Lettres du Séminaire, p
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|. SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET oe
remarqué que, s’il n’était exceptionnellement que ~deuxiéme ou troisiéme de la liste, il ne le supportait pas fort bien, tombant pendant des heures dans un silence mélancolique dont on ne pouvait plus le sortir 1. A Saint-Nicolas, ot les éléves étaient beaucoup plus forts et faconnés par une rhétorique plus experte, par l’influence du milieu parisien 4 un tour de main littéraire qui faisait défaut 4 ce provincial robuste et mal équarri, il devait naturellement s’attendre 4 d’assez faibles débuts. Mais aussi devait-il y convoiter avec plus d’ardeur encore que dans son petit collége breton l’honneur du succés, le succés y offrant le seul moyen de sortir d’une obscurité qu'il sentait n’étre pas faite pour lui, Ernest Renan, et qui aggravait ’impression pénible de son dépaysement et de son exil. Ce sont souvent ces impatiences qui dénoncent un jeune homme appelé a la conquéte d’une place illustre dans la vie. Il en a la vague
prescience, et comme l’instinct. Cet instinct se tra-
duit par une précoce exigence de réussite qui lui fait ressentir avec passion les menus échecs scolaires. Il se sent jeté hors de sa position normale ; il aspire a la reprendre avec l’énergie d’un puissant ressort refoulé. Ce n’est la, aprés tout, que le juste sentiment
1. J’emprunte ce: trait fort vraisemblable 4 une courte notice biographique sur Renan, publiée en 1864 par Bazouge et de Carfort. C’est un travail trés faible, mais dont les auteurs ont l’avantage d’avoir pu directement recueillir certaines traditions du collége de Tréguier.
de ce que l’on est, et je dirai méme, quand. il s’agit du moins de ne briller que par un mérite réel, de ce que l’on doit. Nul doute que ce fort sentiment contrarié n’ait eu’sa part dans la maladie de langueur dont notre Breton: souffrit pendant les premiéres semaines qui suivirent son arrivée a Paris.
Ce coté de son mal était le moins incurable. Il y avait composition toutes les semaines. Il suffirait d’une place de premier pour y porter reméde. Point ne fut besoin d’attendre ce retour de fortune.
On connait a ce sujet le récit célébre des Souvenirs. C’était usage du petit séminaire, que les eléves qui écrivaient A leurs parents remissent leurs lettres ouvertes. Le directeur chargé de les lire « fut frappe de V’accent d’amour profond » de celles d’Ernest Renan a sa mere. Il en communiqua une 4 M. Dupanloup. C’était un vendredi, jour de la lecture des notes. Le phénix, ou, comme on dirait aujourd’hui, las de Tréguier n’était que « le cinquiéme ou le sixiéme ». La voix du supérieur s’éleva : « Ah! dit-il, si le sujet ett été celui d’une lettre que j’ai lue ce matin, Ernest Renan ett été le premier. » Nous sommes 4 méme de fixer, d’aprés les archives scolaires de Saint-Nicolas, un souvenir un peu hésitant. La composition en question était la seconde de l’année, en vers latins, dont les places furent lues le 21 septembre. Ernest Renan y était classé sixiéme. Sa lettre montrée 4 M. Dupanloup était
celle qui contenait la touchante élégie sur l’heureuse et douce vie de Tréguier, dont nous avons extrait un passage }. .
