‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 48 sur 64 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

ZO ene LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN

singuliére : que l’humble et rustique collége breton cultivat avec soin une importante branche d’études délaissée dans la brillante maison parisienne, ou Von n’en parlait méme que pour en manifester le dédain? Si je pose la question, c’est qu’elle n’est pas sans intérét. Cette disparité d’usages n’était pas un fait dépourvu de sens. Elle tenait aux vicissitudes générales de lV’instruction publique 4 cette époque.

La question de l’enseignement des sciences dans les colléges était depuis cinquante ans, elle avait été surtout dans les premiers temps du siécle, un champ de bataille ow les passions religieuses et les influences politiques entraient en jeu. On sait que cet enseignement n’avait eu aucune place dans les humanités purement littéraires de l’ancien régime; du moins la place qu’il y tenait équivalait-elle 4 rien. Dés le milieu du xvure siécle, quelques plaintes s’étaient élevées contre cette lacune que le progrés des connaissances physiques et mathématiques, l’influence qu’elles avaient prise sur les idées les plus générales, le réle qu’elles commengaient 4 jouer dans la civilisation moderne, allaient rendre de moins en moins acceptable. Ces plaintes avaient eu peu d’écho et n’avaient abouti 4 aucune réforme. Aprés que la Révolution eut brusquement détruit tous les établissements d’instruction publique, en dispersant le personnel ecclésiastique qui y professait, l’heure parut propice pour rebatir de fond en comble un édifice scolaire

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conforme aux exigences des temps nouveaux. Malheureusement, ce genre de construction ne se fait pas bien sur la table rase; et, si la routine est aussi f4- ‘cheuse dans les institutions de la pédagogie que dans toutes les autres, il n’en est pas cependant oti la tradition soit meilleure conseillére et doive étre ménagée avec plus de soin. L’esprit de systéme, aggrave de l’esprit de secte, gata les grands projets de réorganisation présentés aux assemblées révolutionnaires, et dont le plus caractéristique est celui de Condorcet. Les sciences étaient non seulement introduites, mais intronisées dans l’enseignement, avec une sorte de fétichisme, et sans la mesure qu’edt pu dicter quelque sage méditation sur leur valeur et leur utilite pour la formation intellectuelle commune. Les lettres étaient écrasees, les humanités annulées, l’humanisme nié, pour ainsi dire, fonciérement. Cela, non pas tant a cause du refoulement matériel des études littéraires et de la place relativement réduite qui leur était faite, qu’a cause de Vesprit dans lequel on laissait subsister ce qui en était conservé. Nos réformateurs admettaient que la philosophie de Locke et de Condillac, en découvrant le secret dela formation de nos idées, avait inaugure l’ére de la raison dans le genre humain, celui-ci n’ayant, jusque-la, réglé ses institutions que d’aprés d’obscurs préjugés gothiques ou mythologiques dont il était dupe. Et la pleine et exclusive expression dela raison méme, ilsla trouvaient dans

les Diets de I’ Homme, dans les maximes du civisme

républicain, 4 la mode du jour, dans le dogme de.

la perfectibilité et les préceptes de l’irréligion selon l’Eglise encyclopédique. Voila ce qu’il fallait enseigner, ce dont il était défendu de sortir. Jamais ' doctrine plus étroite ne fut imposée avec plus d’intolérance. Il est bien clair qu’elle dépouillait la culture littéraire de tout vivant intérét et de toute grandeur. Cette « conversation avec les plus honnétes gens des siécles passés » qui charmait Descartes, n’avait plus de véritable raison d’étre. Les moralistes, les orateurs, les historiens anciens, auxquels s’étaient adjoints ceux du xvie siécle, n’avaient plus cette

la tradition pour fagonner l’esprit et le coour de la jeunesse et lui communiquer la forme d’une humanité

élevée. Il n’y avait plus lieu de puiser chez les grands |

poetes de tous les siécles les séves nourriciéres de la ‘Sensibilité et de l’imagination adolescente. Homére, Virgile, les tragiques grecs, la Bible n’avaient plus d’efficacité pour créer la noble harmonie de l’homme avec les lois de la vie. On s’en fiait bien plutét 4 des notions « de morale et de législation ». Dans un programme ainsi concu, la section des « belles-lettres » n’était plus qu’une petite école d’ élégance, de jeux

‘froidement anacréontiques et de pales imitations —

oratoires. Géométrie et idéologie, tout le sérieux se résumait 1a.

