Souvenirs, p
Les appréciations ‘de Renan sur l’éducation de Saint-Nicolas, appréciations qui ne figurent pas seulement dans ses Souvenirs, rédigés 4 quarante ans de distance, mais qui se répandaient déja dans ses lettres A Francois Liart, écrites d’Issy et de Saint- Sulpice, dans les trois années, qui suivirent sa sortie du petit séminaire, nous intéressent a deux titres. Tout d’abord, pour le jour dont elles éclairent un sujet qu’il a lui-méme tant contribué 4 rendre célébre, et sur lequel nous complétons et corrigeons, autant qu’il est besoin, ses informations par des informations d’autres sources; en second lieu, parce que — Vinfluence qu’il a recue de cette éducation et ses réactions 4 son égard constituent le premier chapitre important de l’histoire de sa pensée, chapitre moins émouvant gue celui de son passage a Saint-Sulpice, plus décisif cependant qu’on. ne serait porté a le croire, d’aprés l’age qu’il avait alors.
Renan loue et nous louons avec lui ’abbé Dupanloup pour l’extraordinaire élan que son action bralante imprimait au travail et au désir de bien faire de tous ses éléves, pour l’aliment que son zéle fournissait 4 la plus noble passion de la jeunesse, qui est
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Vadmiration et la reconnaissance pour un maitre. Il le loue surtout de s’étre formé de l'éducation une certaine idée d’ensemble, méme critiquable sous plus d’un rapport, d’avoir eu en vue un résultat moral et social déterminé, un type d’homme qu’il se donnait mission de préparer pour la société et pour l’Eglise. C’est cette vue directrice, cette orientation supérieure qui fait défaut a beaucoup de prétendus éducateurs, pour lesquels l’éducation ne consiste qu’en une juxtaposition d’enseignements et de disciplines dispersés, sans tendances communes, Le supérieur de Saint-Nicolas subordonnait tous les moyens de la régle et de lV’instruction 4 un plan de formation générale. Toute sa pédagogie était orientée vers un idéal. Et c’est ce qui lui conférait, quelques défauts qu’elle pat offrir, quelles que pussent étre les insuffisances de cet idéal, un incontestable caractére de grandeur et de générositeé. *
De plus, s’il avait le tempérament avtoritaire, sa pédagogie était libérale. Elle se fondait sur une dose de confiance raisonnable en la nature de l'enfant. Il voulait avant tout la franchise, la pleine ouverture du cceur. De vifs défauts, mélés a cette qualité, qui en emporte tant d’autres avec elle, ’inquiétaient moins qu’une vertu tranquille et d’apparence irréprochable derriére laquelle on ne sait ce qui couve. Il a écrit des choses profondes. (la psychologie de Venfance est la seule matiére sur laquelle il ait eu
220 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN quelque profondeur) sur la troublante énigme morale ' d’un enfant auquel on n’a jamais rien a reprocher. Il condamnait la culture du scrupule. Il bannissait la contrainte et la peur en fait de pratique religieuse. Que les tiédes fussent tiédes ! Il s’agissait de les tou-
| cher, non de les terroriser. Il raconte, dans son livre de l’Education, avoir eu quelques éléves qui ne faisaient pas leurs Paques et n ‘avoir pas traité « ces pauvres enfants » moins bien que les autres. Ceux-la Ven admireront, dont le jeune age a été tourmente par des prétres maladroits, qui, les voyant, quoique parfaitement honnétes, peu capables d’émotions pieuses ou bien touches de quelque trouble précoce des sens, les trainaient A confesse comme des criminels. Je n’en parle pas d’aprés Renan, qui, alors régulier de piété, et d’imagination fort pure, n’était pas exposé a ces persécutions et a pu ne pas sentir le prix d’un maitre qui les réprowvait de toute sa virilité
et sa droiture de france soldat.
Renan, par ailleurs, exagére ou, du moins, il souligne trop, quand il dit que M. Dupanloup était «4 lui seul le réglement » de la maison. Nous ne croyons pas avoir donné une faible idée de la vivacité ni des excés de son action personnelle. Nous devons dire, pour ne rien omettre, qu’il ne s’y confiait pas uniquement et qu’il a élaboré bien des régles intérieures, jugées bonnes aprés lui et assez géeneralement adoptées dans les maisons du genre de la sienne.
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Ses interminables ouvrages sur l’éducation sont bien loin de renfermer une substance proportionnée a leur volume. Il serait pourtant fort injuste de nier qu'il y ait pour les éducateurs, catholiques ou non, beaucoup de fécondes idées 4 y prendre.
