Rodez
cours de n’étre pas constitué qu’il est impossible 4 un corps humain de se former sans téte, sans jambes et sans bras ? La rhétorique a tous les traits de la science la plus naturelle ; elle est la science naturelle du, discours, comme la physiologie est la science des fonctions organiques, et non seulement du discours oratoire et parlé, mais du discours en général, quelque forme qu’il revéte et dans quelques cir- -constances qu’il se produise pour faire naitre, confirmer ou détruire une conviction ou un sentiment dans les esprits auxquels il s’adresse. Elle propose, il est vrai, des régles ; mais celles-ci sont la constatation purement expérimentale, faite sur les exemples des maitres, des conditions d’inspiration, de conformation, d’ordre qui rendent un discours viable-et capable d’atteindre son but. Un discours politique, un sermon, une plaidoirie, un exposé d’afiaires, un rapport, un discours de circonstance, ne ftit-ce qu’un toast, y sont sujets, chacun 4 sa maniére. Qu’ils saisissent, conquiérent, ébranlent, touchent ou charment le lecteur, ou bien quwils le laissent froid, l’indisposent, le rebutent, ce sera toujours en vertu de qualités ou d’insuffisances exactement prévues et expliquées dans les définitions et théories de l’abbé Girard. Lorsqu’un magister critique la composition de son éléve, il est absolument impossible qu’il ne le fasse pas 4 quelqu’un des points de vue fixés et classés par l’abbé Girard. La rhétorique est dans la nature,
Jl faut renoncer a s’en évader dés qu’on critique ou
qu’on enseigne, ou bien dire qu’enseigner a parler et a écrire, et pour cela A penser, est une chose qui n’a pas de sens, que les facultés primitives et spontanées y sont pour tout et l’étude pour rien. Le jeune Renan a bien tort d’opposer la rhétorique 4 la philosophie ; elle n’est que psychologie, logique,
moralité et sociabilité en action. L’Art de persuader
de Pascal est une Rhétorique. La Rhétorique d’Aristote est un des traités les plus forts qui aient jamais été écrits sur la psychologie et les moeurs, sur la communication des cceurs et des intelligences, les liens de la société.
Sj telles avaient été les raisons que l’on efit opposées aux impertinences de notre rhétoricien (le Traité d’Education de Dupanloup contient une défense de la rhétorique qui me parait beaucoup moins sérieuse), se fat-il donc tenu pour battu ? Assurément non. Et ce qu’il aurait gardé dans la pensée, nous
sommes fondés par les dires des Souvenirs & Vimaginer
de la sorte : « Toutes ces considérations sont peut-étre
bonnes. Mais elles sont théoriques. Et c’est la pratique
qui me rebute, ces exercices vides, ces compositions fastidieuses, sur lesquelles on m’oblige 4 m’évertuer et qui ne me disent rien a l’esprit. L’ennui que jven éprouve est un argument plus fort que tout argument.»
Les compositions de pure rhétorique m’inspiraient un profond ennui ; je ne pus jamais faire un discours suppor-
table. A propos d’une distribution de prix, nous donnames une représentation du concile de Clermont; les différents discours qui purent étre tenus en cette circonstance furent mis au concours. J’échouai totalement dans Pierre l’Ermite et Urbain II; mon Godefroy de Bouillon fut jugé aussi, dénué que possible d’esprit militaire. Un hymne guerrier en strophes saphiques et adoniques fut trouvé moins mauvais. Mon refrain Sternite Turcas, solution bréve et tranchante de la question d’Orient, fut adopté dans la récitation publique. Je laissai en rhétorique un renom douteux. Ecrire sans avoir quelque chose 4 dire de pensé personnellement me paraissait dés lors le jeu d’esprit le plus fastidieux.
Pas plus que la harangue d’Urbain II au Concile, le « discours de Moise 4 Jethro quand il en recoit Vhospitalité » ou celui de Sabinus 4 l’empereur Jovien au nom des habitants de Nisibe, ou la vaticination « d’une prophétesse germaine dans la Forét Noire », ne durent inspirer chaleur et conviction a notre rhétoricien. Cependant, le dépit ressenti par un écolier, peut-étre un peu trop différent des autres, a l’égard de ces matiéres et amplifications de collége, et la naiveté excessive qu’il est permis de trouver
1. Renan s’exprime mal, remarque M. Schoener (t. II, p. 296). La strophe saphique comprend un vers adonique, et il n’y a point dans cette piéce de strophe adonique. Voici, d’aprés le cahier d’honneur de Saint-Nicolas, le refrain en entier :
Tempus est ferrum manibus vibrare, Vester est Christus, sacer hic tumultus, Impios tandem similes leonum
Sternite Turcas.
ave
4 leurs énoncés, suffisent-ils 4 trancher contre elles Ja question de leur convenance et de leur utilité pédagogique ? Si l’on admet (et qui ne l’admettrait ?) que pour exercer les jeunes gens a penser, il faut les exercer 4 la composition, au moins doit-on dire quel genre de composition eit da étre raisonnablement substitué a celui dont on se moque.
Renan nous fait entendre que, pour écrire sans dégott, il lui eit fallu, au lieu de ces développements de forme et d’apparat sur un théme de convention, des sujets réels, qui l’obligeassent a concevoir et 4 inventer personnellement. Il ajoute avec force que, « pour lui, la meilleure maniére de former des jeunes gens de talent est de ne jamais leur parler de talent ni de style, mais de les instruire et d’exciter fortement leur esprit sur les questions philosophiques, religieuses, politiques, sociales, scientifiques; en un mot, de procéder ‘par Venseignement du fond des choses, et non par l’enseignement d’une creuse rhétorique ». Certes, une creuse rhétorique n’est pas celle que nous défendons. Tout notre propos tend, au contraire, a établir, en fait de rhétorique, la distinction du creux et du plein. Mais il faut bien dire que le programme indiqué par Renan, loin de reépondre a ce qui est en question, l’écarte, et fait bon marché des conditions nécessaires de toute péda-