Lettres intimes, p. 23 et Souvenirs, p
brillants éléves pour sa maison. Cet appel aux « sujets de province » était une tradition de Saint-Nicolas ou plutét une nécessité 4 laquelle l’administration diocésaine devait se soumettre, la population de Paris n’ayant jamais fourni le nombre de vocations ecclésiastiques correspondant aux besoins de la religion dans la capitale. Et c’est par inadvertance que Renan, dans ses Souvenirs, en attribue l’initiative 4 son ancien maitre. Ce qui est vrai, c’est que M. Dupanloup, poussé a la fois par les formelles invites de M. de Quelen et par l’ardeur de sa propre nature, donna plus d’ampleur et d’essor a une pratique déja existante et organisée 1. Le médecin lui signala l’écolier prodige de Tréguier. La réponse fut immédiate : « Faites-le venir ». C’est le mot que Renan attribue au supérieur de Saint-Nicolas. Il est bien de sa mani¢re prompte et impérieuse 2.
Le 7 septembre, le petit Breton débarquait a Paris.
1. P. Schoenher, Histoire du Séminaire de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, t. II, p. 120, 133, 361, 425.
2. J’adopte la version de Renan d’aprés laquelle le Dt Descuret s’adressa directement 4 M. Dupanloup. C’est ce qu’il fit 4 coup str. Mais on peut conclure de la lettre d’Henriette qu’il n’avait pas négligé non plus de recommander le petit Breton a VArchevéché dont
il était le médecin et ow il rencontrait, outre M. de Quelen, Breton -
lui-méme et ancien vicaire général de Tréguier, M. Tresvaux, chanoine, originaire du diocése de Saint-Brieuc.. Comme il s’agissait d’accorder une bourse sur des fonds réunis par Varchevéché, il a bien fallu que M. Dupanloup en délibérat avec d’autres autorités, et il semble que sa décision, exprimée brusquement, fat préparée par ce qui lui avait été dit en haut lieu en faveur du jeune Renan.
Entrons avec lui dans cette maison de Saint- Nicolas qui commengait alors la période éclatante et mouvementée de son existence. Allons droit a la personnalité dirigeante .qui lui communiquait cet éclat et ce mouvement : l’abbé Dupanloup.
Il y avait un an que M. de Quelen l’avait. placé a la téte du petit séminaire de Paris, afin que cet établissement qui avait été, disait laimable archevéque, «sa consolation », devint «sa gloire » 4. Il pouvait, pour cela, se fier 4 ce jeune prétre, l’activité, l’initiative et l’ardeur mémes, et qui avait déja prouvé sa faculté, sinon de gouverner avec la derniére prudence, du moins d’animer d’une vie débordante et généreuse toute institution confiée a ses soins. Bien qu’il n’eit que trente-quatre ans, l’abbé Dupanloup était un des hommes les plus en vue du clergé de Paris. Quelques mois aprés sa prise de possession de Saint-Nicolas, un réle l’attendait dans un événement fait pour captiver l’attention de
René d’Ys (Ernest Renan en Bretagne) bien informé, mais peu clair, a, la-dessus, un paragraphe suggestif, quoique d’une extréme confusion (p. 169). Renan a légérement dramatisé.
1. P. Schoenher, Histoire du Séminaire de Saint-Nicolas, t. II, p- 142.
168 © LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN toute l’Europe, et qui allait conférer 4 son nom la célébrité universelle.
Il s’était fait connaitre presque au lendemain de
son ordination sacerdotale, par les: fameux caté-
chismes de la Madeleine, qu’un épisode orageux et
pijtoresque termina au bout de huit années d’exercice. Nommé vicaire de cette paroisse, il y avait été chargé de la direction générale des catéchismes.
Aussitot, cet enseignement avait acquis dans toute .
la capitale, en commencant par le faubourg Saint- Germain, le plus brillant renom. Résultat bien singulier pour ‘un enseignement destiné 4 l’enfance. Ce fut une sorte de révélation dans le monde catholique. Aucune paroisse parisienne n’offrait alors rien de semblable, sauf Saint-Sulpice, ot lingénieux appareil de pédagogie religieuse introduit par l’abbé Dupanloup a la Madeleine était traditionnellement mis en usage, mais sans le concours de l’extraordinaire force motrice que sa flamme personnelle y ajoutait et qui en rendait le jeu éblouissant. Il fallait étre un catholique assez informé des choses de sa religion pour connaitre l’originalité des catéchismes de Saint-Sulpice ; il suffisait d’étre du monde pour ne pas ignorer le prestige tout nouveau de ceux qui se donnaient dans ]’élégante paroisse de la rive droite. Toutes les familles distinguées de Paris y envoyérent leurs enfants. En huit ans, le nombre des jeunes catéchumeénes passa de deux cents 4 quatorze cents.
