‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 27 sur 64 · Journal intime, p. 6 et suiv · texte numérisé non relu

Journal intime, p. 6 et suiv

SAINT-NIGOLAS-DU-CHARDONNET POs

vanité n’est pas le fait de ce vrai prétre. Il n’y a la qu’un apparat habile et naif, moyen un peu gros, relevé par la noblesse du but spirituel auquel il est destiné et quil atteint d’une certaine maniére. Mais il y a aussi l’élément plus précieux sans lequel cet apparat n’efit eu aucun effet vif : le courant de flamme émané du cceur du catéchiste, cet amour et ce zéle du jeune age, qui est et demeure son trait le meilleur.

Ce zéle se plaisait 4 rassembler le jeune troupeau en dehors des pieux exercices, pour des divertissements innocents. A la belle saison, quand.les cours étaient terminés, ils se couronnaient d’une joyeuse excursion A Issy. M. Dupanloup l’animait de sa présence, qui en était pour ses éléves, le grand, le passionnant attrait. Il prenait part aux courses et aux jeux. Il entrainait, il soulevait. Imaginons-le fendant le flot de cette jeunesse qui se suspend a sa soutane et pour laquelle, en. ces occasions, et sans que cela certainement lui déplaise, il est tout.

Il y avait huit ans qu’il remplissait ces fonctions, quand la foudre s’abattit sur ce qu’il avait si bril-

‘lamment édifié, et n’en laissa rien debout. Elle se

présentait dans la rigide personne de M. Beuzelin, curé de Saint-Eustache, nommé a la Madeleine. M. Dupanloup s’était fort bien entendu avec les deux curés, MM. Gallard et Mathieu, sous lesquels il avait exercé jusque-la. Ces Messieurs avaient

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bien df se sentir un peu bousculés par les bouleversements que leur vicaire apportait, en faveur ‘ de ses catéchismes, aux horaires et arrangements de la paroisse, dont il n’avait pas tardé 4 devenir le principal personnage ecclésiastique. Mais ils s’étaient évangéliquement pliés 4 ce déplacement d’autorité, souriant 4 cette impétuosité juvenile et d’accord en cela avec leur archevéque, M. de Quelen, protecteur passionné de M. Dupanloup, et qui poussait 4 ce point la confiance en lui que, lorsqu’en 1833, M. Mathieu fut nommé évéque, il fut question de lui donner la cure de la Madeleine, bien qu'il n’etit que trente-deux ans. Le gouvernement de Louis-Philippe refusa son agrément 4 un jeune prétre qui passait pour trop ami de la branche ainée. Le poste échut 4 M. Beuzelin, qui arrivait avec son siége fait, et porteur d’un arrét de mort contre les catéchismes.

Il marqua ses intentions par une suite de coups d’Etat, accomplis promptement, d’une main fort rude, et parfois avec un pittoresque dans les formes qui aurait pu faire de tels incidents la matiére d’un nouveau Lutrin. Une affiche, que n’avait préparée aucune communication personnelle, fit connattre a tout le monde, en méme temps qu’d l’intéressé, que les fonctions de directeur général des catéchismes étaient abolies. Mille vexations injurieuses s’ajouterent aux mesures désorganisatrices qui détruisaient

tout ce qu’avait fait M. Dupanloup, y compris - Yestrade. A chaque coup, le bon archevéque intervenait pour arranger les choses. Mais le curé, fort de ses droits canoniques, demeurait intraitable. L’affaire faisait du bruit dans Paris. On s’en amusait. On se demandait qui aurait le dernier mot. L’archevéque y mit fin en enlevant d’un seul coup l’abbe Dupanloup et ses aides a la paroisse de la Madeleine pour les placer ailleurs. L’ceuvre de M. Beuzelin était consommée.

Le caractére de ce digne homme ne nous intéresse point par lui-méme. Les griefs dont il se montrait -rempli contre son vicaire sont instructifs. Ne les imputons pas 4 une vanité ombrageuse. Dans cette querelle, la plupart des curés de Paris étaient, paraitil, avec leur confrére. I] devait avoir raison. En matiére ecclésiastique, comme en toute autre, le chef est. le chef ; il y a de fort honnétes gens qui ne s’arrangent pas de ne l’étre que de nom. Mais la brutalité de procédé du curé, son acharnement, la satisfaction visible qu'il. éprouve a asséner ses coups, ont une autre cause. M. Beuzelin est en colére. Voici longtemps que ce qu’il entend dire de ces catéchismes irrite sa bile. Ancien universitaire devenu prétre, il est sévére deux fois. Il juge que cette fagon de donner l’instruction religieuse manque de sévérite. Péguy disait que la Sorbonne faisait trop parler d’elle pour une honnéte Sorbonne. M. Beuzelin dirait que les caté-

