il n’a que trés peu vécu de la Trinité, telle que l’énoncé dogmatique la détermine. Le christianisme vit par les ames; la consubstantialité n’a jamais di avoir qu’une faible part aux impulsions qu’elles ont recues en son sens. Ce n’est pas ce paratonnerre dialectique qui a jamais produit les orages des conversions. Ce n’est pas ce vertigineux ‘filigrane métaphysique qui a jamais été le filet ou le pécheur évangélique prend les coeurs des hommes. La raison de la définition dogmatique ainsi restituée, il en résulte que ce serait un bien petit et bien pauvre point de vue, de s’en tenir, pour l’apprécier, A ce qu’elle offre d’irrationnel. Voici un systéme d’idéologie transcendante dont les bases et les éléments mémes, universellemgent recus au temps de sa naissance, sont depuis longtemps en ruines et

qu’un grand vide entoure, qu’ils le veuillent ou non, dans la pensée des modernes, méme croyants. Ferat-on dépendre du jugement de ce systéme le jugement d’une religion qu’il a pu couvrir, en tant qu’on exigeait d’elle qu'elle se présentat comme une synthése de Vunivers, comme une histoire positive de l’infini, mais qu’un monde d’autres causes et d’autres ressorts, mystiques, moraux, sociaux, politiques, traditionnels, ont en réalité maintenue vivante et agissante depuis vingt siécles dans l’humanité, et jusqu’en nous-mémes qui la portons profondément en nous, crussions-nous n’étre pas chrétiens ? Quoi de moins intelligent ? A cet égard, la position d’un rationalisme exclusif est aujourd’hui tout ce qu’il y a de mesquin et d’anticritique, ce qui ne signifie pas, grands dieux ! que rien doive étre retranché des droits de la raison, qui n’est qu’honnéte en faisant dans chaque domaine toutes les clartés qui dependent d’elle, mais que, ces droits une fois satisfaits, dans toute la mesure ou ils le peuvent étre, tout n’est pas dit, et peu méme est encore dit. Et c’est 14 une lecon que la plus grande partie de l’ceuvre de Renan me semble porter. | La critique renanienne (j’emploie cette expression, faute de pouvoir m’étendre sur le vaste mouvement européen de critique dont Renan a été chez nous le plus éclatant et le plus original propagateur), la critique renanienne n’oppose pas au dogmatisme le scepticisme. Elle n’y oppose pas

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davantage, comme on l’a trop dit, le « relativisme », si l’on entend par la une maniére d’affaiblir tout ce qu’on affirme par des : « C’est selon », qui n’ont pas de fin. Ce qu’elle y oppose, c’est l’humanisme fondé sur lhistoire, une note de vérité attachée a toute doctrine, 4 toute idée, toute institution qui a, pour sa part, noblement modelé le genre humain. L’>humanisme ainsi concu rejette tous les dogmatismes en tant que limitatifs et prohibitifs. Il les accueille tous par leurs cotés de contact fécond avec la nature humaine. Je me rappelle mes premieres impressions, a la lecture de Renan, au sortir d’une éducation ow il m’avait été signalé comme le plus pernicieux des auteurs. J’avais du vice, je me jetai dessus. Je tombai sur les Essais de morale et de critique et les Souvenirs d’enfance. Je ressentis un grand souffle, libérateur sans violence, qui m/arrivait de tous les points d’un horizon singuliérement élargi. Enfin je respirais selon ma capacité pulmonaire. Ce que cette découverte me rendait sensible dans Venseignement que j’avais recu, ce n’était pas du tout ce qu’il pouvait contenir de faux; c’était la quantité et la qualité des manifestations, des créations de l’4me humaine qu’il écartait d’un mot dur et mettait en interdit. Combien de poésies, de philosophies, de contemplations et de réves ainsi niés, qui avaient pourtant recu, leur part de linspiration divine, sil y a dans le monde

et Phumanité une inspiration divine. Renan, a ce

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premier contact, m’apparaissait comme un esprit que sa perspicacité supérieure n’avait pas empéché de reconnaitre dans le passé et dans le présent humain beaucoup plus de valeurs et de richesses qu'il n’en avait contesté. « Oui, a-t-il écrit un jour de lui-méme,

j'ai tout critiqué ; et, quoi qu’on dise, j'ai tout main- ~tenu. »