- éminente et irremplacable vertu que leur attribuait —

Ces conceptions s’épanouirent sur le papier des rapports parlementaires et dans les paroles de tribune. L’institution qui en sortit aprés cinq ans -valait mieux qu’elles. Le plan d’études des Ecoles centrales, créées en 1795, était sans doute envahi par la partie scientifique ; il accusait beaucoup trop cette manie d’algébre et d’idéologie condillacienne, ce dogmatisme antilittéraire, antipoétique, antireligieux, dont un Condorcet s’était enivré. Mais il avait aussi des parties solides et fortes, quelques bons cadres. En fait, les réclamations instinctives du bon sens public, l’expérience des anciens régents auxquels on fut bien obligé d’avoir recours en tempérérent les exces, en y faisant rentrer, autant que possible, les vieilles matiéres, les exercices éprouvés ‘séculairement dont on ne se passe point sans faire de Vesprit le mieux doué par la nature un esprit desséché et faussé. Peut-étre, si elles eussent duré, les Ecoles centrales auraient-elles fini par réaliser cette incor-

poration des sciences aux humanités qui a été le’

desideratum pédagogique du x1x® siécle et dont

il ne me semble point que la formule ait été decou-

verte encore. 5

La réaction religieuse et sociale du Concordat détermina leur prompte fin. Elles succomberent a leur renom de jacobinisme et d’impiété. Les lycées les remplacérent en 1802. Le plan d’études qui en accompagna la fondation, et sur lequel j’attire l’attention

du lecteur, ramenait, 4 bien des égards, l’éducation 4 son ancien type classique, mais en faisant sa part A Vesprit d’ow étaient nées les Ecoles centrales. Ce plan avait pour article premier et fondamental cette remarquable maxime : « On enseignera essentiellement le latin et les mathématiques. » Il rétablissait la série compléte des anciennes classes de latin, et.il instituait une « série » de six années de sciences, paralléles 4 ces six années littéraires, 4 partir de la cinquiéme. En 1804, aprés la fondation de l’Université impériale et sous l’influence de Fontanes et de ses amis, médiocres appréciateurs des études scientifiques, celles-ci subirent une nouvelle régression, peut-étre défendable en soi : elles perdirent deux années. La défaveur d’une partie de plus en plus nombreuse de la société, de celle que l’avénement de la Restauration allait rendre prépondérante, devancait d’ailleurs les mesures restrictives des programmes officiels. Par paresse d’esprit, on se refusait a distinguer entre la formation scientifique, prise en elle-méme, et la philosophie sectaire dont,

a une époque encore. récente, les maitres du jour

avaient voulu la faire le véhicule. La géométrie était rendue coupable de l’insolence des géométres athées ; la physique payait pour l’aridité d’ame des physiciens matérialistes, durement fermés au lyrisme. En outre, on leur savait mauvais gré qu’aprés avoir voulu servir d’instrument de destruction contre

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toutes les idoldtries religieuses, monarchiques et métaphysiques, elles se fussent, Napoléon venu, si docilement mises au service du « sabre ». Songez aux génies, par ailleurs si divers, dont linfluence domine les premiéres années de la Restauration : Madame de Staél, Chateaubriand, La Mennais, le jeune Lamartine. Ces maniéres de penser leur sont communes. Et de quelle ardeur elles pouvaient s’enflammer dans les nouvelles générations d’alors, nous en avons pour témoignage ce morceau, d’autant de lyrique éloquence que de signification historique, ou Lamartine, évoquant ses impressions de jeunesse, fait le procés de la peste mathématique et de l’engeance mathématicienne :

