‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 37 sur 64 · M. Renan hier et aujourd’hui, p · texte numérisé non relu

M. Renan hier et aujourd’hui, p

sous ce maintien replié et farouche, les Souvenirs nous le disent bien expressivement :

Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est difficllement transplantable. La vive répulsion morale que j’éprouvais, compliquée d’un changement total dans le régime et dans les habitudes, me donna le plus terrible accés de nostalgie. L’internat me tuait. Les souvenirs de la vie libre et heureuse que j’avais jusque-la menée avec ma mére me percaient le cceur..., je tombai malade ; selon toutes les apparences j’étais perdu. Le Breton qui est en moi, s’égarait en des mélancclies infinies. Le dernier Angelus du soir que j’avais entendu rouler sur nos cheres collines et le dernier soleil que j’avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes, me revenaient en mémoire, — comme des fléches aigués... Le fond de ma blessure était le souvenir trop vivant de ma mére. Ayant toujours vécu seul auprés d’elle, je ne pouvais me détacher des images de la vie si douce que j/avais gofitée pendant des années. J’avais été pauvre avec elle. Mille détails de cette pauyreté méme, rendus plus touchants par l’absence, me creusaient le coeur. Pendant la nuit, je ne pensais qu’a elle; je ne pouvais prendre aucun sommeil. Ma seule consolation était de lui écrire des lettres pleines d’un sentiment. tendre et tout humide de regrets.

Ainsi l'image de cette épreuve morale se réflétaitelle dans sa mémoire de poéte, aprés plus de quarante années écoulées. Il est intéressant d’en recueillir Vaveu dans ses lettres du séminaire et de comparer cette lointaine évocation de ses sentiments avec leur premiére expression immédiate et naive.

mek YS

O ma chére mére, qu’il est pénible d’étre séparés, je le sens bien maintenant! Quand je pense a la vie douce et heureuse que j’ai menée avec vous 4 Tréguier, mon coeur est pris d’une tristesse qui ne laisse pas d’avoir son charme. Comme j’avais de lardeur pour l'étude, comme j’étais heureux quand j’étais avec vous, comme nous avons passé d’heureuses soirées, d’heureux moments, et nos petites promenades, comme elles étaient douces ;

encore je me reproche qu’elles aient été si peu fréquentes,’ et que j’aie toujours montré si peu d’empressement pour

aller faire avec vous de peiits tours de promenade ; quand je me rappelle Liart, Guyomar, Le Gall, et tant d’autres, quand je pense a un collége ow j’ai été si heureux, A cette ville ou j’ai gofité tant de bonheur, je m’écrie de tout mon coeur : Ah! j’étais heureux 4 Tréguier.

Le souvenir de tout. cela me fait plaisir, mon. excellente mére, quoiqu’il me remplisse de tristesse. Car, ma chére maman, il me vient quelquefois une pensée déchirante, c’est que ce bonheur ne reviendra plus pour nous. Enfin, soumettons-nous a la volonté de Dieu qui a voulu nous séparer et qui nous réunira aussi quand il lui plaira 4.

A la tristesse de l’éloignement s’ajouta, sur place, une déception trés vivement ressentie. Ernest n’obtint, aux premiéres compositions, qu’un rang mé-

diocre : cinquiéme en version latine, sixiéme en vers

latins, sur vingt éléves. Son courage en recut un coup. Au collége de Tréguier, ot il s’était fait une habitude d’étre le premier, ses condisciples avaient

Page 1