B. L’humeur. — Je viens de parler comme si toutes les inspirations de son ceuvre l’autorisaient a se rendre ce ferme et grand témoignage. Il en faut maintenant quelque peu, rabattre. Dans cette ceuvre circulent aussi des inspirations d’une autre tendance, qui se mélent souvent aux premiéres, s’y insinuent d’une facon subtile, presque indiscernable, au point de désespérer la critique.

Sans trop presser une distinction psychologique qui n’a qu’une valeur relative et qui est trop abstraite pour bien reproduire la réalité, je qualifierai les premiéres de critiques et d’intelleetuelles, sans en exclure, pour cela, la poésie, dont elles sont, au contraire, chargées. Je qualifierai les secondes de personnelles, lyriques et sensitives.

En général, quand une personnalité originale a agi sur ses contemporains par les idées, il faut, pour apprécier son action, considérer, non seulement

le fond méme de ses idées, mais ce que j’en appelle-.

rai l’accent. Si le ton ne fait pas absolument la chan-

son, il y est bien pour quelque chose. L’inflexion de la voix modifie la portée des paroles. Les mémes idées peuvent avoir sur les esprits et les coeurs des effets bien différents, selon la tendance, la disposition d’Ame dans laquelle elles sont proposées. On peut faire rire ou pleurer avec le méme récit. Les sentences, ordinairement peu gaies en soi, des moralistes véri- -diques, sur la vie humaine, peuvent étre présentées dans un sentiment qui déprime et qui décourage, ou bien dans le sentiment d’un «quand méme», généreux et fier, qui suffit 4 en dissiper les noires exhalaisons et qui n’aura d’ailleurs de sincérité et d’empire que s’il ne s’exprime ni dans une phrase ni dans un mot, mais dans la seule émanation d’une personnalité tout a fait noble. Ce changement d’humeur suffit presque a faire, avec les mémes vues, une autre philosophie. Cela mérite considération quand on songe aux lecteurs qui ne livrent pas tant 4 un grand écrivain leur intelligence, pour qu’il l’éclaire, que leur personne, pour que, plus ou moins, il la modéle 4 sa propre image.

Or, chez Renan, je crois, dis-je, discerner deux natures fort opposées, qui jouent assez étrangement ensemble et l’une dans l’autre. Mais le plus caractéristique, c’est que je serais tenté de les appeler toutes les deux, principales. Le paradoxe n’est pas de mon esprit, mais de la réalité. C’est le paradoxe breton.

Tout d’abord, la superbe nature intellectuelle que

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j’ai implicitement décrite, forte, énergique, constante, en son extréme souplesse, enrichie et éclairée d’une imagination aussi large que délicate, tout ouverte sur les réalités de histoire et de univers, employant sa force et mettant sa joie A les voir telles qu’elles sont et a les rendre avec le beau lustre d’un art uni et sans artifice. C’est ce Renan-la, lumineux, franc de genre, tout a l’objet qui Voccupe, enchanteur limpide de la pensée, auquel iront sans hésiter les préférences d’un gotit parfaitement sain ; le Renan des grandes pages narratives des Origines du christianisme, des préfaces au, Livre de Job, 4 VEc-

clésiaste, au, Cantique des cantiques, ces monuments

d’une critique si pleine et si pure, des merveilleux Discours académiques 4 Lesseps, Cherbuliez, Pasteur, Claretie, pour ne citer que ces exemples.

