‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 14 sur 64 · Souvenirs d’enfance, p · texte numérisé non relu

Souvenirs d’enfance, p

RENAN BRETON ( 113 sont de magnifiques archers dont le regard ne se soucie pas, autant qu’il pourrait sembler normal, de suivre le destin de leurs fléches. ,

Chateavbriand s’est un jour comparé 4 Cassandre, la prophétesse troyenne qui avait tant d’éloquence pour annonecer les malheurs. Tous trois auraient pu s’appliquer la méme comparaison. Tous trois ont été des Cassandre. On composerait une surprenante anthologie de leurs prophéties funébres, qui ne furent pas hélas! des prophéties sans motifs ni sans profondeur. Prédictions du premier sur la fin prochaine de la civilisation de l'Europe, visions affreuses du second sur la décomposition et la pourriture morale auxquelles la société moderne n’échappera point, fantaisies moroses du troisiéme sur le béotisme ou méme Vidiotie généralisée qui menacent une humanité devenue uniquement sensible aux vérités expérimentales et aux intéréts matériels. Il est vrai qu’il y a chez tous trois la contre-partie. Chateaubriand a eu des politesses pour l’avenir de la politique constitutionnelle. La Mennais a découvert sur le tard Vidée consolante de la perfectibilité. Renan a paru fonder quelques espoirs sur le développement du rationalisme dans les masses. Je suis trés loin de dire que ces théses optimistes aillent chez eux sans conviction. Elles sont loin d’inspirer leur verve au méme degré que les prophéties de décadence. Celles-ci sont frappantes de couleur, d’Apreté. Celles-la s’ex-

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priment d’une maniére pale et languissante. Le coeur n’y est pas ; l'imagination reste inerte.

Tous trois enfin se laissent comparer, du point de vue moral, pour la grace du caractere. Tous. trois ont été des hommes singuliérement exempts de petitesse, de méchanceté, de cupidité, je dis méme, de vanité. Un trés réel excés de personnalisme, d’occupation de soi-méme, qui, chez Vauteur de René, va jusqu’au débordement, n'est pas précisément de la vanité. Ces poétes ont affaire 4 un public qui s’intéresse avec quelque exagération et quelque desordre a leurs individualités, d’ailleurs si captivantes. Ils ont Vinstinct de lui plaire bien plutét que le vil désir de lui en imposer en se donnant un beau role. L’abondante manifestation d’un moi aussi curieusement composé que le leur les séduit comme matiére dart: privilégiée et fertile, non pour un vil attrait d’exhibition et d’apologie. On finit par éprouver un agacement de la complaisance qu’un tel sujet inspire & ces enfants gdtés par vocation. On n’en ressent point de dégott, comme il arrive a Végard de certains génies romantiques d’une jactance épaisse et d’une mise en scéne grossiére. Chateaubriand n’a pas la passion vulgaire des honneurs. Il a un gott quasi oriental pour les scénes publiques et les décors historiques ou il se voit figurer avec éclat. L’emphase de sa sépulture sans nom, dans un rocher battu des

-flots de ’ Océan, ne me parait pas un trait d’orgueil.

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L’orgueil n’est pas si naif. J ‘y vois plutét le faste d’une imagination glorieuse, excitée en son propre sens par l’influence d’un romantisme passé dans les mceurs, qui incline les gens de lettres 4 voir toutes choses sous un angle de théatre, a concevoir sous des formes théatrales la manifestation de tous les sentiments. J’y vois le supréme coup de téte du

Breton. L’idée de La Mennais demandant pour ses

restes un séjour plus voyant encore, s’il est possible :

la fosse commune, ne doit-elle pas étre comprise de méme facon ? Pour Renan, s’il lui advient d’introduire implicitement son propre personnage dans quelque scéne historique, ow l’intervention n’en était pas attendue, si, par exemple, il critique avec douceur l'apotre saint Paul pour n’avoir pas eu, a l’instant de mourir, les pensées qu’*il aurait eues, s'il avait été Renan, sachons prendre du bon cété cette indiseré-

tion naive et concevoir combien les complexités

morales de sa personne avaient de quoi occuper son esprit. De plus, aucun de ces trois Bretons n’a été capable d’une méchanceté. On ne trouve pas trace dans leur conduite de ces grossiers empressements a se pousser, de ces brutalités d’accaparement et d'installation, de ces procédés d’intrigue qui sont la monnaie courante de la concurrence littéraire. Chateaubriand abonde en traits de ridicule terribles et merveilleux contre les gens qu’il a trouvés sur sa route. Mais en véritable homme de lettres qu’il est,

il tient beaucoup plus 4 la formule lapidaire de sa haine qu’a sa haine elle-meme, gu il a au fond Jégére, plus au panache de sa fureur qu’a sa fureur. Il était facile, quand on savait Vapprocher, de l’en ‘faire rire et d’obtenir grace pour ses ennemis. La Mennais était d’une bonté délicieuse, enfantine. Renan, qui aimait a se qualifier de « brave homme », n’a dit que la vérité. C’était un trés brave homme. Tous trois, tant Chateaubriand qui comptait ses dettes par centaines de mille frances, que La Mennais qui a toujours vécu dans Vindigence, que Renan qui a observé la sage économie d’un bon pére de famille et d’un honnéte savant, ont eu cette marque de noblesse : le dédain de Vor.

Parvenu au terme de cette analyse, dont je vois trop les insuffisances, et tout ce qu’elle a laisse échapper du mystére d’ame de cette race de poétes, que faire de mieux que de citer cette page étrange et belle, dont je voudrais que la musique se répercutat dans ma prose pour y ajouter tout ce que je n’ai pas su dire? Elle termine la Préface des Essais de morale et de critique :

« O péres de la tribu obscure au, foyer de laquelle je puisai la foi a P'invisible, humble clan de laboureurs et de marins, a qui je dois d’avoir conservé la vigueur de mon ame en un pays éteint, en un siécle sans espérance, vous errates sans doute sur ces mers en-

RENAN BRETON chantées ou notre pére Brandan chercha la terre de promission ; vous contemplates les vertes iles dont les herbes se baignaient dans les flots ; vous parcourutes avec saint Patrice les cercles de ce monde que nos yeux ne savent plus voir. Quelquefois je regrette que votre barque, en quittant I’ Irlande ou la Cambrie, n’ait point obéi a d’autres vents. Je les vois dans mes réves, ces cités pacifiques de Clonfert et de Lismore, ou j’aurais di vivre, pauvre Irlande, nourri du son de tes cloches, du récit de tes mystérieuses odyssées. Inutiles tous deux en ce monde, qui ne comprend que ce qui le dompte ou le sert, fuyons ensemble vers l’Eden splendide des joies de l’Ame, celui-la méme que nos saints virent dans leurs songes. Consolons-nous par nos chiméres, par notre noblesse, par notre dédain. Qui sait si nos réves, 4 nous, ne sont pas plus vrais que la réalité ? Dieu m’est témoin, vieux péres, que ma seule joie, c’est que parfois je songe que je suis votre conscience, et que par moi: vous arrivez a la vie et 4 la voix. »

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