Ma seur Henrieite
De 1835, époque du départ d’Henriette, a 1838,
Ernest est demeuré seul 4 Tréguier, avec sa mére, dans leur modeste maison de famille. Douces et.
heureuses années, malgré le passage récent du malheur
- et Pétroitesse du ménage. Venu au monde longtemps aprés les autres, Ernest est le Benjamin. C’est, des
trois, le mieux partagé pour l’agrément du caractere, celui qui, pour le naturel, ressemble le plus 4 sa vive et spirituelle maman et au erand-pére gascon. Leur position est triste. Mais une grande affection les unit. Et le ciel leur a donné a tous deux, a la mére plus encore qu’a lenfant, le meilleur des préservatifs contre les ravages de la souffrance morale : la bonne humeur, cette animation de l’esprit qui chasse les dispositions déprimantes et méme Vexcés de suite dans les préoccupations, et fait trouver un intérét aux détails de la vie la plus humble. La simplicité populaire de Mm™me Renan, trés peu instruite, ne sachant pas mettre l’orthographe, sa candeur de cceur, relévent le prix de son intelligence pétillante et fine, et donnent
4 ses Ssaillies un aimable attrait. Elle a vécu dans
un cercle social resserré et timide, elle a connu
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les angoisses de l’infortune, presque de la misére; rien n’a pu éteindre la flamme légére de cette imagination rieuse qui trouve au spectacle du monde et des gens un divertissement malicieux et naif. Le plus beau portrait d’elle se dégage de la collection de lettres que son fils lui a écrites du petit séminaire de Saint-Nicolas, puis d’Issy et de Saint-Sulpice. A voir le gotit avec lequel il lui peint d’abondance son milieu, ses maitres, ses condisciples, ses travaux et le grand Paris religieux, littéraire et politique dont mille échos lui parviennent, on devine celui qu'elle prend 4 voir passer sous ses yeux ce riche tableau, si étranger 4 son horizon, et quelle saisit. fort bien, elle aussi, 4 sa maniére.
Un jour, elle s’est enquise des auteurs qu’Ernest étudie. Il lui nomme Homére, Démosthéne, Virgile, Racine, Bossuet, Voltaire. Elle n’en a jamais entendu parler. Mais ces beaux noms ne restent pas pour elle lettre morte ; leur assemblage forme une espéce de fresque brillante dont s’illumine sa pauvre maison; elle devine que l'étude de ces magnifiques . poétes, de leur superbe langage est une haute matiére de gloire et de plaisir. Elle-méme était d’ailleurs, dans un ‘genre de littérature tout différent, riche de son propre fond. «Elle parlait admirablement le breton, connaissait tous les proverbes des marins et une foule de choses que personne au monde ne sait plus aujourd’hui. Tout était peuple en elle, et
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‘son esprit naturel donnait une vie surprenante aux longues histoires qu’elle racontait. et qu’elle était presque seule 4 savoir 4. » Ces histoires, son fils nous en a rapporté quelques-unes en les arrangeant et les amplifiant 4 coup sir, mais non sans que le joli tour maternel y persistat d’une maniére sensible.
Trés pieuse et docile chrétienne, grande amie des prétres, d’une dévotion de vraie Bretonne pour saint Yves, a qui elle courut: dévouer son dernier-né, avant de partir, le jour ou le spectre de Vindigence la chassa de sa demeure, elle ne condamnait pas absolument la Révolution, s’il faut en croire son fils. « Elle l’aimait, écrit-il, plutét qu’elle ne la haissait. » Enfant, « elle écoutait, a l’insu de sa mére, les chansons patriotiques. Le Chant du Départ lui avait fait une vive impression, elle ne récitait jamais le beau vers prononcé par les meres :
De nos yeux maternels ne craignez point les larmes...
sans que sa voix fit émue. Ces grandes et terribles scénes avaient laissé en elle une empreinte ineffacable. Quand elle s’égarait en ces souvenirs, indissolublement liés 4 l’éveil de sa premiére jeunesse, quand elle se rappelait tant d’enthousiasmes, tant de joies folles, qui alternaient avec les scénes de terreur, sa vie semblait renaitre tout entiére . »
1, Souvenirs, p. 21.
2eid. ps 20d;
Notons d’ailleurs, pour apprécier la portée de ces Souvenirs et ne pas dérober a la plume qui les retrace le mérite qui lui revient dans la vivacité de leur coloris et de leur accent, que Madeleine Féger, née en 1783, avait neuf ans en 1792. A cet age, les chants publics, les défilés militaires, les fétes civiques, les mouvements de foules enchantent toujours, quelle qu’en soit la cause. Mais nous devons observer également que dans la famille maternelle de l’enfant, les Cadillan, de Lannion, les hommes étaient « patriotes » ; et l’un d’eux méme, son oncle propre, fort activement?.
