Le Clerc, loc. cit
dont il était bien impossible que ce jeune esprit,
si actif et déja ouvert a toutes les impressions, ne pressentit pas la portée. C’était le discours historique, supposé prononcé en quelque circonstance mémorable de histoire, par un personnage fameux. Les lieux communs les plus élevés sur lesquels tournait le genre faisaient étrange figure au milieu d’une société qui avait traversé la Révolution et ou les autorités souveraines et universellement vénérées de l’ancien temps n’apparaissaient plus qu’A demi déchues de leur majesté visible, contes-. tées dans leurs titres par la moitié des hommes, et ne jouissaient que de prérogatives jalousement mesurées par un droit constitutionnel. I] s’agissait de parler de l’Eglise, de la Monarchie, du doigt de Dieu dans les événements humains, avec des couleurs et un ton a la Bossuet. De trés bons éléves n’en éprouvaient aucune géne et se montraient diserts a souhait et féconds en belles périodes sur ce noble canevas, tel Alfred Foulon, destiné 4 mourir cardinalarchevéque de Lyon. Notre Breton, qui a déjé plus d’antennes pour sentir son-siécle, et qui en a méme trop, éprouve instinctivement qu’en 1841, la saison en est passée. La bataille pour l’Eglise a pu rendre Lacordaire éloquent, parce que la cause était grande, chaude encore et frémissante de vie, au regard méme des adversaires qui la jugeaient vouée A la défaite. Mais la haute vision de Bossuet, la vision monumen-
tale, épanouie, prophétique de l’Eglise dressée sur le monde et absorbant dans son sein l’histoire universelle, cette vision qui n’était que amplification par l’imagination et la foi d’un monument religieux et poli- tique qui, au siécle de Bossuet, restait encore debout, ne présente, désormais, qu’un théme oratoire forcé et pompeux ; car le monument s’offre, du moins aux yeux de chair, singuli¢rement mutilé, et entouré de combattants qui s’acharnent les uns 4 en élargir, les autres a en réparer les bréches. La foi spirituelle peut dire que cette vision, nonobstant les apparences sensibles, demeure la vérité. L’éloquence et Vart qui, pour une part, sont chair, qui demandent des modéles de chair, ne sauraient plus en recevoir d’inspiration sincére et chaude. Le pathétique de la royauté découronneée et tombee, des rois errant d’exil en exil, a tiré de grands accents 4 Chateaubriand. Le théme patriarcal et religieux de la paternité providentielle et du titre divin des rois ne peut plus trouver d’écho, alors que la légitimité de la fonction royale est universellement discutée, et que bien des royalistes ne la considérent que comme la premiére utilité de la nation. Enfin les bouleversements - historiques auxquels on avait assisté depuis Bossuet, les impressions que Vintelligence du xrx* siécle recevait de connaissances historiques plus étendues et plus poussées que les siennes, ne rendaient-ils pas beaucoup plus sujette 4 caution la démonstration des intentions
providentielles spéciales dans les faits particuliers de Vhistoire ? Il demeurait d’ailleurs trés plausible de croire, comme Malebranche, 4 une Providence agissant ordinairement par l’intermédiaire de lois naturelles et de mécanismes généraux. Mais cette vue, plus froide et beaucoup plus loin des sens, était moins propice aux mouvementset aux émotions du discours.
Ces harangues historiques proposaient une histoire abstraite, académique, isolée de toute condition de temps et de lieu. Moise, Alexandre, Périclés, Louis XIV, y tenaient le méme langage, romain et francais, -et ne différaient en rien par les idées générales. - Noble survivance scolaire de la grandeur d’une civilisation qui s’était sentie assez forte, assez domi-
natrice, assez admirée pour rapporter 4 sa mesure
tout ce qui était humain. Ce prestige était emporté.
dans le torrent cosmopolite des temps nouveaux. Et voila ce que le jeune Breton, étranger par la race et le sang a cette culture romano-gauloise, dont il
s’assimilait merveilleusement le trésor, devait subo-.
dorer mieux qu’un autre. Par ses origines, il sympa-
thise avec les tendances romantiques et avec les
tendances critiques de son siécle, siécle épris de toutes
les « couleurs locales » et surtout des plus étrangéres, des plus lointaines, siécle qui a intreduit dans Vhis- |
toire un esprit de réalisme curieux, de relativisme nuancé, de psychologie insatiablement investigatrice, de documentation sans limite, contrastant avec
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les fortes simplifications et les grands partis pris his-
' toriques chers aux époques de régles et d’autorité. Le bon Le Clerc a trés bien vu l’embarras que cet esprit suscitait aux professeurs de rhétorique : « L’histoire, dit-il, a changé de forme; un art nouveau, en multipliant les livres et les doutes, a ouvert aux recherches savantes un vaste champ dont le terme recule toujours ; on est trop occupé de conjectures pour étre éloquent *... » Mais ces « conjectures » qui paraissent 4 luniversitaire cicéronien, et qui sont bien, en un certain sens, la mort de l’éloquence, exercent sur l’écolier breton l’attrait le plus vivifiant ; il y sent une libre carriére, un champ neuf offert 4 Vimagination, mille sources de fraicheur et d’animation pour Vesprit moderne. Leur séduction, mystérieuse encore, l’emporte hors de ce monde d’idées qui trouve dans un discours 4 la Massillon son cadre approprieé.
Un jour, au milieu de cet ennui, il recut, sil faut en croire les Souvenirs, un contact électrique. Le professeur d’histoire avait été remplacé par un directeur, trés occupé ailleurs, qui se contenta de lire d’anciens eahiers auxquels il mélait des extraits de livres
modernes.
Or, parmi ces volumes modernes qui détonaient souvent avec les vieilles routines des cahiers, j’en remarqual
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