Arrivons aux défauts que Renan trouve a reprendre dans la formation de Saint-Nicolas. Ils sont d’ordre intellectuel et se laissent ramener 4 un certain défaut fondamental et unique, qui se faisait sentir dans les divers domaines de |’enseignement par des effets similaires. ;
Dans le domaine religieux tout d’abord, par la facon superficielle dont les données dogmatiques du christianisme étaient proposées aux esprits, dont les croyances qu’il impose étaient établies et fondees au regard de l’intelligence. ;
Voici comment Renan s’en exprime dans le fameux passage de ses Souvenirs ou il veut rendre le contraste qui le frappa entre le milieu breton d’ov il sortait, et le milieu parisien ot il tombait : |
Oui, un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en un clin d’ceil d’Asie en plein boulevard, ‘serait moins surpris que je ne le fus en tombant subitement dans un milieu aussi différent de celui de mes vieux prétres de Bretagne. Ma venue a Paris fut le passage d’une religion 4 une autre. Mon christianisme de Bretagne ne ressemblait pas plus A celui que je trouvais ici, qu'une vieille toile, dure comme une planche, ne ressemble a de la percale. Ce n’était pas la méme religion. Mes vieux prétres, dans
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leur lourde chape romane, m’apparaissaient comme des mages ayant les paroles de l’éternité; maintenant, ce qu’on me présentait, c’était une religion @indienne et de calicot, une piété musquée, enrubannee, une dévotion de petites bougies et de petits pots de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d’un style indéfinissable, composite comme le frontispice polychrome d’un livre d’Heures de chez Lebel.
Ces figures veulent dire qu’a Tréguier, le christianisme était présenté dans Vantique nudité de sa pure substance doctrinale, comme il Vest dans le Catéchisme du concile de Trente, ou dans |’ Exposition de la doctrine catholique, de Bossuet. Les formules dogmatiques des Conciles, les preuves historiques et théologiques de la « vraie religion », telles que les ont élaborées les Péres et les Scolastiques, y étaient jugées alpha et l’omega de ce qu’il faut enseigner et expliquer sans vains ornements, comme ‘sans atténuations prudentes. Ces vieilles démonstrations, a base de surnaturel et de miracle, mais développées, 4 partir de cette base, par les seuls moyens du raisonnement et de l’analyse, n’y étaient point rempla- — cées par des arguments éblouissants et sonores, empruntés aux beautés de la religion chrétienne, aux inspirations dont elle dote les arts et aux effets qu’y puise l’éloquence, aux tableaux touchants et gracieux de ses ceremonies solennelles, au. souvenir ému que Napoléon Ter avait gardé du jour de sa
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premiére communion, au témoignage rendu a l’Evangile par de fameux guerriers, de grands savants, des membres de l'Institut. On n’y prouvait point la divinité de Jésus-Christ « par Mahomet ou par la bataille de Marengo ». « Ces pantalonnades théologiques qu’on fait applaudir 4 Notre-Dame, a force d’aplomb et d’éloquence, n’avaient aucun accés aupres de ces sérieux chrétiens. » « Les pantalonnades » en question sont, il est vrai, de Lacordaire, et les sérieux chrétiens dont Renan nous parle en cet endroit sont les Messieurs de Saint-Sulpice. Mais Renan met (un peu bien sommairement et sans assez d’attention A la notable diversité de positions que je me suis appliqué a définir) Lacordaire et Dupanloup dans le méme sac pour leur aversion rhétoricienne ou lyrique a l’égard de la franchise et de la fermeté doctrinales, et il rapproche le sérieux rude et simple de ses maitres de Tréguier du sérieux savant des Sulpiciens, pour les opposer ensemble aux légéretés et mondanités de lapologétique a la mode de Notre-Dame ou 4 la mode de Saint-Nicolas. Ce n’est point qu’a Saint-Nicolas on répudiat les grands docteurs de la tradition. On les vénérait, au. contraire. On les célébrait en des discours d’apparat ot saint Chrysostome était un aigle et saint Thomas un lion. Mais on les vénérait d’un peu loin, A Yarsenal de leurs argumentations et de leurs ‘ dialectiques massives, couvertes de Ja poussiére
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de l’école, on préférait les armes brillantes, mais plus molles et faciles a manier, du chaleureux, du pittoresque, du pathétique et de l’agréable.
L’abbé Cognat, qui fut, dans les mémes années que lui, l’éléve de M. Dupanloup et en recut la marque au point de n’avoir pu, sa vie durant, rien voir, ni juger qu’avec les yeux de son maitre, a protesté contre ce tableau, sans en contester précisément les traits, mais en accusant Renan de les défigurer de mauvaise foi. Il lui reproche de travestir les ménagements observés a l’égard de l’Age qu/il avait alors, et de donner pour faiblesse ou frivolité de la doctrine ce qui n’en était que l’adoucissement nécessaire a l'usage d’une tendre adolescence. Il faut du lait aux jeunes gens, énonce-t-il d’aprés saint Paul. Il faut parler a leur imagination, a leurs sentiments, ne pas vou-. loir charger leur raison, encore peu solide, d’un fardeau qu’elle ne peut porter. Un enseignement plus fort, une initiation méthodique aux raisonnements, aux enchainements de la théologie, aux savantes controverses du dogme, trouvera son heure et viendra plus tard.
