‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 54 sur 64 · Loc. cit., p · texte numérisé non relu

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un qui produisit sur moi un effet singulier. Dés que le chargé de cours le prenait et se mettait a lire, je n’étais plus capable de prendre une note; une sorte d’harmonie me saisissait, m’enivrait. C’était Michelet, les parties admirables de Michelet dans les tomes V et VI de [Histoire de

France. Ainsi le siécle pénétrait jusqu’a moi par toutes

les fissures d’un ciment disjoint ?.

Le fait a été contesté. Il préte 4 quelque scepticisme. Non point parce que le tome V de I’Hisfoire de France n’a paru qu’a l’automne de 1841, quand Renan n’était plus au séminaire. Le tome III, qui s’étend jusqu’a la fin du xiv® siécle, datait de 1837, et c’est dans lun de ces trois premiers volumes, ot le génie de ’/historien atteint ses plus riches et ses plus vibrants effets, que le professeur a pu lire. Il y aurait simple erreur de chiffre. Ce qui est invraisemblable, .c’est qu’a, Saint-Nicolas, ou Von était fort sévere et timoré en fait de littérature contemporaine, un professeur ait produit devant ses éléves un auteur du jour, aussi particuliérement discuté.

Ce qui lest plus encore, c’est l’absence du nom de Michelet dans la correspondance de Renan. II entretient sa mére de tous les auteurs qu’il étudie, de toutes ses joies et belles découvertes littéraires, il lui en donne le régal. Et il aurait éprouvé une impression comme celle-la sans lui en faire part !... Quoi qu’il

1. Souvenirs, p. 183.

en soit, nous ne doutons pas que l’impression elleméme et la secousse qu’elle communiqua 4 l’imagination ne soit un souvenir vrai. A défaut de Michelet, | elle a trés bien pu arriver au rhétoricien par une autre voie, par Chateaubriand, par exemple, sur lequel M. Dupanloup faisait entendre bien des réserves, mais dont le renom religieux était trop grand pour qu’il bannit de sa maison le Génie du Christianisme et n’y fit pas connatitre quelques extraits des Martyrs. « Des idées, écrit Renan, des sentiments m’apparurent, qui n’avaient eu d’expression ni dans Vantiquité, ni au xvu® siécle. » Crest ce qu’il faut retenir. ; La froideur ov le laissaient les discours historiques de convention n’avait d’égal que son gout déja passionné pour Vhistoire elle-méme. Ses compositions en cette branche étaient fort remarquées. Dans les dissertations littéraires ayant un sujet historique | réel, sur lequel il lui était possible de parler pour son compte, la réalité de la matiére le mettait a l’aise pour réussir ce qu/il ne savait pas bien faire par artifice et virtuosité pure. Sur des sujets de cette sorte, il devenait un vrai Bossuet. II contentait et comblait d’aise son professeur en déployant, que dis-je ? en dépassant la grandeur de perspective et de style du Discours sur l Histoire universelle. Témoin, cette composition sur Alexandre qu’il commémore dans ses Souvenirs, comme « devant étre au, Cahier d’Honneur »

(elle s’y trouve en effet) et qu’ « il publierait, dit-il, —

s'il avait ». En voici un passage :

Mélange inoui de grandeur et d’extravagante ambition, de modération et de fureur, de vertu et de faiblesse, Alexandre fut un de ces caractéres audacieux, nés pour changer le monde et pour y faire éclater la puissance de Dieu. Sans doute, l’historien observateur et philosophe détestera ses folles conquétes, ses expéditions aventureuses et ses indignes voluptés ; mais qu’il était grand, ce cceur, qui pleura 4 la vue de l’Océan qui bornait sa course sans pouvoir borner ses désirs; qu’il était redouté, ce “marteau d’armes, qui broyait les nations et devant qui la terre se taisait, suivant la sublime expression des Macchabées ! |

La supériorité, l’ardeur qu’il montre dans les études d’histoire, Renan, dont la vocation se fait sentir déja, les porte aussi dans la partie historique et critique des études littéraires. La distinction qu’il sait faire, dans ses lettres A Liart, entre la rhétorique et la littérature, dénote, pour ce temps-la, un esprit bien précocement averti. Dans les explications et commentaires de textes, il n’a pas de rival. Voici une note de son professeur, qui dit tout :

1. M. Jean Pommier a publié dans la Grande Revue d’aott 1920 de longs extraits de cet Alexandre, ainsi que d’une ‘autre composition du méme ton sur Rome et Carthage. Comme I’a constaté M, Pommier, Renan se trompait en croyant ne plus posséder ce devoir. Il se trouve dans les manuscrits de Renan A la Bibliothéque Nationale (Premiers Travaux, vol. III).

