‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 49 sur 64 · Fragments intimes et romanesques, P · texte numérisé non relu

Fragments intimes et romanesques, P

ture étaient si frappants, les reproches qu’ils m’adressaient étaient si foudroyants, que j’en ai été terrassé. C’en est fait, tu m’as convaincu...

Il est vrai que la conversion avait déja été préparée. Figure-toi que cette belle déclamation, dans laquelle javais déchargé tout le venin de mon ame, avant de te parvenir, a été lue par M. le Supérieur qui probablement a été informé par M. Millault * de la curiosité de la piéce trés rare en son genre, et, avant méme que tu l’eusses recue, on m’en parlait de toutes parts. De 14 plusieurs conversations trés amicales, ou il m’a développé fort au long une réfutation méthodique du beau morceau dont je ne prétendais faire part qu’a toi seul. Mais ce n’était 1a que le corps du discours et j’avoue qu’il allait presque me laisser inflexible, si la péroraison pathétique et sublime que tu es venu y ajouter, n’avait porté le dernier coup a mon Ame ébranlée. A toi donc la gloire de ma conver-

sion. Mais dis-moi, je t’en prie, ol vas-tu chercher ces —

belles figures, ces phrases magnifiques qui abondent sous ta plume ? Je voudrais bien que tu m’apprisses ton secr2t pour que je puisse en profiter.

Du reste la classe de rhétorique commence (il faut le dire sans rancune) a étre fort intéressante. On rit un peu pour pouvoir supporter le fardeau de la vie (j’avais envie de faire une belle phrase et je n’ai pas réussi. Le mot vie est cent fois trop court pour finir une période. Tu vois ma pauvreté ! ! !)

Je ne sais ce que répondirent au jeune Renan les deux champions de la rhétorique, le condisciple

1. M. Millault était le directeur chargé de lire les lettres des éléves. Tl succéda comme Supérieur 4 M. Dupanloup.

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et le maitre. Je sais ce que je lui aurais répondu. | Je V’aurais envoyé prendre dans son pupitre les excellents Préceptes de rhétorique tirés des meilleurs auteurs anciens ef modernes, par Vabbeé Girard 4, dont on se servait a Saint-Nicolas, et, ouvrant le livre A n’importe quelle page, je lui aurais demandé ce que les idées, observations, analyses, régles qu’il contient ont de baroque ou d’extraordinaire, et si elles ne se recommandent point par la plus saine raison, le plus irréprochable bon sens, le plus parfait naturel, le plus exact réalisme et la plus substantielle simplicité. De quoi traite ’abbé Girard ? De quoi traitent les quelques ouvrages du méme genre qui se sont succédé chez nous, depuis Rollin jusqu’a Victor Le Clerc, et dont le fond est puisé dans les rhétoriques anciennes d’Aristote, Cicéron, Quintilien, Longin, qui ont tout trouvé en cette matiére ? Ils traitent de I’Invention, de la Disposition, de VElocution, des Preuves, des Meeurs, des Passions, de l’Exorde, de-la Proposition, de la Confirmation, de la Péroraison, de la Narration, de la Réfutation, des Tropes, des Figures de pensée et des Figures de mots, des genres, qualités et convenances du style, tous éléments, caractéres, parties qu’on pourra nommer d’autres noms, si ceux-la déplaisent, mais dont il est aussi naturellement impossible 4 un dis-

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