Puis, la nature que j’appelais, faute d’un meilleur mot, sensitive; changeante, celle-ci, la mobilité méme, au. moins dans la nuance, parfois dans les profondeurs, riche en replis, fréquente en caprices, en sautes de perspective et d’humeur, déroutante dans la suite de ses attitudes vis-a-vis des gens et des choses, préte (une ou deux convictions fondamentales mises 4 part) 4 rompre avec elle-méme, pour courir, sans cependant s’y perdre, quelque aventure d’opinion d’ot elle se reprendra avec la méme flexibilité ; intérieure et cachée, amie des crépuscules et des pénombres de la pensée, ow il lui plait de dresser

de fallacieux palais de réve et des iles de vaporeuse féerie ; voluptueuse sans pesanteur, avide de charmes et d’enchantements, ayant hérité, dirait-on, de la tradition de quelque antique magicien de sa race, je ne sais quel art de manier les philtres ; et enfin, Si singulier que cela paraisse, au milieu de tous ces

tours, détours et complexités, et de la légére comédie

qui en peut résulter quelquefois de la part d’un homme qui occupe la scéne de son siécle, nature toute naturelle, candide en ce qu’elle est, sans feinte et comme innocente.

Le symbolique Breton, Merlin l’Enchanteur, était né d’une belle princesse et d’un incube. Des deux complexions qui se sont unies en Renan, aucune nest diabolique, quoi qu’en pense mon ami Henri Massis, que le défunt auteur des Origines du christianisme ne sera pourtant pas venu tirer par les pieds, comme il dormait. Mais l’accouplement de ces deux natures pourrait sembler 4 peine moins étrange en lui-méme que celui des géniteurs de Merlin, 4 peine moins ensorcelé dans ses résultats. De ceux-ci, le plus précieux, c’est cette incomparable maniére d’écrire ° ou tant de grace captieuse pénétre tant de vigueur, ou l’on dirait que les éléments de légéreté et de caprice qui se mélent, en cet esprit, aux éléments de stabilité et de force, dtent 4 la pensée tout le poids et n’en laissent que la lumiére. Si Merlin écrivait, ce devait étre ainsi.

Mais ces deux natures, ces deux ames qui savent

harmonieusement coopérer a des effets d’art exquis, combien souvent aussi elles se jouent des tours Vune 4 Vautre, 4 moins peut-étre qu’elles ne se rendent complices pour nous en jouer! La premiére, lame soutenue, appliquée et constante, je dis plus : l’aAme tenace et inexpugnable, Ame de granit breton (car il faut aller jusque-la : il y a chez Renan des couches de granit, ou, selon sa propre image, d’acier), s’engage passionnément dans les profondeurs de la réflexion, dans les longs et rudes chemins de Vetude. Elle en rapporte quelque grande vue, quelque vérité de prix. Et voici que, plus dune fois, autre Ame, V’Ame d’instabilité et d’impression, l’ame aux démons alternants et insaisissables, s’insinue dans cette vérité comme pour s’en faire un jeu, lui oter la simplicité de son visage et y dessiner un inquiétant sourire de Joconde, d’interprétation difficile. Cela peut s’entendre comme deélicatesse, pudeur d’affirmer, crainte de tromper les gens, malgré tout le soin et la bonne foi qu’on met 4 leur dire vrai. Mais ce sentiment, poussé un peu loin, ne méne-t-il pas a l’élusion des responsabilités ?

L’endroit ou Renan se rend le témoignage d’avoir « tout maintenu », est grave et male : « Je n’ai pas été de ces esprits timides qui croient que la vérité a besoin de pénombre... J’ai rendu plus de services au bien en ne dissimulant rien de la réalité qu’en

enveloppant ma pensée de ces voiles hypocrites qui ne trompent personne... L’édifice de la société humaine pose sur un grand vide. Nous avons osé le dire. Rien de plus dangereux que de patiner sur une couche de glace sans songer combien cette couche est mince. Je n’ai jamais pu penser que, dans aucun ordre de choses, il fit mauvais d’y voir trop clair. Toute vérité est bonne a savoir. Car toute vérité clairement sue rend fort ou prudent, deux choses également nécessaires A ceux que leur devoir, une ambition imprudente ou leur mauvais sort appellent 4 se méler des affaires de cette pauvre humanité. » Admirables paroles, le juste honneur de celui qui les a écrites. Un jour cependant que j’avais marqué dans le vo- Iume des Drames philosophiques la page ot elles figurent, afin de les lire en public comme réfutation des inepties qui circulent dans certains milieux sur Renan « mystificateur » et méme « fumiste », il m’advint une déconvenue dont l’aveu ne trouvera pas sourds les militants de cette pauvre version. Je me souvenais mal de mon texte et j’en avais oublié ces deux phrases : « Notre critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies. Nous avons trouvé a Dieu un riche écrin de syno-— nymes. » Ho! ho! produire cela comme preuve spécifique du sérieux de Renan ? L’idée que je m’étais apprété 4 le faire me donnait froid. Quel diable d’homme ! Que sa critique ait beaucoup contribué,