' Dans Visolement de Tréguier, Ernest n’est pas seulement pour sa mére un objet d’amour; il est, pour elle, une perpétuelle source de plaisir. Celui qui sera un enchanteur par le style a déja l’art d’enchanter la naive femme, comme il enchantait la meélancolie de sa grande sceur, mirie avant l’Age. Le singulier don de plaire que nous voyons s’épa-
1. Les récits de Renan (Souvenirs, p. 101 et suiv.) au sujet de sa grand’mére maternelle et de la maniére dont elle agit pendant la Terreur contiennent des inexactitudes matérielles relatives 4 madame Taupin, héroique et déplorable victime de la répression terroriste en Bretagne, condamnée 4 mort le 3 mai 1794 pour recel de prétres insermentés, par le tribunal criminel de Lannion et exécutée a Tréguier le lendemain. I] fait de madame Taupin une dame de Lannion, alors qu’elle habitait Tréguier, et il place 4 Lannion son supplice qui eut lieu 4 Tréguier. La physionomie morale des récits que sa mére avait dd lui faire maintes fois de cet événement était bien restée dans sa mémoire ; pour les circonstances, il n’en gardait qu’un souvenir tout a fait altéré, (Voir sur ce drame extraordinairement émouvant et sur lequel existe toute une littérature, G. Lenétre :
Bleus, blancs et rouges, et A. Lemasson : Les actes des prétres insermentés dans le diocése de Saint-Brieuc.)
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nouir dans ses lettres d’adolescence et de jeunesse, © il le posséde déja. Ce don tient trop a sa complexion
intime pour n’avoir pas été précoce. Ce petit Breton
a une extréme finesse pour pénétrer ce que les autres
pensent et sentent, et une grande souplesse de nature pour se mettre dans la disposition d’Ame qui répond ~ et, si j’ose dire, qui sourit le plus a la leur. Telle
-une lyre qui, ne résonnant d’ailleurs que pour des
auditeurs choisis et d’oreille fine, ferait entendre
4 chacun la note la mieux faite pour le toucher.
Faculté séduisante et dangereuse que cette variété
de résonances, cette multiple polarité ‘morale, et
dont il pourrait plus tard arriver qu’Ernest Renan
abusat et joudt un peu a dessein. En ce moment,
en cette saison de fraicheur premiére, elle s’exerce. au service des meilleurs entre les sentiments : affec-
tion filiale, reconnaissance pour ses bienfaiteurs et
ses maitres. Tous sont ravis de lui, de ce qu’il est
pour eux; ils ne tarissent pas de louanges sur son
amabilité et sa bonne grace de coeur.
De telles qualités s’allient, chose rare, 4 un sérieux tout a fait exceptionnel de V’esprit et a une forte application de la volonté. Cet enfant que tous aiment a une vie intérieure développée. Il réve, il pense; il recherche volontiers la solitude, non, comme le jeune Jean-Jacques, pour s’y trouver en téte 4 téte avec luiméme et avec ses désirs, mais pour ‘y savourer en liberté le trop-plein d’une imagination mystérieuse-
ment sollicitée par ce qui l’entoure. Tout petit, il a éprouvé une grande avidité pour les lectures, non pour celles qui amusent la curiosité puérile avec des aven- » tures fantastiques, mais pour celles qui ont un intérét humain. A Lannion, « il passait ses journées 4 lire la Morgle en action et le Télémaque. Il ne pouvait s’en détacher, il y revenait toujours. » Ayant trouvé dans le grenier de sa grand-mére une liasse de vieux papiers d’avant la Révolution, il en fait ses délices, sans qu’on comprenne autour de lui le plaisir qu’il y gotite; il veut qu’Henriette les mette en sireté. Ses études le passionnent ; il y mord avec une ténacité extraordinaire; la résolution d’exceller dans toutes, d’étre le premier dans toutes se fixe chez lui pour ne plus fléchir ou diminuer jamais. C’est un garcon trés tranquille et plutot indolent de corps; déja les rhumatismes le tourmentent ; toute son activité est dans la pensée. Rien ne lui plait tant que de s’acoquiner dans un fauteuil, a lire du matin au soir. Dans son trajet de la maison au, collége, il ne se détourne jamais d’un pas, « ni a droite, ni A gauche », 4 moins que ce ne soit pour tracer a la craie sur une porte cochére la figure de quelque théoréme sur lequel il n’est pas d’accord avec son condisciple et son émule, Guyomar 1, Tl ne recherche
1. Pour tous ces traits, je joins aux données des Souvenirs les renseignements documentés de René d’Ys et le discours prononcé a Tréguier en 1884 (Discours et Conférences).
