Lettre inédite du 11 mai
méme confidence, les deux musiques, Si jose dire, ~de la méme chanson. Il sera curieux de le voir, au milieu des situations pénibles ou il se trouvera alors, méler 4 la vérité ce qu’il faudra de fable ou d’idylle pour bercer, apaiser, enchanter Vesprit de la chére vieille femme, si vive, si prompte aux alarmes comme a la gaité, et d’autre part, présenter au male et courageux esprit de sa sceur la vérité toute nue.
Souvent, parmi ces peintures animees et brillantes de la vie de Saint-Nicolas, ’image de la pauvre maison de Tréguier et de la maman solitaire apparait dans un éclair de tendresse :
- Ne vous faites pas de privations, ma bonne mere, ah ! je vous en prie..Prenez tous les jours votre petite goutte de café quand vous aurez mal a la téte, et quand vous n’auiez pas, pour l’empécher de venir... Je recommande bien a la bonne madame Le Dai d’avoir bien soin de vous et de vous tenir compagnie. Ne vous laissez manquer de . rien, Vhiver approche... ne vous laissez pas souffrir du froid. Si votre petite provision de bois était diminuce, renouv-lez-la, ma bonne mére; en un mot, n épargnez rien pour nous conserver une santé si précieuse. Ne manquez pas tous les jours de prendre la guttule, oh! je vous en prie, ma chere maman.
Le tableau de ces années souffrirait d’une grande lacune si nous n’y placions Henriette, qui partageait avec M. Dupanloup le rdle de Providence auprés de l’adolescent. De septembre 1838 a octobre 1841,
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c’est A ces deux étres que sa vie, peut-on dire, a été suspendue : « Elle venait me voir chaque semaine ; elle portait encore le simple chale de laine verte qui, en Bretagne, avait abrité sa fiére pauvreté. C’était la méme jeune fille aimante et douce, mais avec un — degré de fermeté et de raison que les épreuves de la vie et de fortes études y avaient ajouté 1. » Depuis qu'elle avait quitté Tréguier, une profonde transformation, et d’un grand intérét pour histoire qui nous occupe, s’était accomplie dans son esprit. Elle avait perdu la foi, cette foi que ses jeunes ans avaient embrassée avec la ferveur d’une ame qui ne s’attache 4 rien que d’élevé, mais ne s’y attache jamais 4 demi. | Les termes dans lesquels Renan, seul 4 nous renseigner sur ce qu’Henriette pensait quand il arriva a Paris, a fait allusion a cette crise, nous montrent que, contrairement a ce qu’on a prétendu, elle n’avait rien eu de catastrophique, et qu/elle n’avait. pas pris ce caractére de drame violent, de bouleversement moral, de revolte que.s’est plu a imaginer un certain romantisme sectaire et que tout dément dans cette nature de femme, concentrée, passionnée sans doute, mais supérieurement intelligente. La perte de la foi n’avait pas fait d’ Henriette, comme le veut la méme légende, une fanatique résolue a arra-
1, Ma seur Henriette, p. 23.
cher, cotite que cotte, son frére a l’Eglise. Il est possible que la jeune fille ait eu 4 traverser une période de désillusion un peu vindicative, qu’elle ait éprouvé quelque sentiment amer contre les croyances qu’elle quittait, qu’elle se soit complue a chercher dans les. représentants de ces croyances des petitesses humaines que l’on trouve partout et ou ces croyances ne sont pour rien. Si elle connut de tels mouvements, la gravité de ses mceurs, sa pudeur invincible n’eurent pas de peine pour les dominer. Ses négations furent fermes ; ‘ses profonds instincts les limitérent. Elle vit « Vinsuffisance de tout dogme particulier » ; mais « le fond religieux qui était en elle par le don de la nature et par le fruit de l’éducation premiere était trop solide pour étre ébranlé 4 », Elle demeura fidéle 4 la conception chrétienne de la vie, sans d’ailleurs donner (autre erreur qui s’est également répandue) dans le protestantisme ni l’esprit protestant, auquel elle se sentait, au contraire, peu encline. N’allons donc pas supposer qu’au cours de ses visites a Saint-Nicolas, elle ait endoctriné son frére, qu’elle ait découvert son nouvel état d’esprit a ce frére que, peu d’années auparavant, 4 Lannion, alors que la hantait le désir du clottre, elle entourait de son manteau, les soirs d’hiver, pour l’amener a l’église. « Elle savait le respect que mérite la foi d’un enfant. Jamais elle ne me dit