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comme il le dit, a la conservation, sinon de la religion, du moins de l’esprit religieux, en dehors de toute orthodoxie dogmatique, c’est ma conviction pro- ‘fonde; et je crois qu’un jour prochain, cette justice lui sera assez généralement rendue. Mais il aurait désiré lui-méme, aprés Vavoir affirmé, nous détourner de le croire, il n’aurait pas trouvé mieux que ces « synonymes » et cet « écrin ». Quoi! lidée de Dieu branlait dans les esprits, et votre maniére de la « maintenir » a été de lui donner pour étais, quoi ? Des synonymes, des mots. Qu’est-ce qui vous prend ? Votre pensée, nous la connaissons d’aprés vousméme qui Vavez exprimée noblement en maintes autres pages, dont certaines de la plus pure beaute : c’est que les démonstrations rationnelles et dialectiques de Dieu, 4 la maniere de l’ancienne métaphysique, sont ruineuses, et les dénominations de Dieu auxquelles elles aboutissent, vides de sens. Dieu ne peut solidement s’établir que comme révélé au, coeur par le sentiment moral, le caractére absolu du devoir et de l’honneur, le sens de Vidéal. C’est la’ pensée kantienne. C’est discutable. Mais quoi de plus sérieux ? La foi en cette doctrine de votre jeunesse et de votre premicre maturité s’est-elle affaiblie dans votre esprit, au point de ne s’y conserver plus qu’a Vétat de vapeur mourante et comme ce reste de parfum qui s’exhale d’un vase vide | Alors inscrivez-la dans un récit de vos anciens réves, non dans une

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ferme page de haut conseil et de direction publique. Vos vapeurs ne peuvent étre nos solidités. Ou bien cette doctrine, vous la maintenez toujours. Maintenezen alors la pleine, simple et éloquente déclaration. Monsieur Renan, vous vous faites du tort! Et quel dommage !

Non! un homme chez qui le plan de la pensée et le plan du réve, le plan du réve et le plan de I’action s’interférent de telle sorte, et dont la conscience passe, glisse de l’un 4 l’autre avec une telle fluidité que nous ne nous en apercevons pas toujours et ne savons pas toujours sur lequel nous avons le pied, cet homme n’est pas un Latin. Ecoutons-le, 4 deux moments successifs, sur un sujet dont il a bien des fois parlé magnifiquement : la politique des rois de France et de leurs ministres, créateurs de notre nation et de son indestructible unité :

Dans les temps les plus troublés,-le patriote libéral trouve encore moyen de contribuer au bien de la patrie. Il y a toujours une France 4 aimer. Ils nous approuveraient dans nos apparentes faiblesses, ces créateurs de, l’unité francaise qui mirent avant tout le salut de V’Etat. Le jour ou une bande d’idiots profana le tombeau de Richelieu & la Sorbonne, le crane de notre illustre fondateur tomba sur les dalles, et les enfants du quartier le firent rouler 4 terre comme un jouet. Vanité des vanités! dira-t-on ; la voila finie comme le reste cette pensée altitre au succés de laquelle on avait fait servir tant de force de volonteé, tant de savantes combinaisons, tant de crimes... — Pas

aussi finie qu’il semble. Si cet ceil éteint ot rayonna autrefois le génie, s’était rouvert a la lumiére, il efit vu se dessiner sur les murailles voisines des lettres fraichement

-tracées : République francaise, une et indivisible. Sauf un mot, c’était 1A ce que le grand politique avait voulu. Il n’était donc pas vaincu, malgré l’affront que des misérables faisaient a ses os*.