guére les jeux. A l’exception de ses deux amis Guyomar et Francois Liart, natures deélicates et distinguées, il préfére 4 la rude société des gars bretons, grands appréciateurs de la force musculaire, moins clairvoyants quant aux facultés de l’esprit, celle des jeunes filles de son age, plus fines que les garcons et qui lui inspirent un sentiment de protection, de complaisance, de légére pitié. Il se plait a en étre écouté et 4 calmer leurs zizanies. Il préte a lune d’elles, 4 propos de quelque querelle enfantine, ce joli mot, un peu trop fait sur mesure : « Ernest, vous ne réussirez pas ; vous voulez mettre tout le monde d’accord. » Mais, de tous ses délassements, le plus cher, parce quil y trouve a la fois la douceur du coeur comblé et de la piété filiale satisfaite, ce sont ces petites promenades ot il accompagne sa meére dans les champs qui environnent Tréguier,
Les Fréres de Lannion avaient commencé son instruction élémentaire. Aprés le retour 4 Tréguier, il la continua dans l’établissement que cette communauté y possédait. Son mérite ayant attiré sur lui Yattention des prétres de la paroisse et de ceux du collége, ils lui trouvérent des dispositions pour Vétat ecclésiastique. Qu’est-ce 4 dire ? Qu’ils voyaient dans Ernest Renan un enfant sage, doux, docile, trés appliqué, de la plus vive intelligence, et, d’autre part, un enfant pauvre appartenant a un trés honnéte milieu, toutes conditions qui l’indiquaient comme une excellente recrue pour la cléricature. L’état social séculaire en vertu duquel un enfant sans fortune ne pouvait, sauf de trés rares exceptions, accéder a l’instruction supérieure que par la voie du sacerdoce, régnait et agissait encore a Tréguier dans sa plénitude. Ernest Renan en bénéficia.
Il fut accepté gratuitement au Collége. Outre les espérances qu'il faisait naitre et qu’il a dépassées... dans tous les sens, la sympathie que M™e Renan s’était attirée par ses malheurs et ses vertus recommandait son fils 4 ces messieurs. Le Collége
était le meilleur client de son épicerie. Il lui achetait chaque année pour 400 francs de denrées environ. Le Collége ou Ecole ecclésiastique de Tréguier, également appelé petit séminaire (Ecole ecclésiastique est le nom adopté dans lordonnance royale qui en approuva la fondation) avait été créé en 1816. Il occupait les batiments affectés avant la Révolution au grand séminaire diocésain qui, depuis la suppression de l’évéché de Tréguier par le Concordat, s’était vu transféré au nouveau siége épiscopal de Saint-Brieuc. Les prétres qui le dirigeaient et y donnaient Venseignement appartenaient tous au clergé séculier. I] ne recevait qu’un petit nombre d’internes ; les éléves dont les familles n’habitaient pas la ville,, vivaient réunis par groupes dans de petites pensions bourgeoises dont la table un peu maigre était complétée par les provisions que leurs parents apportaient de la campagne, aux jours de marché. Un régime patriarcal, impliquant un lien personnel entre les éléves et les maitres, tenait lieu de discipline -et de surveillance ; il a laissé le souvenir de ce bon collége trés cher aux générations qui y sont passées. Renan n’a jamais manqué une occasion de s’exprimer avec reconnaissance sur les vertus, la bonté, la solide valeur professionnelle de ses matftres de Tréguier. Celui de leurs fils auquel il était réservé de répandre dans le monde la louange de ces hommes modestes . et obscurs est celui qui, aprés avoir été l’objet de
leur tendre dilection, est devenu, pour parler comme
Yun deux, « leur plus amére tristesse ».
C’est dans les Souvenirs que cette pieuse gratitude se traduit par les termes les plus beaux. Je préfére en recueillir une expression plus humble et plus nue sans doute, mais plus naturelle encore et plus voisine de la source, dans les lettres que Renan adresse 4 sa mére, quand il vient de quitter Tréguier pour le brillant séminaire parisien de Saint- Nicolas :
Faites .bien mes compliments, ma chére Maman, a tous mes excellents professeurs, n’oubliez pas surtout le bon monsieur Pasco, avec qui j’ai passé deux années si heureuses; monsieur Potier qui, j2 crois, m’aimait bien, malgré les étourderies que j’ai commises 4 son égard, quand j’étais son éléve; monsieur Duchéne, dont j’ai tant exercé la patience. Je le prie de me pardonner toute la craie que je lui ai: cassée. N’oubliez pas le bon monsieur Gouriou et remerciez bien monsieur Auffret de toutes ses bontés pour moil. .
Et ceci, 4 propos d’une place de premier en com-
position qu’il a obtenue a Saint-Nicolas :
Ce que vous me dites dans votre lettre, ma chére Ma-
man, de l’intérét que me portent tous les professeurs
de Tréguier me fait le plus grand plaisir. C’est a eux,