chismes. de la Madeleine font trop parler d’eux pour de bons catéchismes. Trop d’auditoire, trop de moyens profanes et extérieurs! M. Dupanloup est d’une activité prodigieuse, et, dans tout ce qu il fait, il veut faire grand. Mais c’est un homme 4 illusions, qui confond le faste et le brillant de l’effet avec la solidité des résultats. Son action est en surface, non en profondeur. Le plus facheux, c’est qu’elle soit toute liée 4 sa personnalité. Qu’en restera-t-il ~quand le contact sera perdu ? Au cas le plus favorable, des Ames qui ne penseront et ne respireront que par M. Dupanloup, qui auront en lui toute leur vie spirituelle. Oh! ces enfants sont fous de lui, ils Padorent. C’est la le danger. L’>homme ne s’efface pas derriére l’ceuvre, et d’autant moins qu’elle ne tient que par lui et sa perpétuelle initiative pour Yanimer, pour suppléer, en payant sans mesure de sa personne, 4 l’absence de régles de fonctionnement qui opéreraient sans agiter et surmener les hommes. Cette ceuvre a l’air de n’exister que comme une scéne pour lui. On l’y voit trop.

Voila, je n’en doute pas, le réquisitoire mental de M. Beuzelin. Chose bien significative, qu’a chaque détour de sa carriére, dans le plein développement des campagnes, des entreprises ow il s’est lancé avec sa fougue énergique et tenace, avec son impatience généreuse et trop peu sensible aux difficultés, trop facilement convaincue que rien ne lui résisterait,

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Dupanloup ait vu se dresser devant lui, sous les noms du curé de la Madeleine, de Mgr Affre, de Louis Veuillot, de Mgr Pie, et de plusieurs autres, l’adversaire froidement doctrinal ou durement caustique qui les a ruinées ou lui en a arraché la conduite. Quand cet adversaire n’était, pas un supérieur ecclésiastique auquel il devait l’obéissance, ce combattant ne s’est pas d’ailleurs laissé faire, il a exercé de fort actives représailles, mais d’une fureur et d’une fébrilité parfois un peu féminines. C’est, se répétant 4 toutes les époques, en des hommes de modules inégaux et A propos de questions variables, l’éternelle opposition des deux natures catholiques celle qui croit trop a la discipline parce qu’elle ne croit pas assez aux hommes, celle qui croit trop aux hommes parce qu’elle croit trop & son propre — coeur. .

La suppression des catéchismes de la Madeleine fut pour l’abbé Dupanloup lépreuve la plus déchirante. Il n’en a jamais bien compris la raison. Il ne

-devait jamais s’en consoler. Il n’a jamais soupconné

qu’il eft donné lieu a quelque critique. Il a cru avoir affaire A V’injustice et a l’arbitraire tout purs. Cela se concoit : la critique tombait sur sa personnalité tout entiére. Il eat fallu qu’il changeat de nature pour la reconnaitre fondée.

Arraché des griffes de M. Beuzelin, l’abbé Dupanloup recut le poste de préfet des études 4 Saint-

Nicolas-du-Chardonnet. Ce n’était pas encore sa grande entrée dans la maison. Il y resta six mois, qui ne se déroulérent pas dans une sérénité parfaite. « N’étant 14 qu’en second, écrit son biographe, Mer Lagrange, dont le panégyrique outré a d’involontaires aveux, il ne pouvait avoir toute son initiative, et bient6t méme, faut-il le dire avec lui ? il s’apercut qu’il inspirait des ombrages}. » A vrai dire, il retrouvait en ces lieux M. Beuzelin, sous les espéeces de M. Jammes, supérieur. Certain coup dur que celui-ci porta 4 la Congrégation de la Sainte- Vierge ressemble fort 4 l’exécution des catéchismes de la Madeleine par le curé. On a impression que, des

deux parts, la méme électricité est venue harceler

et faire jaillir la méme foudre 2.

Les deux années et demie que l’abbé Dupanloup passa ensuite comme vicaire 4 Saint-Roch ne furent marquées d’aucun incident de nature 4 nous arréter. Elles virent se développer sa réputation de prétre et de directeur, s’étendre ses amitiés aristocratiques, naitre sa demi-renommée d’orateur sacré, qui le mit un moment en concurrence avec Lacordaire pour la chaire de Notre-Dame. La place de supérieur de Saint-Nicolas s’étant trouvée vacante, M. de Quelen s’empressa de la lui donner. Heureux choix! Supé-

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