Comment justifier, honorer avec plus de magnificence et d’autorité la vertu d’une action a longue portée qui a passionnément cru au but choisi et n’en a jamais dévié ? Comment en tirer une plus sage et plus noble legon ? Tournons la page :

Il n’y a pas plus de vengeance dans V’histoire que dans la nature ; les révolutions ne sont pas plus justes que le volcan qui éclate ou l’avalanche qui roule. L’année 1793 n’a pas puni Richelieu, Louis XIV ni les fondateurs de unite francaise ; mais elle a prouvé quils furent des hommes a vues bornées, s’ils ne sentirent pas la vanité de ce qu’ils faisaient, la frivolité de leur machiavélisme, l’inutilité de leur profonde politique, la sotte cruauté de leurs raisons d’Etat. Seul l’Ecclésiaste fut un sage, le jour ow il s’écria désabusé : « Tout est vain sous le soleil ?. »

Si Richelieu et Louis XIV se firent, comme je pense, cette réflexion dans leur oratoire (il faudrait étre de vues plus que « bornées », pour ne pas, en toutes conditions, se la faire quelquefois), elle ne put

1, Discours et conférences, p. 99. Discours de réception 4 Cherbuliez. 2. L’ Antéchrist, p. 285.

que leur étre salutaire en les détachant d’eux-mémes.

Mais les voyez-vous, lui réservant, dans le Conseil, une part qui, a propos de toutes les affaires, n’etit pu se traduire que par : « A quoi bon ! » Nitchevo !

La fagon qu’a Renan d’en accepter rétrospectivement Vhypothése, ce haussement d’épaules, cet abime de doute et d’insouciance, subitement entr’ouvert sous la base méme de ce qu’on vient de dresser brillamment dans la gloire, comme c’est russe ! Comme c’est, je crois bien, breton! — Je dois ajouter, ce qui ne change rien 4 mon interprétation, que — le dire de l’universelle vanité est de 1871 ou de 1872 (l’Antcéhrist, ou je ’emprunte, est de 1873), quand Renan se trouvait sous la dépression du deésastre ; la page sur la pensée de Richelieu victorieuse du temps est de 1882, moment ow nos affaires se relevaient.

Pour un Latin, 4 moins qu’il ne soit inintelligent

‘ou fanatique, comme pour tout autre, le point de

vue de la pensée qui, d’elle-méme, est sans bornes et peut tout mettre en question, différe essentiellement du point de vue de l’action, qui implique des certitudes définitives et des objets trés déterminés. Pourtant, il y a entre ces deux points de vue un certain équilibre juste, qui n’admet ni le massacre de la pensée pour la commodité de l’action, ni le dédain de l’action en faveur de la pensée, laquelle, privée. de ce contrepoids, risque bien de se dérégler et de s’exercer dangereusement dans le vide. C’est au détri-

by ay Mad sone ? te

ment de l’action, en faveur d’un vol trop dénoué de la pensée, d’un jeu trop facile avec Vhypothése, que ce salutaire équilibre semblerait, chez Renan, quelque peu rompu. Ce qui ne l’a pas empéché (chez lui rien n’empéche rien) d’exprimer, a la rencontre, une forte et sage philosophie de l’action, ni de proposer les plus clairvoyantes observations et prévisions politiques qu’ait comptées notre littérature depuis 1870. Mais encore ce jeu philosophique, ot s’est divertie surtout | sa derniére époque, de justifier tour 4 tour toutes les © solutions d’un méme probléme, ne laisse-t-il point d’irriter parfois. Et il irrite d’autant plus que, l’imitation ou la singerie en étant facile, il n’a pas manqué de plumes de second ordre pour s’y adonner. Des esprits distingués et faibles, trop complaisants a euxmémes et a leur faiblesse ont tourné en modéle d’élégance intellectuelle concertée ce qui, chez Renan, n’était qu’abandon excessif aux pentes de sa nature. De ce jeu de la pensée, ils ont fait un genre d’esprit,

“une maniére littéraire qui, n’ayant plus le secret

accent d’apreté et d’amertume du maitre, devient quelque chose de tout 4 fait fade. La puissante ironie | d’une 4me, d’un tempérament n’est plus, de la part de ces gens sans souffle, qu’une ironie cultivée, a effet, un petit rite faussement désinvolte d’ironie pédante. Cette caricature de Renan, et de Renan pris par son | cété le moins bon, c’est ce qu’on a trop souvent appelé « renanisme », comme si Renan lui-méme s’y

exprimait et que ce petit cété fat toute la surface.