Quatorze cents jeunes garcons et filles. Mais gardons-
‘nous d’oublier les parents, dont la présence donnait A ces assemblées leur caractére. Ils s’y pressaient a ce point qu’ « indépendamment des places nombreuses qui leur étaient réservées des deux cétés du sanctuaire et dans la chapelle Saint-Hyacinthg, il fallut encore élever une vaste tribune pour leur ate de nouvelles places et tout cela ne suffisait pas?». Assisté de sept jeunes prétres qui ne juraient que par lui, l’abbé Dupanloup était V’Ame omniprésente de l’institution. Idole des enfants, il était, comme le lui dira un jour, en certain discours solennel, M. de Salvandy, « ambition des méres ». Cet académicien n’a pas dans l’esprit, comme son fran- ¢cais un peu spécial pourrait le faire croire, que le vicaire de la Madeleine fit A marier, mais que les méres auraient tout donné pour que leurs enfants fussent instruits par lui dans la religion, de préférence 4 tout autre. La liste de ses éléves contenait tous les noms de l’Armorial de France, et tous ceux des illustrations, déchues ou en place, de la politique et de l’armée. Vu avec la méme faveur par la branche -ainée et par la branche cadette, il était chargé de Vinstruction religieuse des jeunes princes d’Orléans ‘et destiné a celle du duc de Bordeaux.
1. Mgr Dupanloup, L’Céuvre par excellence, entretiens sur le caléchisme (1868), p. 66.
Pour imprimer un tel essor 4 ce qu’il entreprenait, pour remuer la haute société parisienne avec un cours de catéchisme, quelle inspiration apportait-il done, ce jeune prétre, qui put ainsi gagner et subjuguer les esprits ? Sentait-on dans ses instructions et ses homélies frémir le souffle de nouveauté que les idées menaisiennes, alors 4. Vapogée de leur influence et de leur gloire, faisaient passer dans la doctrine catholique et que Lacordaire allait porter bientét, en le tempérant et l’infléchissant selon les exigences de Rome, dans la chaire de Notre-Dame? Venu de l’incrédulité et du xvitre siécle, La Mennais avait cherché pour sa foi l’abri d’une apologétique nouvelle qui justifiat le christianisme par le témoignage universel de l’humanité et qui dépassat les vieilles positions doctrinales, trop métaphysiques, © trop théologiques, sur lesquelles la religion avait eu a subir de la part de l’incrédulité de désastreux assauts. Lacordaire éprouva un besoin analogue et y satisfit 4 sa facon dans les limites d’une orthodoxie hardie. Tous deux appliquérent A cette entreprise, A défaut d’une solidité et d’une prudence rationnelle dont elle ne se fit guére accommodée, une genérosité de passion inquiéte, une puissance d'imagination, une hardiesse de dialectique, une abondance de science hative, qui, relevées par le genie poétique et oratoire, firent un effet immense. L’espoir se leva qu’ils allaient rouvrir au christia-
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nisme, dans la pensée et la société modernes, toutes les voies de diffusion que lui avait fermées la critique des philosophes. Cette espérance animant, accueillant leurs écrits et leurs discours, communiqua 4 l’éloquence chrétienne une vibration nouvelle, fut comme la source d’un pathétique religieux nouveau. La date : 1825, o& nous voyons Dupanloup entrer avec tant d’éclat dans la carriére, suscite nécessairement en notre esprit la question de savoir s’il a participé a ce courant d’apostolat, sil a eu cet accent, propagé, pour sa part, ce genre de frisson.