Tous ces hommes géométriques qui, seuls, avaient alors la parole et qui nous écrasaient, nous autres, jeunes hommes, sous linsolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus, en effet, a flétrir et a tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine... « Amour, philosophie, religion, enthousiame, poésie, nous disaient-ils ; néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est la, nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était ~ née. » Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs 4més, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un stir et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitat dans le monde avec la liberté ; et ils en jetaient au vent les moindres racines

a mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du ,sentiment moral et poétique; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, payé... Depuis ce temps, j’abhorte le chiffre, cette négation de toute pensée, et il m’est resté contre cette puissance des mathématiques, exclusive et jalouse, le méme sentiment, la méme horreur qui reste au forcat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres et dont il croit éprouver encore la froide et meurtrissante impression, quand il entend le cliquetis d’une chaine. Les mathématiques étaient les chaines de la pensée Buln ogh Je respire ; elles sont brisées 1.

Ces chaines, ou d’autres verraient des ailes (mais les mathématiques ne sont ni chaines ni ailes, ce sont des instruments de l’esprit humain, desquels il faut savoir se servir 4 propos), le poéte ne les brisait que par figure. Elles faillirent l’étre en réalité et par ordre du pouvoir. Une ordonnance de M. de Corbiére, en date du 27 février 1821, prononcait la séparation totale de Penseignement des sciences et de celui des lettres, mesure que Cournot interpréte en ces termes : « On se méfiait de Penseignement des sciences et on voulait le cantonner, le mettre a part, pour les jeunes aspirants a a Pépaulette, chez qui la vie de garnison corrigerait plus tard les mau-

J. Des destinées de la poésie (1834).

SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET —.269 vaises tendances du géométre et pour les futurs ingénieurs que lon abandonnait 4 leur sens réprouvé }. » La méme ordonnance marquait la méfiance de lautorité a Végard de l’enseignement de la philosophie, en prescrivant qu’il fit désormais donné en latin. Il faut comprendre cette mesure comme une précaution contre les idées subversives dont V’assassinat du duc de Berry avait fait récem- . ment sentir la menace. .

« Ces tentatives insensées, ajoute Cournot, n’eurent aucune suite, méme pendant que leurs auteurs étaient au pouvoir. » Les mathématiques furent gardées. Mais les courants de l’esprit public sont plus forts que la lettre des programmes scolaires. Il y avait contre les sciences exactes une suspicion, plus ou moins accentuée selon les milieux, mais. trés répandue, et dont je crois avoir indiqué Vorigine. On pensait qu’elles ne sont bonnes que pour ceux que leur destination professionnelle y voue spécialement. On n’avait pas le sens de leur nécessité ou de leur utilité pour la formation commune des esprits. Ce n’était pas la peine de se fatiguer sur le sinus et le cosinus, si l’on ne voulait pas étre polytechnicien. Cette occupation séche et désolante risquait méme d’étre funeste a la délicatesse du sens littéraire. Si Renan, au lieu d’étre envoyé 4 Saint-

1. Des établissements dinstruction publique en France, Pp. 355.

Nicolas, était entré dans les classes de lettres d’un lycée, il y aurait trouvé les mathématiques, non matériellement absentes, mais languissantes et faibles. « On enseignera la rhétorique avec zéle et les mathématiques en baillant », cette maxime s’était implicitement substituée a celle de 1802.