Fanatiques et chercheurs de tares se sont accordés

sur cette dénomination et sur sa portée, sans songer

Vinvolontaire injure qu’ils faisaient 4 l’Eglise catho-. lique. Quoi! elle se serait tant émue de l’ceuvre d’un

mime, et ce serait de lui qu’elle aurait appris la néces-

sité de renouveler en France ses hautes études !

Un Latin, doué d’autant de génie, n’aurait pas eu nécessairement moins de perspicacité dans l’exploration et l’analyse des sujets de division et d’opposition intérieures de l’humanité de son temps. Il aurait eu, selon la vraisemblance, plus de ressaisissement et surtout de continuité pour dégager de cette analyse des lignes d'action, des objets de foi, de poursuite, que ces oppositions et conflits n’enveloppassent point. Ce que j’appellerais les beaux dehors littéraires de Renan a fait naitre, 4 cet égard, une impression en partie trompeuse. La belle unité de son style, une fois le bouillonnement et l’écume de sa premiére maniére tombés, son .art des: transitions intellectuelles, cette aisance infinie, cette harmonie fluide du mouvement, qui portent le lecteur et lui font voir des transitions 14 méme ot il n’y en a point, tout cela a paru l’image de sa vie intellectuelle et morale. On a cru quelle s’était déroulée comme sa prose, sans secousse, sans flux et reflux, d’une onde toujours égale. On a cru qu’il n’avait traversé qu'une crise, celle de Saint-Sulpice,

4 partir de laquelle il se serait développe sans dévier, et d’ow il serait sorti ce qu’il devait étre toujours. La réalité est tout autre. La vie de Renan comprend une suite de crises, moins dramatiques que la premiére, et que sa plume a tempérées et adoucies en les dépeignant, mais qui n’en eréent pas moins entre les diverses périodes de sa carriére littéraire d’assez forts contrastes de direction et de couleur.

En 1848, c’est le grand coup d’enthousiasme pour la religion de l’Humanité, qui ne fait qu’un avec la religion de la Science. Les progrés de la science, aboutissant A l’omniscience, transféreront positivement a l’humanité les attributs qu’une théologie imaginative prétait 4 Dieu; la véritable démocratie se réalisera sous la forme de l’universelle aristocratie. - De cette inspiration sort un gros livre, plein d’exaltations et de chiméres politiques, mais qui n’en contient pas moins une partie trés solide : lexplication du profond renouvellement de toutes les sciences morales par la philologie et Vhistoire. En 1849, cette effervescence tombe subitement au souffle tiéde de l’Italie; le culte de la beauté classique, gotitée dans ses créations gracieusement magni- | fiques de la Renaissance, remplace les prophétiques réveries de justice humanitaire. Renan a une assez longue période de faveur pour la civilisation catholique et méridionale, qui a su défendre contre l’invasion des fanatismes juifs ét orientaux l’incompa-