A cette question nécessaire nous répondons négativement. Non! le courant des idées menaisiennes bouillonnant autour du jeune catéchiste orateur ne l’a pas touché. Ce courant n’est pas la force qui a soulevé sa barque, et l’a, du premier coup, jetée si avant sur les flots de la réputation. Les nouveautés ‘et hardiesses religieuses de son époque ne l’ont pas séduit. Je dis plus : il n’a pas été exposé a leur séduction. Il n’en a pas ressenti, soit comme un attrait, soit comme un péril, Vintérét puissant. Les états inquiets de l’esprit, les troubles de la pensée religieuse, d’ou elles tirent leur raison d’étre, lui. ont été toujours étrangers. Les questions, les difficultés, angoissantes pour le croyant, auxquelles elles répondent ou essaient de répondre n’ont pas eu de prise sur lui ou l’ont laissé froid. Il n’a pas traversé Vincrédulité, il n’a pas connu les velléités du doute.
‘Lacordaire, nature large, lyrique, grandement sen-
sible, a subi l’impression de toutes les idées modernes.
qui se sont formées en dehors du cercle tracé par la vieille foi ; il s’est efforcé de les faire rentrer dans . ce cercle ou de le dilater jusqu’a elles au moyen de raisonnements aventureux, fastueux, romantiques ou la magnifique inflation de l’éloquence et l’éclat d'une incontestable poésie dissimulent souvent le fond de paralogisme. La pensée de Dupanloup a une bien moindre surface et de moins amples contours. L’Eglise l’a fait sien dés sa tendre enfance; dés lors, hors du service de l’Eglise, il n’a rien vu, rien révé; elle est pour lui le drapeau; lui-méme est un gentilhomme (il l’était par le sang, en dépit de son nom roturier) pour qui la foi est affaire de loyalisme et, a ce titre avant tout autre, indiscutable. Il ne lit pas profondément dans les choses de son siécle. Si, sous certains rapports, il est de ce siécle, beaucoup plus que d’autres hommes d’Eglise, ce nest pas du moins pour le développement des connaissances et des idées. A cet égard, il retarde et fait moins figure d’un homme de son temps que d'un docile et tranquille disciple des vieux catéchismes de Fleury. L’essor de l’incrédulité philosophique moderne a beau étre un fait de portée immense, la notion qu/il s’en forme est toute superficielle. Il n’en pénétre pas plus les causes profondes
qu’il n’en discerne les directions véritables et meur-
triéres. Bref, il est trop peu curieux de doctrine pour
avoir éprouvé la tentation des nouveautés doctri-
nales et s’étre vu exposé 4 leur souffle entrainant.
Il faut seulement remarquer que ce défaut de curiosité spéculative exerce ses conséquences en deux sens. Si l’on ne saurait étre en matiére religieuse un esprit moins révolutionnaire que Dupanloup, le trait opposé n’a pas non plus de relief chez lui; il n’est pas un conservateur, un traditionaliste d’autorité et de poids. Réfractaire 4 toute idée de réformisme ou évolutionnisme théologique, il s’est montré, 4 ses débuts, comme par la suite, "homme le moins enclin a l’étude savante et poussée de la théologie orthodoxe et traditionnelle. Il n’en a jamais eu qu’une teinture. « Les études théologiques de ces hommes distingués avaient été trés faibles », a ecrit Renan de M. de Quelen et de lui. On a expliqué cette faiblesse par la décadence des études cléricales au commencement du x1x® siécle. En ce qui concerne Dupanloup, on en rend mieux compte par les impatiences que les longs et lents apprentissages, la dialectique attentive, les infinies minuties d’analyse de la théologie savante devaient causer 4 ce temperament emporté de trés brillant et trop facile improvisateur littéraire. En aucun temps, ce pas 4 pas n’ett convenu A une nature comme la sienne, et elle ne s’y fat pliée.
A la distance ow nous sommes de sa premiére apparition sur la scéne publique, on pourrait bien se
tromper sur lui, sur cette qualité toute soumise et trés peu raisonneuse de son intelligence, parce qu’on Ya vu faire figure apparente de « libéral », d’homme avancé dans les querelles d’un temps plus récent. Mais il faut bien voir 4 propos de quoi ce libéralisme et ces hardiesses se sont manifestés.
