Schoener, loc. cit,, p
rieur, il n’allait plus avoir au-dessus de sa téte que le ciel, je veux dire le gracieux archevéque toujours souriant et clément pour lui (on aimait l’abbé Dupanloup ou on ne l’aimait pas). Dans cette libre position, ce que sa personne pouvait méler d’cn peu agité et irritant a la manifestation de ses trés belles vertus d’éducateur et d’apdtre ne se ferait plus sentir qu’a des subordonnés.
Nous allons tout a V’heure le retrouver définitivement a Saint-Nicolas, et y retrouver Ernest Renan avec lui. Mais nous devons tout d’abord, afin de ne ’ pas couper notre maticre, anticiper un peu sur l’ordre des temps et suivre l’abbé Dupanloup aupres du lit de mort du prince de Talleyrand, a la « conversion » finale duquel il fut appelé a présider. Talleyrand est — mort le 17 mai 1838, a trois heures trente-cing minutes aprés midi, a l’age de quatre-vingt-trois ans passés, ayant signé le méme jour, entre cing et six heures du matin, apres une longue et délicate négociation préliminaire, la déclaration, j’allais dire le protocole, qui le réconciliait avec VEglise. La nomination de Vabbé Dupanloup comme supérieur de Saint-Nicolas est de fin septembre 1837. Ernest Renan y est entre en septembre 1838.
La situation religieuse de l’ancien évéque d’Autun était devenue un sujet de préoccupation pour l’Eglise, et particuliérement pour l’Archevéché de Paris, a mesure qu’il approchait de sa fin. La sécularisation qu’il avait obtenue de Pie VII, 4 la veille du Sacre, et qui le « réduisait 4 la communion laique » l’avait tiré de la position du schisme. Elle n’avait pas effacé le souvenir de la part éclatante qu’il avait prise a la constitution civile du clergé ni celui des actes sacerdotaux et épiscopaux qu’il avait accomplis, ‘dans des conditions d’ailleurs dérisoires, comme évéque constitutionnel, avant de jeter définitivement aux orties son froc violet. Elle n’avait pas supprimé pour lui l’obligation du célibat ecclésiastique, et, par conséquent, le mariage civil qu’il avait contracté comme prétre avec une femme divorcée, demeurait illégitime deux fois. La régle du catholicisme voulant que des fautes qui ont été publiques au point de faire scandale, soient l’objet d’une déclaration non moins publique de repentir, pour que le coupable puisse étre admis aux sacrements de I’Eglise, il s’agissait d’obtenir de Talleyrand une déclaration de ce genre, condition nécessaire de sa réconciliation
finale. La question de savoir ce que devait exactement renfermer cette déclaration pour constituer une réparation suffisante semble avoir donné lieu A quelques litiges entre théologiens. Du moins la qualité illustre et l’importance historique du personnage exigeaient-elles qu’elle ne fat pas évasive et sans portée. Une certaine anxiété régnait done 4 ce propos dans le monde ecclésiastique. Et le public profane se demandait comment ferait ce grand virtuose des cas difficiles pour sortir élégamment de celui-ci. Quand on le sut mourant, tout Paris se porta rue Saint-Florentin, et jusque dans les salons du prince, qui, selon la remarque de Sainte-Beuve, « mourut en public », ainsi que les rois. Les satisfactions qu'il donna in extremis couvrirent de gloire le prétre qui en avait, de toute son ame, été l’instrument. Mais il y a des gloires qui peuvent étre pures, sans étre bien solides. Celle que l’abbé Dupanloup venait d’acquérir au chevet de Villustre moribond inspira 4 beaucoup des contemporains de l’événement une respectueuse réserve. Ils pensérent que les actions de grace ow il se répandait étaient plus proportionnées a ce quil croyait avoir réussi qu’a ce qu’il avait réussi réellement. Ce sentiment a éte partagé depuis, non seulement. par des libertins, comme Sainte-Beuve et Renan, mais par des docteurs de l’Eglise, en jugeant a un point de vue rigoureux de théologie. Il est vrai que l’abbe Dupanloup et son
192 Par A JEUNESSE D’ERNEST RENAN I
entourage, ainsi que la famille, ont protesté contre cette interprétation plus ou moins sceptique et donné la mort de M. de Talleyrand comme un spectacle d’édification chrétienne.