rable trésor grec ; il est alors plein d’une apre humeur contre les iconoclastes de la Réforme et de Port- Royal. Vers 1855, l’ordre de ses préoccupations se — modifie ; le souci de la moralité prend le pas sur celui de lart et de la culture esthétique ; nous voyons surgir un Renan, légérement fanatique de vertu, qui se radoucit a l’égard du protestantisme et du jansénisme, prononce des anathémes contre les splendeurs paiennes de la cour de Louis XIV et du « kalifat » romain. I] trouve sa doctrine, son roc dans I’ « Impératif catégorique » de Kant, dans la voix de la Conscience qui nous prescrit absolument le Devoir. Comme le philosophe allemand, il y croit saisir la preuve immédiate et toute pratique de Dieu et de ces grandes vérités de métaphysique religieuse dont | les vieilles démonstrations théoriques sont ruinées. Ces conceptions sévéres ne lui font rien perdre de sa grace. En répétant Kant, il l’imprégne de fine lumiére ; il ajoute a la Critique de la raison pratique les pages séduisantes qui y manquaient. Aux approches de la Vie de Jésus, cette veine grave se trempe de mysticisme. Parmi les trop complexes inspirations de ce livre retentissant, il faut certainement compter le réve d’un certain miel spirituel a distiller pour les personnes qui ont gardé, dans le naufrage de la foi dogmatique, une nostalgie sentimentale de l’Evangile. Fragile réve ! L’universel tolle des chrétiens en révéle a Renan toute la fai-

epee Sette SteORe : eh kage 0 Geer ‘ . ge oy eh ie ea hut OSM Oa 108 LA JEUNESSE D’ ERNEST RENAN

blesse pratique. Le voici rejeté vers les libertins et .

désabusé par la nature méme de son succés de ses velléités passagéres de Fénelon voltairien. Le voici débarrassé, sinon dans le for intime, du moins dans sa conception et son exposition d’historien, de tout ce pathos d’une religiosité un peu molle, et déroulant avec la tranquillité rarement troublee d’un grand poéte lucide, soutenu par un érudit et un philosophe, le fleuve clair et. profond, aux mille reflets, aux mille paysages, des Origines du christianisme, son chef-d’ceuvre littéraire et lun des chefs-d’ceuvre francais. Parmi ces avatars ou demi-avatars de pensée, de curiosité, de sentiment, il est un culte profond que Renan s'est formé, dés ses années sulpiciennes, et quil n’a cessé de réchauffer en son coeur : le culte de l’Allemagne. Au. moment ow la critique l’arrachait douloureusement au christianisme, que son ame ne voulait pas perdre, il s'est tourné, plein d’espoir, vers elle, se persuadant que le reméde a son mal, c’est elle qui le tenait, que la réconciliation si désirée du christianisme avec la critique, elle possédait dans son génie propre, dans le génie de ses exégétes, de ses philosophes, de ses poétes, les inspirations nécessaires pour l’accomplir. Et non pas cette reconciliation seulement, mais toutes celles, similaires, que demande le salut de la civilisation moderne : réconciliation des masses et des aristocraties, des

intéréts matériels et de la culture, de la philosophie et des meoeurs, de lindustrialisme et de J’idéal. Telle a été jusqu’en 1870 son idée. Qu’elle le fasse accuser d’avoir manqué de patriotisme francais, c’est aussi injuste que si l’on reprochait a Tacite d’avoir été mauvais citoyen romain, parce qu’il jugea bon dinfliger 4 ses concitoyens la lecon, fondée ou non, mais de bonne foi, des meoeurs germaniques. Et c’est un grossier mensonge que de le présenter comme ayant été, méme avant la guerre, favorable au nationalisme allemand, alors que précisément il appréciait dans la nation alle-

-mande la faiblesse présumée du caractére et de l’es-

prit national, alors qu’il la considérait comme une sorte de laboratoire universel, libéralement ouvert a tout et A tous, étranger 4 tout esprit de conquéte et presque au souci patriotique lui-méme, faisant sa principale affaire de préparer aux problémes philosophiques, religieux, sociaux qui embarrassaient et troublaient si profondément le siécle, des solutions utilisables pour toute l’humanité. La grandeur d’une telle illusion mesure l’immensité de la déception éprouvée | quand il découvrit dans les Allemands, quels que pussent étre leurs mérites et leurs services, un peuple aussi ambitieux et aussi cupide que peuple l’edt jamais été. Il ne s’est pas relevé du coup, parce qu’on peut toujours perdre un amour qu’on avait eu; mais, a l’age qu’il avait alors,on a moins de séve

pour enfanter les imaginations et les illusions nou-

velles d’ou naitraient des amours renouvelées. Il avait toujours eu peu de confiance aux races latines, du moins pour le présent; car il a magnifiquement parlé du réle civilisateur et humain de la Rome ancienne et de la Rome papale du xvie siécle. La trahison d’une maitresse dont il espérait tout bien diminua d’une maniére générale sa foi au bien. On pourrait dire qu’il a deux fois perdu la foi : la premiére par la lecture de la Vie de Jésus de Strauss, la seconde par le Traité de Franefort.