Il s’agissait de questions comme la liberté de l’enseignement, les applications pratiques du Syllabus, les avantages et les inconvénients de définir et de promulguer 4 un certain moment le dogme de > Vinfaillibilité pontificale, accepté et indiscuté en lui-méme. Questions mi-religieuses, mi-politiques sur - lesquelles l’Eglise a par doctrine des positions qu’elle maintient dans l’ordre du droit, tout en se prétant, dans l’ordre du fait, aux concessions indispensables pour assurer ses pacifiques rapports avec les Etats et les sociétés modernes, émancipés de sa tutelle. La mesure des concessions qu’elle peut consentir, sans y perdre le degré de pouvoir et de liberté au-dessous du-. quel elle ne saurait vivre, est le sujet de débats on entrent forcément des considérations trés variables d’opportunité temporelle. C’est de considérations de ce genre que s’est inspiré, 4 partir de Pannée 1845, date oi commencent les grands débats sur Penseignement, ce libéralisme de Dupanloup prétre, puis évéque, soit qu’il ait mieux apprécié que les catholiques intransigeants la limite des droits dont lEglise: devait se contenter sous peine de s’exposer A de
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dangereux retours offensifs, soit que, selon le reproche des intransigeants, il n’ait été, en toutes ces affaires, qu’un politique étourdi et agité, avide de popularité, se laissant circonvenir par les politesses et les hommages d’un adversaire malin qui se servait de lui pour faire renoncer les. catholiques 4 ce qui n’ett pu leur étre refusé, s’ils l’avaient réclamé énergiquement. Quelque interprétation que l’on adopte, une telle attitude ne trahit pas la plus faible tendance 4 Vhérésie ou 4 la réformation. Et sans doute pourraiton comparer ce cas 4 celui de notre bon abbé Lemire, qui passe pour hardi aux yeux de certaines personnes, parce qu’il se fait souvent applaudir par l’extréme gauche, mais qui ne voudrait pour rien au monde changer une virgule de place dans son bréviaire. Revenons a nos catéchismes. Cet extraordinaire succés qu’y remporte le jeune prétre parisien, et que n’expliquent ni les attraits d’une pensée hardie et périlleuse, ni ceux, inverses et nécessaire-
ment moindres, au surplus, d’une orthodoxie pré-
sentée et motivée avec grandeur, tournons-nous, pour le comprendre, vers l’homme lui-méme. Demandons-en le secret, non a ce qu’il pense et concoit, mais 4 ce qu'il est, a cette nature morale, la vivacité méme, toute en mouvement, généreuse, fougueuse et non moins autoritaire, 4 ces beaux dons d’imagination, de tempérament et de cceur,
a ce véritable génie d’animation, de commandement,
d’entrainement et de mise en scéne. Voyons-le a lceuvre. )
A son idée, ces séances de catéchisme devaient se dérouler comme de belles et émouvantes scénes dramatiques propres 4 captiver passionnément les enfants et les méres et a les laisser sous le charme. Il voulait que le catéchisme fit pour eux l’événement de la semaine, et qu’ils le quittassent impatients d’en voir le retour. Les tenir en haleine était son but ; il usait, pour y atteindre, de tous les ressorts. Le principal était ’émulation qu'il excitait au plus haut degré, inventant mille formes ingénieuses et excitantes de concurrence entre ses éléves, et proposant pour les plus zélés, les plus capables, des sujets de composition au-dessus du niveau commun, qui leur permettraient de briller, parmi leurs camarades, comme de petits Chrysostomes. Les récompenses, bons points, médailles, images de piété, « livres dorés », dignités, places d’honneur, étaient d’une variété d’application poussée jusqu’a la minutie, et il en modifiait parfois le systéme afin qu’elles ne devinssent pas banales. Il avait établi parmi les éléves du, catéchisme de persévérance une académie qui avait ses séances de réception, avec un discours prononcé par le titulaire, comme sous la coupole. Le cété décoratif ne formait pas l’objet de ses recommandations les moins vives. Il enviait saint Francois de Sales qui, pour annoncer aux habitants de Cham-
SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET NL ea
béry Vheure de l’instruction religieuse, déléguait,
a travers les rues, un héraut d’armes, muni d’une
sonnette et revétu d’une cotte bleu de ciel ot étaient inscrites en lettres d’or les initiales du nom de Jésus- Christ. Il enviait aussi le P. Romilion, fondateur des Ursulines, qui avait imaginé de faire descendre
‘les anges dans les assemblées de catéchismes. Les
anges étaient des enfants désignés par leur sagesse, qui, du haut de quelque estrade, lisaient au jeune
auditoire des « billets » ou messages du ciel, rédigés | avec un soin tout spécial par le catéchiste, et consis-
tant en sentences de piété, rappel de vérités religieuses, énoncés de questions 4 résoudre. L’abbé.