Ses discours latins n’ont pas assez d’harmonie et de

" majesté. Mais il a vivement intéressé la classe par une

excellente explication d’Eschyle, dans laquelle il a montré

combien les explications de rhétorique pourraient deve-

. nir intéressantes, si tous s’y appliquaient comme il l’a

fait. Grammaire, poésie, éloquence, il a tout trés bien analysé.

On sent que M. l’abbé Duchesne a été frappe.

Son éléve est en avance sur lui. Mais n’y a-t-il pas lieu de croire que le tour d’esprit qui a permis cette pénétrante explication n’est pas le méme qui. favoriserait la majesté et l’harmonie (entendez hélas ! ’harmonie redondante) du discours ? Un esprit qui manceuvre triomphalement dans le vide d’un theme d’éloquence fastueuse, manceuvrerait-il aussi ‘4 Vaise dans le plein d’un texte réel ?

L’abbé Cognat, dont les interprétations manquent un peu de largeur, prétend que Renan, en se donnant comme un rhétoricien ennuyé de la rhétorique, se fait beau d’une attitude supérieure qui ne fut pas en réalité la sienne. La vérité serait qu'il aurait — éprouvé un dépit farouche le jour ow certain devoir, écrit dans un style romantique échevelé et dont il se promettait merveilles, provoqua la sévérité du maitre et le folle de la classe. A la suite de cet insucceés, il aurait boudé le discours frangais et négligé systématiquement ses compositions. Le fait lui-méme est exact. « Ila donné un devoir frangais tres travaille,

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note M. Duchesne ; mais toute la classe a été surprise de voir le correct Ernest Renan déguisé en romantique. » Nous ne savons pas au juste ce qui 4 Saint- Nicolas passait pour romantique, et ot commencaient exactement les audaces du gott. En tout cas, Péléve égaré ne persévéra pas dans cette direction téméraire. Quelques semaines plus tard, nous le voyons félicité pour « un trés bon devoir fran¢ais sans aucune trace de mauvais gout ». Les critiques que lui fait son professeur ne portent plus sur le ro- Mmantisme de la forme, mais sur des restes de dureté, de lourdeur, de sécheresse, sur un certain manque de rotondité et de coulant ; pour le fond, comme nous Pavons dit, un esprit de « paradoxe », de « subtilité » qui point parfois et inquiéte 1. Il serait, je crois,

1. Trouverait-on dans les devoirs de collége de Renan jusqu’a des lueurs avant-coureuses de ses idées futures ? Dans un devoir sur la défaite des Athéniens 4 Aegos-Potamos, transcrit au Cahier d’Honneur, il a écrit : « Contenant a peine ses transports, le peuple, religieux jusqu’d la superstition, se précipite sur les pas des Phocéens... » Les mots que je souligne ont été biffés au crayon par la censure. — Dans un dialogue littéraire, quia pour auteur Alexandre Bellanger, condisciple de Renan, il y a un certain Ernest « facile a distinguer », note le professeur, qui tient le réle de contradicteur. A propos ‘du portrait de Voltaire par de Maistre, Ernest dit qu’ «on pourrait lui faire le reproche d’une exagération un peu partiale envers l’écrivain qu’il dépeint. Sa plume est trempée dans le fiel. » Un peu plus loin, Ernest dit du portrait de Marcion par Tertullien qu’il « contient plusieurs pensées un peu affectées ». On peut rapprocher de ces traits apostrophe suivante adressée A Renan par Alfred Foulon, dans un devoir de fin d’année sur les travaux de l’Académie : « O vous, qu’un jugement solide forma de bonne heure A l’école de la raison, vous a qui une nature privilégiée donna la vigueur et la force de l’esprit... » Renan passait donc pour une téte assez

impossible d’établir documentairement ce que Renan ‘a pu connaitre de nos écrivains romantiques 4 cette époque. . ;