L’abbé Cognat n’a pas bien saisi la pensée de son ancien condisciple. Et celui-ci, de son cété, a omis une distinction nécessaire, qui l’etit couvert contre Vobjection. Hanté par le souvenir de la longue et tragique lutte que sa raison allait avoir 4 soutenir sur la question de la foi, il ne pense plus qu’aux
besoins rationnels dont il se plaint que l’éducation religieuse de Saint-Nicolas ne tint pas assez de compte. Et il semble oublier ces autres besoins, sentimentaux, imaginatifs, sensibles, qu’évoque son > contradicteur, qui appartiennent aussi 4 notre nature et doivent étre contentés eux-mémes, quand il s’agit, comme dans l'éducation religieuse, et méme dans l’éducation en général, de prendre tout l’homme. Apparent ou réel, cet oubli donnerait 4 sa critique, n’était le charme et la vie de l’expression, je ne sais quel air de jansénisme ou de calvinisme rationaliste. Cette critique cependant n’en est nullement infirmée au, fond, parce que, tout en ayant le tort de ne point réserver le sain et juste usage des moyens propres a donner prise a la religion sur la partie affective de Vhomme, elle n’en vise en réalité que l’abus. Et ’abus consiste 4 se servir de ces moyens pour donner le change 4 la partie intellectuelle frustrée. Les parures que l’éloquence et l’art, une éloquence et un art supposés d’ailleurs de bon goiit, peuvent ajouter 4 la religion, les motions poétiques qu’ils en peuvent faire jaillir, n’ont rien qui choque ou scandalise, si elles ne sont pas données comme des preuves de sa vérité, et ne s’offrent pas avec la prétention de satisfaire l’esprit en ce qui la concerne. Il en va tout autrement si elles usurpent ce réle démonstratif et, contre toutes les difficultés que Vintelligence peut faire, arborent triomphalement leur simple prestige. Alors, elles
ne sont plus que vanité et fadeur qui appellent la sévérité. Voila lV’erreur véritable ot Renan se plaint que penchat un esprit comme l’abbé Dupanloup. « Le talent, écrit-il, était pour lui la base de la foi. » Ce raccourci célébre signifie que le lustre de tant d’expressions oratoires auxquelles les choses du catholicisme ont donné et peuvent indéfiniment donner lieu, la grace ou l’éclat de tant de recommandations — ornementales qui les revétent et sur lesquelles on peut broder, étaient offerts comme des légitimations suffisantes de la croyance dogmatique. L’habitude d’un tel quiproquo, bien loin de favoriser chez les jeunes gens léveil de la raison, affaiblissait chez eux le sens de la vérité et leur faisait prendre en dédain les conditions rudes et austéres de son contrdle et de sa recherche. Au dire de Renan, les « nicolaites » payaient cher leur accoutumance a ce régime brillamment endormeur, une fois. entrés dans les classes de Saint-Sulpice. La, il s’agissait de mordre A la scolastique- et d’aller au fond des idées, avec des argumentations en latin barbare. Ils s’y trouvaient fort dépaysés et n’y étaient pas estimés. +a
Ce dernier trait est fort caractéristique. L’abbe Cognat le rejette encore. Il dit n’avoir nullement remarqué ce prétendu renom de frivolite intellectuelle fait, dans Saint-Sulpice, aux nicolaites. Nous sera-t-il permis d’observer que, nicolaite lui-
méme, il est juge et partie en cette question, et de faible autorité contre une remarque critique que son tour d’esprit devait précisément l’empécher de faire. Ce qui est certain et a son poids, c’est que, de cette remarque, Renan ne s’est pas avisé aprés coup, et comme il écrivait ses Souvenirs, ou M. Cognat l’a relevée ; elle a jailli sur le vif et on la trouve sans cesse dans les lettres 4 Liart, écrites du grand séminaire méme et que n’a point connues M. Cognat.
D’ailleurs, le jugement sur Saint-Nicolas contenu dans ces lettres est bien plus sévére que celui des Souvenirs. Qu’on en juge :
Il y a A Issy une simplicité et une franchise qui me vont fort bien ; je ne crois pas qu’il y ait dams ces pays un lieu qui ressemble mieux 4 la Bretagne. Comme les nicolaites n’y dominent pas, l’esprit nicolaitique y est presque étouffé ; car il est bon que tu saches qu'il y a ici (comme 4 Saint-Sulpice) deux classes assez distinctes : ceux qui ont été a Saint-Nicolas et qui ne peuvent que fort difficilement cesser d’étre ce qu’ils sont, c’est-a-dire Parisiens de pays ou au moins d’esprit et de coeur ; et les autres qui viennent des divers diocéses de France, envoyes par leurs évéques et qui ont généralemeni beaucoup plus de simplicité, de franchise 2t aussi incomparablement plus de capacité, surtout pour les études sérieuses *.
« L’esprit nicolaitique » est superficiel et cultive les vaines élégances.