Quel que fit le fond d’insouciance naturelle de M. de Talleyrand, l’idée de faire sa paix avec l’Eglise, avant de mourir, lui était recommandée par bien des motifs : motifs d’impérieuse bienséance tout d’abord. Au temps ow l’on se trouvait, un enterrement sans religion, V’enterrement d’un si grand personnage
surtout, eit fait un énorme scandale, et c’ett été, -
de sa part, le plus indécent des anachronismes de ne pas s’épargner, puisqu’il le pouvait, les obséques d’un sans-culottes, comme aussi la plus impardonnable faute de goiit que de finir sous les apparences d’un sectaire obstiné. A cette considération, qui ett suffi, s’en ajoutait une autre, née des sentiments de famille, vils et attentifs chez lui, surtout dans ses derniers jours. Il était attaché 4 sa niéce, la duchesse de Dino, qui tenait sa maison depuis qu’il avait eu la consolation de se séparer de son onéreuse épouse, cette belle Indienne, épousée a la légére sous le Directoire, et qui eut la bonne grace de décéder quelques années avant son mari, levant ainsi le plus gros embarras de sa position au point de vue canonique. Philosophe comme lui et partageant ses libres maniéres de voir, la duchesse l’aurait, au besoin, persuadé qu'il ne devait pas leur laisser sur les bras, A elle
et a sa fille, heritieres de son nom, de son rang, de sa trés grande fortune, le détestable effet d’une mort a la Voltaire. Mais il y avait aussi cette jeune fille, Pauline de Périgord, dont la grace tendre touchait et charmait le vieillard. Ah! celle-ci, éléve des catéchismes de la Madeleine, et pénitente de M. Dupanloup, n’était pas destinée a partager les idées de sa mére et de son grand-oncle. Ce n’était pas de la graine de philosophe. M. de Talleyrand voyait en elle l’avénement d’une nouvelle génération aristocratique, bien différente de celle 4 laquelle il avait appartenu et qui, nourrie de Voltaire, regardant de haut la religion ot elle ne voyait guére qu'une institution utile au peuple, ne s’effarouchait nullement au spectacle d’une incrédulité mitrée. Pour Pauline, qui certainement n’oserait jamais lire Voltaire, la religion était la vérité, la sainte vérite ; “un prétre qui ne croyait pas, qui ne se conduisait pas en prétre, était un mauvais prétre. C’etit été un deuil inconsolable pour son Ame pieuse, si, voyant mourir son « bon oncle » dans l’'impénitence, elle edt da lui appliquer cette idée sinistre, cette sombre image. M. de Talleyrand discernait cela. Et certes, il n’ett voulu ni manquer aux convenances de son nom et de son rang, ni faire du tort 4 madame de Dino, ni causer de la peine 4 Pauline.
Mais, si toutes ces raisons le portaient 4 se mettre en régle avec l’Eglise, d’autres raisons lui conseil-
laient d’en ajourner aussi longtemps que possible.
le projet. Les actions publiques que l’Eglise lui
demandait de désavouer étaient actions de cir-.
constance ou de fantaisie qu’il n’avait nullement accomplies par principe et pour lesquelles il n’éprouvait aucun attachement de doctrine. Il n’était pas assez pédant pour avoir des theses contre l’autorite romaine, ou contre le célibat des prétres. Seulement, 4 défaut de théses et de doctrine, il y avait le fait. Ces actions, ces « scandales » avaient été le point de départ de sa carriére et le premier ressort des paradoxales réussites de son existence. S’il avait été nécessaire sous Louis-Philippe, c’est parce qu il avait été sous la Restauration. S’il avait été nécessaire sous la Restauration, c’est qu’il avait été sous Napoléon. Et si Napoléon lui-méme n’avait pu, dés le 18 Brumaire, se passer de lui, c’était a cause de son role dans la Revolution. Or la Révolution n’aurait pu rien faire du ci-devant évéque d’Autun, s'il n’etit commencé par se défroquer. Condamner cette décision qu’il avait prise sans fanatisme, mais aussi sans se faire violence, c’était condamner toute sa fortune et jeter le voile de la pénitence sur tout Véclat de vie, de pouvoir, de célébrité, d’honneurs qui avait éte la suite de ce premier pas. Une telle manifestation n’était pas de son goiit. Un peu solennelle pour sa nature, elle serait en outre interprétée comme un point final mis par lui-méme 4a sa carriére
SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET 195 d’homme d’Etat. Aprés une démarche ressemblant si peu a son personnage, Talleyrand ne serait plus Talleyrand, mais une sorte de momie historique, témoin d’une époque révolue. Le faubourg Saint- Germain trouverait cela trés beau. Mais l’opinion du faubourg Saint-Germain préoccupait beaucoup moins un homme qui, malgré son grand age, ne tenait pas du tout 4 se rayer du nombre des vivants, que celle de ses jeunes amis libéraux, les Thiers, les Mignet, dont il protégeait les débuts et dont la déférente faveur lui conservait aux yeux du public un reste de vitalité politique. Ceux-la représentaient le mouvement, l’avenir. Que diraient-ils, s’ils voyaient finir cet illustre patron, un cierge 4 la main ? Dans les instants qui précéderont sa mort, Thiers, observant avec humeur, dans hotel de la rue Saint- Florentin, les allées et venues de l’abbé Dupanloup, murmurera 4 l’oreille de Mignet : « Non, non, M. de Talleyrand ne va pas renier le xvi1i® siécle. » Il tenait d’autant moins 4 leur donner Vimpression d’une défection, que leurs idées, trop doctrinaires sans doute, pour un grand seigneur et un homme de pratique comme il était, lui plaisaient plus, aprés tout, que les idées de M. de Maistre. Le cas était difficile. La perspective d’un scandale a ses obséques et celle de terminer ses jours sous la figure d’un converti insigne, célébré par de pieuses plumes, ne déplaisaient pas moins Vune que l’autre a M. de
Talleyrand. Pour s’arranger avec l’Eglise il faut étre encore en vie, et l’on n’accomplit pas, vivant, un acte funéraire. L’exemple de Charles-Quint n’est pas a la portée de tout le monde. Les cinquante ans de diplomatie souvent heureuse que notre homme avait derriére lui ne lui furent pas inutiles. Il trouva moyen de s’en tirer. .
Au mois de décembre 1823, M. de Quelen lui avait adressé une premicre lettre pour le presser de songer 4 ses fins derniéres. M. de Talleyrand était encore bien jeune: il n’avait que soixante-neuf ans. Il ne fit pas de réponse. Douze ans plus tard, en decembre 1835, la princesse étant morte « aprés avoir demandé pardon devant témoin de tous les scandales qu’elle avait pu causer », l’archevéque trouva dans cette nouvelle loccasion d’instances plus vives. « Le juge est a la porte, écrivait-il au vieillard...
Ne vous exposez pas a tomber coupable entre les
mains du Dieu vivant et 4 passer de la dans celles des exécuteurs de ses éternelles vengeances. » Cette fois, il fut repondu par une lettre vague, mais gracieuse, que madame de Dino fut priée de porter a Varchevéque « avec quelques explications ». Le fait se place dans l'année qui suivit la fin de Vambassade de Londres et la retraite définitive de Talleyrand comme ambassadeur. Il avait quatre-vingt-un ans. L’affaire semble étre alors entrée en sommeil pour
une période de deux années environ pendant laquelle
at 4 rity 7 Fo Tee ia oO Pas me ‘ ote: “7 : La
Koes ine
sa santé baissa, mais non la clarté de son esprit. Ce fut l’entrée en scéne de l’abbé Dupanloup, résultat non douteux des inspirations recues de l’Archevéché par madame de Dino, qui la réveilla. Le prince, ayant entendu merveilles du directeur de sa petite niéce, le pria 4 diner pour le jour anniversaire de sa
naissance. Le supérieur de Saint-Nicolas ne dinait.
jamais en ville. Il déclina l'invitation. Emoi de lArchevéché et vif mécontentement de M. de Talleyrand, dont les expressions nous sont diversement rapportées, selon le caractére plus ou moins respectueux des témoins. « Ce prétre est donc un sot? lui fait dire la trop maligne comtesse de Boigne. Il ne comprend rien ? il ne sait donc pas son métier ? » Chez l’abbé Lagrange, documenté par M. Dupanloup lui-méme, le prince s’exprime ainsi : « Ce refus m’étonne... M. l’abbé Dupanloup aurait di comprendre de quelle importance était son entrée dans cette maison. » Quoi qu’il en soit de la version exacte, les choses furent arrangées, et, peu de temps aprés, Vabbé Dupanloup ayant recu une nouvelle invitation, ne manqua pas de s’y rendre.