Nous connaissons maintenant la raison de la différence de pratique entre le collége de Tréguier et le petit séminaire de Paris; nous apercevons toute la signification de ce fait, minime en apparence. Les maitres de Tréguier appliquaient le plan d’études de 1802. Au milieu de tous les changements de l’instruction publique depuis quarante ans, ils y étaient librement restés fidéles, librement, dis-je, parce que leur qualité de petit séminaire les soustrayait, tout comme M. Dupanloup, aux contraintes du baccalauréat. Ils s’étaient arrétés a cette plate-forme étayée sur le double et solide pilier latin-mathématiques, que rien, au collége, ne peut remplacer. Leur antiquité méme, je crois, la leur avait fait choisir. Ils n’étaient pas modernes. Les effluves de Chateaubriand et du romantisme ne les avaient pas touchés. Ils étaient du xvit® siécle, époque fortement latiniste et mathématicienne, ot les mathématiques ne s’enseignaient guére, il est vrai, au collége, mais ow elles étaient dans l’air et ot le dédain

poétique et distingué, qui sévissait maintenant,

a l’égard de la géométrie, eit paru chose absurde et

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scandaleuse aux poétes mémes et aux gens du monde }. “Mathématiques et latin, demande Cournot, qu’enseigner de mieux a la jeunesse que les seules connaissances qu’on ne puisse jamais acquérir quand on ne les a pas acquises tout jeune ? Ainsi, sans doute, pensaient d’instinct ces bons régents qui ne brillaient pas, mais qui entendaient leur métier. Leur pratique marquait un parti-pris de bon sens. Renan, qui a mis ce sens ferme en opposition avec la fragilité de M. Dupanloup et qui la rapproché de la fermete sulpicienne, n’en a pas parlé ainsi par imagination complaisante ou piéte pretonne, mais en vérité. L’abbé Dupanloup s’était, lui, porté a lextréme. En théorie, en pratique, il bannissait les sciences. Ils’en est expliqué dans un livre trop ambitieusement . intitulé : De la haute éducation intellectuelle, ou, —

14. Renan dit dans ses Souvenirs (p. 131) que, pour ses maitres de Tréguier, « la littérature francaise finissait a Vabbé Delille. On connaissait Chateaubriand, mais, avec un instinct plus juste que celui des prétendus néo-catholiques, pleins de naives illusions, ces bons vieux prétres se défiaient de lui. Un Tertullien égayant son Apologétique par Atala et René leur inspirait peu de confiance. Lamartine les trouplait encore plus ; ils devinaient chez lui une foi peu solide ; ils voyaient ses fugues ultérieures. Toutes ces observations faisaient honneur A leur sagacité orthodoxe ; mais il en résultait pour leurs éléves un horizon singuliérement fermé. » — Ces traits rendent fidélement un état d’esprit que jai connu moi-méme, cinquante ans plus tard, un peu modifié, il est vrai, au détriment de la culture mathématique et dans le sens d’un certain romantisme timide a la Marchangy, dans le collége clérical ot j’ai fait mes premiéres études. Tl ne faut pas les prendre trop a la lettre. Parmi les livres donnés en prix a Renan 2 Tréguier, que sa famille conserve, figure une édition

expurgée du Génie du christianisme

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parmi les connaissances requises par cette haute éducation — entendez par ces mots la formation, la culture convenable aux hommes de professions libérales — il ne concéde pas la moindre place aux Sciences mathématiques et physiques. Tout au plus ferait-il grace aux sciences naturelles. Il admet la philosophie comme couronnement des études jusque- Ja purement littéraires, mais une philosophie ot les sciences n’ont point de part. « -L’éducation intellectuelle, prononce-t-il, doit faire avant tout des hommes... les mathématiques font avant tout des mathématiciens. » En somme, son idée, ou son instinct, était de ramener les moyens de formation de esprit exclusivement 4 ce qu’ils étaient sous l’an-

clen régime, avant le développement moderne des

sciences }, .