Dupanloup avait conservé les anges. Mais il regret-
tait que les moeurs du temps ne permissent plus de leur mettre, comme le P. Romilion, la tunique blanche et les ailes. Aux jours de féte, il voulait que la chapelle fat disposée et décorée d’une facon qui la fit ressembler 4 quelque sanctuaire célébre comme. Notre-Dame-de-Lorette ou telle chapelle romaine. Tout cet aimable appareil n’était pas, sans doute, de son invention exclusive. Ce qu/il sera permis de reconnaitre, sans avoir pour cela Vesprit janséniste, c’est que le vicaire de la Madeleine en poussait le gout un peu loin et le faisait fonctionner d’une maniére assez théatrale.
Les appels directs et chaleureux qu'il adressait au coeur des enfants par les chants des cantiques
étaient plus efficaces encore. Il avait pour les cantiques pieux un godt extraordinaire, sans nulle délicatesse sur la musique et assez accommodant sur la qualité littéraire des paroles. Il y trouvait l’expression de son ame, et rien ne peint la belle candeur un peu rude de cette 4me, plus ardente que fine, plus vibrante que nuancée, comme la joie qu'il éprouvait, l’été, dans une excursion annuelle en
Savoie, son pays natal, 4 manifester par le chant
d’un cantique l’émotion ressentie aux beaux spec- -
tacles de la nature qui eussent plus naturellement appelé sur les lévres d’un homme de son temps quelque strophe de Lamartine, quelque phrase
harmonieuse de Chateaubriand ou de Rousseau. .
Pour son éloquence, ce qu’elle a de meilleur, c’est ce qu’elle emprunte 4 la poésie des fétes chrétiennes et au pathétique de leur succession et de leur enchainement dans le cours de l’année. L’année chrétienne est un drame, associé au drame de la nature et des saisons. Le Christ nait, misérable et abandonné, dans une étable, au plus dur de l’hiver. Dans les mois hivernaux qui suivent, ses fidéles commémorent par le jeine et la pénitence les temps d’épreuve et de lutte de sa « vie publique », chargée du poids de l’iniquité humaine. Le drame de sa passion s’achéve dans le dénouement glorieux de la Résurrection, qui marque la renaissance du printemps. Les rayon-
nantes fétes de l’été, Pentecéte, Ascension, Féte--
Dieu, Assomption, sont comme les moissons de Voeuvre rédemptrice, moissonnées dans la lumiére du monde revenu a la vie. Les significations d’une moralité supérieure que le christianisme attribue a ces événements et a ces célébrations, illustrent d’un sens nouveau les données d’un mythe qui est plus ancien que le christianisme lui-méme. Dans les mystéres grecs, nous voyons la piété de linitié sSuivre de ses émotions successives les épreuves. que traverse un étre divin, son passage sur la terre, sa descente aux enfers, son retour a la vie. Et lon trouve plus d’un exode et d’un pélerinage de ce genre dans les religions de l’Inde. Prendre les fétes chrétiennes du cdté poétique (ce qui n’excluait assurément pas de la part de l’abbé Dupanloup, leur explication dogmatique), c’est donc entrer en contact avec les plus vieilles imaginations du genre humain, c’est en subir, sans peut-étre le savoir, le mystérieux et atavique attrait. C’est ce qu’avait éprouvé en grand poéte le Celte au langage magnifiquement séducteur, a-l’Ame étrangére et lointaine, qui était venu, dans le Génie du Christianisme, rafraichir, par des tableaux et des images, et sans s'inquiéter, comme le contentieux La Mennais, du dogme lui-méme; le sentiment religieux des Frangais. C’est ce qu’éprouvait aprés lui, et placé, comme toute sa génération, sous cette immense influence, le catéchiste de la Madeleine. Poéte lui
aussi, mais poéte de second ordre. Poéte orateur, dirai-je, et poéte décorateur, qui trop souvent remplace la fraicheur d@’expression de cette poésie par le douteux éclat d’une forme oratoire commune et usée, et qui, au lieu de la laisser s’épanouir dans le plein air du ciel et de la nature, aurait tendance a Yenfermer dans un cadre de cierges bénits, d’ornements dorés et de fleurs artificielles.