Il s’y rendait animé des plus hautes et des plus pures intentions de son état, 4 la seule fin de sauver une Ame difficile. Il fut lui-méme conquis des le premier entretien. Le prince lui parla de Saint- Sulpice, de la science et de la vertu sulpiciennes, des épreuves et des gloires de l’Eglise de France, de la
figure vénérable et sainte du pape Pie VII, avec tellement d’onction que, le soir méme, le prétre » consignait dans son journal cette réflexion d’ot ‘toute ironie est absente : « Voila bien une des plus édifiantes conversations qui se soient tenues dans Paris, il ne manquait vraiment qu’une croix sur cette poitrine pour me persuader que je conversais ‘avec un des plus vénérables évéques de France. » Son contentement ne fut guére moindre, trois semaines plus tard, apres la célébre séance académique ou Talleyrand prononca l’éloge du comte Reinhardt, obscur diplomate wurtembourgeois qui avait servi sous lui, « une machoire allemande dont il se moquait », écrit Chateaubriand. Ayant annoncé que ce serait l4 «ses adieux au public», il avait été compris, et l’Institut ’avait recu avec des adulations et des honneurs qui rappelaient la réception faite 4 Voltaire en 1778, ressemblance que Victor Cousin évoquait en s’écriant, au passage du prince, avec son fausset professoral: qui dominait les acclamations : « C’est du Voltaire, c’est du pur Voltaire ». Mais si le discours de M. de Talleyrand avait satisfait le philosophe de la Sorbonne, il avait également édifié Vabbé. L’orateur y faisait léloge de la théologie, expliquant que les études théologiques constituent une excellente préparation professionnelle pour la diplomatie. Et il y parlait de la «religion du devoir », ” mot dont il avait attendu un effet particuli¢rement
heureux du coté de l’Archevéché, disant a son entourage que « cela ferait plaisir 4 l’abbé Dupanloup ». Celui-ci en fut ravi. Nous le voyons dans une lettre au prince, accompagnant l’offrande du Christianisme présenté aux hommes du monde, extrait des ceuvres de Fénelon, s’emparer du mot, s’y arréter, s’en délecter, y trouver toute la confirmation de ses espérances sacerdotales. Le prince s’empressa de le remercier de l’envoi et de le féliciter d’une phrase de sa préface, ou il est dit, 4 propos de Bonaparte et de la restau-
ration du culte, que « lanarchie et Vimpiété sont
sceurs ». Fort encouragé, l’abbé a maintenant libre acces rue Saint-Florentin. Il vient voir M. de Talley-
rand, l’entretient de la grande affaire, non directe-
ment encore, mais en termes généraux et par allusions a la maladie et a la mort d’un tel ou d’un tel. Il n’y a pas de temps a perdre. Aprés la séance de VAcadémie, la santé du vieillard a décliné brusquement. Il se plaint : « Cette saison est bien mauvaise... cela va mal... trés mal. » De son propre mouvement et dans le secret, il s’est mis a rédiger une déclaration 4 soumettre a l’archevéque. Ainsi, la négociation, jusquwici un peu tatonnante, va prendre corps. On va avoir un texte sur lequel discuter.
La maladie hate les choses. Le 12 mai, une crise survient ; elle s’aggrave; le 15, on envoie chercher Yabbé Dupanloup. L’Archevéché a eu le temps de
faire apprécier la déclaration par ses théologiens,
qui l’ont trouvée insuffisante et qui, tout en adoptant Vensemble du texte, le relévent de quelques formules un peu plus fortes. Le prince prend connaissance du, projet modifié, et ici je laisse.la parole a Vabbé Lagrange, qui, d’aprés son maitre, dont il est l’écho direct, abonde dans la thése de la fin chrétienne :
Quand il eut fini, relevant la téte : « Je suis, dit-il, trés satisfait de ce papier. » L’abbé Dupanloup crut un moment que tout était fait et que le prince allait tout consommer en signant cette déclaration, quand, au contraire, donnant une preuve nouvelle de cette indépendance
qui était le fond de son caractére et de son esprit, il ajouta avec simplicité et d’un ton calme, mais absolu : « Vous
voulez bien me laisser ce papier ? Je désire le lire encore
une fois. » Il fallut bien y consentir 1.
Nous sommes le 16. Dans quarante-huit heures, M. de Talleyrand sera ‘mort.
L’abbé Dupanloup, dans sa relation, et son biographe, dans le récit qu’il en tire, omettent de mentionner une circonstance que Bossuet n’ett pas
manquée, mais que leur esthétique plus faible devait trouver indigne de la grandeur du personnage et de la majesté de la religion : je veux dire la position cruelle dans laquelle le malade se trouyait pour délibérer avec le prétre et avec les siens au sujet de