Au point de vue d’ou je l’envisage ici, je n’ai pas

besoin de le suivre plus avant dans sa carriére. Je pense avoir assez fait sentir la part d’imagination et de volonté changeante, puissamment séduite par bien des objets, qui se superpose au fond solide et stable de sa vaste intelligence, si nourrie, et lestée par de si fortes méthodes. Ainsi que je Vai dit, quand il abordait une nouvelle musique, il n’avait garde de casser aucune des notes de son

ancien clavier. Dans les écrits de sa derniére période, —

il aimait les faire entendre toutes. Il allait, revenait de l’une 4 l’autre, parfois dans la méme page. ‘Des ondes 4 peine attiédies de la chaude symphonie prophétique et humanitaire de 1848 y alternent avec les diaboliques stridences de petite flite du nihilisme final, avec la suave et amére mélodie des soupirs adressés aux doux fantémes de la jeunesse évanouie.

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Dans la diversité de leurs tempéraments et de leurs moyens, Chateaubriand, La Mennais, Renan ont tous trois possédé le don de toucher et de séduire a de grandes profondeurs les imaginations et les ames. A ce mélange de force et de mobilité qui est leur plus frappant caractére commun, tous trois ont joint une vertu 4 laquelle j’hésite 4 donner son vrai nom, tant l’application de ce nom est devenue banale: le charme. Mais que |’on éte au mot toute banalité, qu’on le raméne a son acception premiére, d’action magique, de moyen d’enchanter ou il entre quelque magie; qu’on imagine je ne sais quelle essence de volupté, mystérieuse et subtile, dont le propre effet s’ajouterait 4 nos plaisirs comme pour les insinuer plus avant dans nos fibres, leur donner quelque chose de prenant et d’aigu. C’est une impression de ce genre que je discerne parmi les attraits de Vimagination et du style de Chateaubriand et de Renan. En dehors des mérites analysables de leur

-maniére d’imaginer et d’écrire, ce qu’ils ont composé

de plus personnel porte une secréte liqueur dont le gout ne s’était fait sentir chez aucun de nos grands écrivains francais et dont l’essence respire dans ces phrases célébres de Renan :

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Nous autres, Celtes, nous ne ferons pas de Parthénon, le ~

marbre nous manque ; mais nous savons prendre a poignée le coeur et l’Ame; nous avons des coups de stylet qui n’appartiennent qu’a nous; nous plongeons les mains dans les entrailles de homme et, comme les sorciéres de Macbeth, nous les en retirons, pleines des secrets de l’infini. La grande profondeur de notre art est de savoir faire de notre maladie un charme. Cette race a au coeur une source éternelle de folie. Le « royaume de féerie », le plus

beau qui soit en terre, est son domaine !.

Voila le charme breton. La Mennais, bien que.

puissant écrivain, ne lavait pas dans son style. Il Pavait dans sa personne, qui était, au dire de tous ses disciples, fascinatrice. Il fallut Virrésistible autorité des anathémes romains sur la conscience d’un bon catholique pour les séparer de lui.

Je m’étonnerais de l’insuffisance de sensibilité d’un esprit qui n’aurait pas éprouvé cet attrait. Je ne ferais pas grand fond sur le bon sens d’un lecteur qui ne serait jamais frappé de ce qui s’y ajoute d’irritant. Ces trois maitres ont une faculté d’irriter, dont ils ont inégalement usé sans nul doute. Renan, qui, des trois, en a fait le plus sobre usage,

lui a encore donné assez libre carri¢re. La vigueur

de l’impulsion qu’ils sont capables de communiquer aux Ames dans tel ou tel sens dépasse chez eux la préoccupation de la responsabilité intellectuelle. Ce

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