Que dis-je ? Il ne les y ramenait point. La philosophie des anciens colléges était une scolastique, déja surannée sans doute A plus d’un égard, mais trés fortement liée, une logique rigoureuse qui fournissait 4 V’intelligence cet exercice de précision abso-

lue, d’analyse systématique, par lequel il faut qu’elle

1. Ce qu’écrit' contre les sciences dans la pédagogie M. Dupanloup contient des traits pitoyables. Il n’a aucune idée de méthode, Et il faut qu’il ait manqué des connaissances les plus élémentaires pour s’étre accommodé d’un maitre, comme M. Bessiére, son professeur de seconde, capable de concevoir et d’écrire que le Puy-de- Déme était « V’endroit ot Pascal fit le premier essai du systéme d’Euclide », (Cité par M. Pommier dans Renan, p. 21.)

SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET 273 ait passé et qui corrige la fluidité de la culture litteraire et des matiéres dimagination. La philosophie, telle que l’évoque ou réve Dupanloup, n’a point ce caractére. On la sent oratoire. Lui-méme n’avait pas de scolastique. Mais, au surplus, au milieu du x1xé siécle, il y avait longtemps que la scolastique et la logique formelle, tout en gardant leur éminente valeur, leur role indispensable, ne suffisaient plus. Pouvait-on, peut-on dire armé et au niveau de son époque, un esprit, si distingueé soit-il, dépourvu de toute initiation aux modernes conquétes des sciences mathématiques et expérimentales, aux nouveaux instruments intellectuels, aux nouvelles formes d’analyse et de synthése dont elles ont requis l’emploi, aux qualités et aux nuances de certitude qu’on en retire, aux horizons qu’elles ont ouverts dans le royaume dela nature ? Ce n’est pas le détail des faits et des vérités qui importe ; dans Véducation, il faut en étre trés sobre. Ce sont les quelques faits significatifs dans lesquels les procédes de la pensée inventive et constructive se saisissent le mieux. On dit avec grande raison que l’éducation a pour objet de former l’esprit bien plutot que de distribuer des connaissances. Mais -Yesprit humain n’est pas une chose immuable, fixée éternellement dans toutes les parties de sa structure, et planant, sans changement aucun, au-dessus des siécles. Il a sa structure fondamentale et immuable sans laquelle il ne serait pas l’esprit. Et

il a ses modifications; i] a ses acquisitions (ses pertes aussi) d’aptitudes, de modes d’activité, de forces spéciales, acquisitions vraiment organiques, déterminées du dehors par quelque afflux de données et d’expériences parmi lesquelles il a dai se débrouiller. Il a, comme toute chose qui vit, sa loi d’adaptation. Le former vraiment, c’est donc l’adapter, c’est faconner en lui l’esprit humain de toujours et l’esprit humain d’un certain Age du monde. Comment, depuis un siécle ou deux, cette tache s’accompliraitelle sans une part d’instruction scientifique dont les matiéres seraient assez délicatement choisies et élaborées pour ménager la fraicheur des facultés imaginatives et de la nature morale chez l’enfant et Yadolescent ? Cette condition est difficile 4 remplir; il faut écouter Dupanloup parlant des déformations, des peines stériles qu’une certaine mauvaise maniére d’enseigner les mathématiques inflige a un jeune esprit. Mais l’abus n’est pas le sain usage. De méme que !’on recherche et que l’on trouve la préparation qui rend assimilable a l’organisme un élément chimique de nature 4 le fortifier, de méme se doit trouver la philosophie pédagogique convenable pour faire des sciences un fortifiant de l’intelligence et en réaliser l’heureux mariage avec les lettres et la poésie. Ce sont bien les lettres, dirons-nous avec Dupanloup, qui forment Vhomme. Mais nous ajouterons que, s°il n’a point passé par les sciences, il risque de lui manquer

un certain degré de virilité et comme une trempe de la pensée.