Au dire de Renan, la tendresse de ce quwil écrivait toucha trés vivement le cceur de M. Dupanloup, parce que lui-méme « honorait sa mére d’un vrai culte », culte exalté sans doute par une sainte pitié pour la faute 4 laquelle-il devait sa naissance. « Par la, dit-il, il y eut entre nous une vraie étincelle de communication. » Rien de plus probable que ce sentiment. Mais il n’explique pas seul, comme il semble résulter des Souvenirs, l’éclatant témoignage de sympathie protectrice décerné par le maftre a léléve. Comment M. Dupanloup n’aurait-il pas remarqué aussi la tristesse qui s’exhalait de cette lettre, et particuliérement le chagrin qu’on y confessait de n’avoir pas réussi? Ce garcon est un fils tendre et exquis, et c’est quelqu’un ; il s’étiole, il va se rendre malade; remontons-le! M. Dupanloup sut
‘trouver, pour cela, l’endroit> sensible. Ce sont la circonstances qui complétent et, pour ainsi dire, assoient mieux la vérité de l’anecdote, sans lui rien oter de son charme.
Toute parole de M. Dupanloup était puissante.
1. Cette attribution est certaine, si la mémoire de Renan ne le trompe pas sur la place « cinquiéme ou sixiéme » qu’il avait eue a cette composition. On pourrait discuter ce point. Mais il a vraiment peu d’importance.
240 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN Celle-ci fit loi. Elle abrégea beaucoup, pour le Breton «lourdement engagé dans sa gaine », le temps qu’il
aurait mis A faire connaitre qui il était. Chacun, désormais, le sut. La louange du Supérieur tomba
comme un rayon dans le trouble de son dame, qui en —
fut comme retournée. En soulageant un de ses maux, Vabbé Dupanloup avait soulagé les autres. Le relévement de l’amour-propre avait adouci par contrecoup le regret rongeur de Tréguier. « J’existai pour lui, il fut pour moi ce qu’il était pour tous, un principe de vie, une sorte de Dieu. Un culte remplaca un culte et le souvenir de mes premiers maitres s’en trouva fort affaibli. » L’exilé découvrit qu’a Paris
aussi, on pouvait étre fort bien. Les victoires qui lui
étaient promises sur un tel théatre le transformeérent a ses yeux. « Je songe quelquefois qu’en moi le Breton mourut ; le Gascon, hélas, eut des raisons suffisantes de vivre. Ce dernier s’apercut méme que ce monde nouveau était fort curieux et valait la peine qu’on s’y attachat. » Ne reprochons point a cette phrase des Souvenirs de donner a ce changement de perspective un caractére plus purement contemplatif qu’il ne l’eut en fait. Ce serait en méconnaitre la délicate ironie. Faisons cependant toutes nos réserves. sur ce départ des attributions psychologiques entre «le Breton et le Gascon ». Il faudrait savoir qui, au
fond, est plus Gascon, du Gascon ou du Breton,
quand une fois celui-ci a commencé a se débrouiller
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dans la reéalité, et qu’on le croit encore balancé dans les brumes de son réve. Qu’Ernest Renan n’ait pas beaucoup tardé 4 former bon espoir de son acclimatation a la capitale, non plus d’ailleurs que M. Dupanloup a le juger définitivement sujet d’avenir; nous en avons la preuve dans la lettre du 30 mai 1839, ot le jeune homme prie sa mére de Vaider aux démarches nécessaires pour obtenir son « excorporation du diocése de Saint-Brieuc », condition requise de son agrégation au diocése de Paris. L’évéque de Saint-Brieue comprendra combien il serait injuste qu’il se réservat de réclamer un jeune clerc élevé aux frais du diocése parisien, qui aurait ainsi engagé ces frais en pure perte. « Sans doute, il y a des Ames A sauver en Bretagne, mais la capitale est encore plus importante, puisqu’elle donne l’exemple aux autres. Quelquefois, d’énormes populations n’ont qu'un seul prétre : il nest pas étonnant qu’il y ait tant de désordre dans ce pays. » Il sera bon toutefois que la demande soit présentée directement a Monseigneur et que « cela fasse le moins de bruit possible 4 Tréguier, car on pourrait s’y opposer »+. C’est que Tréguier n’était point sans quelques droits, lui aussi, sur son nourrisson. Et je ne dirai point que celui-ci n’a pas, de ce coté, la conscience tranquille, il peut V’avoir tran-