Ce qu'elle lui inspire n’en est pas moins sincere. .
A défaut de personnalité et de vie imaginative, le lyrisme religieux de ses instructions et de ses sermons a une chaleur vraie, pénétrante, puisée a la source vive de ses souvenirs d’enfance. Ce qu'il veut faire aimer, ce dont il veut communiquer le charme aux enfants qu’il instruit, c’est ce qui enveloppa sa propre existence quand il avait leur Age, d’un charme tutélaire et délicieux. Les récits de son Journal intime, son plus beau livre de beaucoup, celui qu’il a écrit sans le savoir, sont fort touchants sur ce point. On le voit, petit paysan de Savoie, un peu perdu dans Paris, un peu livré a la rue, et sur qui pésent, en dépit des hautes et discrétes protections que lui attire sa naissance, clandestinement aristocratique, la tristesse et le malaise moral d’un foyer sans pére; on le voit chercher d’instinct et trouver avec ravissement dans les processions et cérémonies de Saint-Sulpice, dans le commerce affectueux des pieuses assemblées enfantines, dans la tendre solli-
citude des bons prétres dont il se fait remarquer et ‘qui l’adoptent, ces enchantements du cceur, ces chaleurs et ces douceurs que versent a de plus heureux les fétes intimes de la famille et l’'irremplacable don des affections filiales et fraternelles. Les honneurs délicatement décernés, les exquises marques de dilection que lui prodigue ce milieu ecclésiastique choisi et caressant, attentif aux rares promesses de sa nature, réparent la privation cruelle d’un nom et d’un rang dans la société, et remettent dans cette jeune dame si exposée 4 douter tristement du sort et de Dieu toute la lumiére d’une enfance heureuse et bénie. Le parfum de ces premiéres impressions le suivra toujours et il y puisera ce qu'il y aeu de plus ardent et de plus a lui dans les inspirations et les mobiles de son action sacerdotale. Nous ne saurions le dire aussi bien que luiméme : .
Je fus heureux le jour de ma premiére communion, de ma confirmation. Dans ces bell2s cérémonies, les enfants sentent qu’ils sont un spectacle d’admiration aux hommes - et aux anges. Rien ne les $léve davantage. Ils sont traités, aimés, honorés, ccnsidérés, comme les enfants de Dieu, comme des Ames pures et sublimes, L’impression est ineffable : rien n’approche de cela parmi les impressions humaines.
Les temps qui suivirent furent délicieux. J’aimais a la tendresse ces Messieurs, j’allais sans cesse au Séminaire les voir. Le lendemain soir surtout de la premiére commu-
nion, tous 4 la récréation du soir... ce fut une ivresse... Je vis M. Teyssére... Tous ces Messieurs, quoique jeunes, me paraissaient vénérables ; je ne pensais pas qu'ils pussent pécher. Leur bonte, leur modestie, leur douceur, leur recueillement, leur zéle, me les faisaient paraitre comme des anges sur la terre.
Jallais servir la messe 4 Saint-Sulpice. Les réunions du catéchisme jusqu’A la fin de l’année me charmaient. J’y allais comme dans ma famille, comme chez moi, c’était délicieux.
Le catéchisme fini, j’éprouvais un vide profond, un découragement indéfinissable. J’étais privé du ciel sur la terre ; ma pauvre 4me manquait de ce qui l’avait ravivée. Le plus beau des ministéres est le ministére pastoral. Mais le catéchisme est plus beau encore. C’est le beau idéal du cceur de Dieu; rien n’est comparable a cela, c’est indéfinissable et céleste. C’est le ministére le plus désintéressé, le plus pur, le plus dégagé des prétentions... qui s’adresse A l’Age le plus naif, le plus tendre, le plus confiant 3.
Ces derniers mots renferment quelque illusion. Nous avons vu la grande estrade dressée pour les parents aux catéchismes de la Madeleine. Comment le catéchiste etit-il fait abstraction de leur présence ? Comment, dirais-je, si la comparaison n’était bien irrévérencieuse pour le sujet, le ténor n’ett-il pas plus ou moins accordé son la 4 cet auditoire ? Gardonsnous d’ailleurs de lui croire « des prétentions ». La