Voila de bien vastes réflexions a propos du « chagrin » qu’un écolier de seize ans ressentit d’étre privé de mathématiques. Elles ne sont point trop vastes. Certes, cet écolier, si précoce fut-il, ne les faisait pas. Mais elles sont en germe, ou, comme disent les philosophes, en puissance, dans la déploration instinctive que cette lacune lui a inspirée. Nous les avons dégagées en remontant aux causes. Quand les camarades de Renan manifestaient le mépris de la géométrie au nom des élégances litteraires, il n’etit pas su leur répondre sur le fond; mais il sentait bien leur erreur et que l’intérét des bonnes lettres était plutét lésé par cette opinion méprisante qu’on paraissait professer pour amour d’elles. Chose piquante ! Peu aprés Varrivée de Renan, Vabbé Dupanloup décida de rétablir les mathématiques. L’abbé Schoener, témoin autorisé en la matiére, trouve probable que les doléances du nouveau venu aient fait réfléchir le Supérieur. En fait, cette décision paratt avoir été platonique. Les mathématiques ne figurent pas au palmarés, ni au tableau des compositions. Renan n’en parle plus qu’une fois dans ses lettres pour dire qu’on va « les remplacer par les sciences naturelles ».

Suivons-le maintenant sur le terrain des études

littéraires elles-mémes. A ce propos encore, le rap-.

prochement des Souvenirs et de la Correspondance est instructif. Les Souvenirs donnent forme de jugement a ce qui n’est dans les lettres qu’impression emportée et prime-sautiére. Ce fut, je l’ai dit, dans son année de rhétorique qu’il concut de l’humeur contre une discipline qu/’il avait jusque-la recue avec gout. Cette humeur, il la confie 4 son ami Liart, son ancien condisciple de Tréguier, entré au grand séminaire de Saint-Brieuc aprés avoir passé une année a Saint-Nicolas, ot Renan lui avait fait obtenir une bourse, mais ot sa santé fragile ne lui permit pas de rester.

Je vois que les études de philosophie ne sont pas aussi

accablantes par le travail qu’on se plait a V’imaginer.

Je suis presque tenté de te féliciter de n’avoir pas fait de rhétorique : rien n’est plus ennuyeux, plus pédantesque, plus absurde, plus monotone, plus exécrable ; il parait que je ne suis pas bati pour étre orateur, et souvent je doute de la vérité de cet axiome : fiunt orafores. Quoi qu’il en soit, cela ne va pas du tout; pas moyen de. tirer un pauvre petit discours de cette téte séche et aride. Oh ! la diabolique invention que la rhétorique ! Ne valait-il

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pas mieux parler tout bonnement, tout simplement, sans aller chercher ce fracas de périodes rondes, carrées, cornues, biscornues et tout cet assortiment de mots baroques 4 vous rompre la téte ! Quoique la peinture que tu me fais de la philosophie ne soit pas trés délicieuse, je Yappelle cependant avec empressement ; ne crois pas pour cela que je m’ennuie trop; la rhétorique, je le répéte, n’a pas eu d’éléve plus revéche et moins apte que moi a saisir ses lecons, mais la littérature que je distingue fort de la rhétorique, fera toujours mes délices et me fait passer encore de bien doux moments. Du reste, le succés répond assez & ces belles dispositions, et, si j’en ai eu quelques-uns, c’est toujours dans des matiéres étrangeéres 4 la rhétorique. Je suis de bien mauvaise humeur aujourd’hui, n’est-ce pas, mon cher Liart ? Dame, vois-tu, c’est qu’un Breton prend difficilement racine dans une terre ov il est seul de son espéce *.

Cette tirade subversive révolutionna le bon Liart, qui y opposa aussitot une réfutation éloquente. Mais déja une voix plus autorisée avait semoncé le jeune hérésiarque :

Mon cher Liart, je recois ta sublime lettre... Il parait, - que la philosophie aime fort A s’allier avec la rhétorique, ou du moins que tu sais merveilleusement les unir; car tu as orné la belle épitre dont tu viens de me régaler d’une prosopopée magnifique et, je l'avoue, d’un prodigieux effet. Cette évocation de tous les grands hommes se réunissant pour accabler le faible et téméraire détracteur de

VYéloquence m’a frappé de terreur, car les traits de la pein-

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