Renan, Souvenirs, p
S'il réussit dans une tache ot eussent échoué tant d’autres, ce fut par la passion qu’il y mettait et par la prodigieuse action personnelle dont cette passion était la source. On ett dit qu’il animait et remplissait la maison A lui seul. Chacun de ses deux cents éléves, « existant distinct dans sa pensée », se sentait perpétuellement en sa présence et comme sous son souffle. « Il était pour chacun deux Vexcitateur... le motif de vivre et de travailler. » Bien que son pouvoir fait réellement sans bornes, ce n’est point par la crainte qu'il régnait, mais par le mouvement que sa vie exubérante et passionnée imprimait 4 toute chose, depuis les études et l’émulation, qu’il stimulait 4 un degré dont nous n’avons plus idée depuis longtemps, jusqu’aux parties de barres ov il se mélait en dépit de la quarantaine approchante, et sans y rien perdre de son autorité. « Ti nous entrainait, écrit Je cardinal Lavigerie, son ancien éléve, & la maniére d’un ouragan de lumiére et de feu, courbant et absorbant tout, comme c’est la lor des personnalités puissantes 1... » Le moment ou cette puissance communicative atteignait ses plus hauts effets, c’était celui de la « lecture spirituelle », demi-heure quotidienne ov il réunissait la totalité de ses éléves et enlevait de son éloquence ces jeunes esprits fre-
1. Lettre-préface au tome III de la Vie de Mgr Dupanloup, par Vabbé Lagrange.
missants. « Toute circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement personnel au supérieur ou a l’un de ses éléves était l’occasion d’un entretien rapide, animé », et comme le léger tison allumant le feu oratoire, ou se donnait tout entire lame du chef. La littérature y avait sa place. Certains entretiens sur Virgile firent une impression inouie. « La séance des notes du vendredi était quelque chose de plus saisissant et de plus personnel encore. Chacun vivait dans l’attente de ce jour. Les observations dont le Supérieur accompagnait la lecture des notes étaient la vie ou la mort 4. » En principe, le gouvernement des maisons d’éducation catholique est absolu et paternel, a la différence des établissements de l’Etat, soumis a une réglementation du dehors et ot l’autorité s’exerce sous mille contréles et regards de l’administration universitaire et des parents. A Saint-Nicolas, ces caractéres se trouvaient fort accentués, du fait qu’une seule main y concentrait l’autorité sur tous les détails, et que cette main se montrait impérieuse et cassante au point de provoquer contre elle, si jen crois une tradition répandue dans le clergé, d’assez Apres murmures. Ces murmures ne venaient pas des éléves, mais, dit-on, des collaborateurs ecclésiastiques de M. Dupanloup, auxquels il s’en