La rotondité, la cadence chéres a son maitre, était-il étonnant qu’il efit quelque peine 4 y atteindre ? Plus tard, Renan sera un écrivain plein d’harmonie, mais d’une autre harmonie. Celle que son professeur réve et caresse ne lui est guére accessible, parce qu’elle est substantiellement attachée a ces themes oratoires, qui, pour lui, sont de commande et ne ~ vivent plus. Elle en est l’expression naturelle et — propre; elle en est, dirait-on, la musique juste. Elle n’a pas plus de vie sous une plume moderne que les idées mémes qu’elle revét. Sous une plume moderne elle est «la rhétorique », dans le mauvais sens du mot. Le rhéteur se définit un pasticheur et un mime. Le rhéteur est celui qui, pour le plaisir puéril

indépendante. Cependant aucune inquiétude n’existait sur Vavenir ‘de sa foi. Sa vocation ecclésiastique n’était pas mise en question. — Je reléve encore dans le devoir sur Alexandre, dans le texte du Cahier d’honneur, ce passage ot la censure a également effacé un mot dangereux : « La politique, les sourdes menées, la ruse, la tromperie, la corruption des magistrats, tels furent ses moyens d’action, moyens que la vertu désayoue QUELQUEFOIS, mais qui le rendirent Varbitre de la Gréce. » Ce quelquefois a effrayé le censeur.'— Et ceci enfin dans un « développement oratoire », 4 propos de la féte de la Nativité : «... Il suffit de jeter un coup d’ceil sur les religions de ’ VYantiquité pour constater ce fait remarquable que, plus Vesprit humain se perfectionne, plus Vidée de la divinité parait se corrompre et s’altérer parmi les nations. L’homme était donc incapable de se donner 4 Jui-méme une religion, je ne dis pas vénérable, mais raisonnable et plausible. » Evidemment c’est orthodoxe, mais un peu inquiétant tout de méme. . ;

et, de sa part, un peu barbare, de faire sonner les superbes cadences de Bossuet, de dérouler les graces de Fénelon, de s’orner des fleurs divines et simples de La Fontaine, ou des prodigieuses étincelles de Voltaire, s’évertue dans le vide 4 imaginer, a sentir comme eux, 4 une époque ow il y a toujours infiniment 4 apprendre d’eux pour le fond et pour l’art, Mais ou aucun esprit ne peut plus avoir la forme méme de leur esprit, aucune 4me le rythme de leur ame, pour la simple raison que cette époque a vécu mille expériences morales que n’avait pas vécues la leur. Celui-la est un comédien littéraire, non un homme. « On etit dit, écrit Renan, que les deux cents éléves de Saint-Nicolas étaient destinés 4 étre tous poétes, tous orateurs. » C’est rhéteurs qu’il efit dai dire. Le jugement ainsi rectifié caractérise exactement la tendance qui Virritait.

Celle-ci s’exprimait avec naiveté dans les appréciations du maitre sur les talents de ses éléves. On se croirait dans une Académie de jeux floraux.

Ernest Renan a mis sur le Cahier d’honneur une fable en vers latins dans laquelle sa muse, malgré sa sévérité | naturelle, a su jeter de la vie, de la couleur et des fleurs.

. Il me reste 4 signaler un succés, mais un succés réel et priliant, C’est une sorte de pastorale francaise (prose et vers) d’Edmond Jorand. L’auteur, qui a trouvé le secret détre a la fois poéte et historien, a su jeter de la variété et de la vie dans ses descriptions, donner un grand charme et des couleurs 4 son’style et soutenir toujours croissant

lintérét du sujet. C’est assez dire que le morceau sera conservé précieusement.

... Aprés les douloureuses et solennelles legons que nous venons de recevoir (allusion 4 la mort récente de l’archevéque), il était d’une haute convenance que la Rhétorique, tout en reprenant ses travaux, cherchaét a en conserver précieusement le souvenir. Aussi a-t-elle écoulé avec un

religieux respect quelques pages pleines de dignité et

d’élévation qui ont été écrites par le directeur de l’Académie. Ce n’est point un devoir littéraire ; c’est un monument de nos profonds regrets et de notre douleur sur la perte du bienfaiteur de cette maison, du protecteur de notre jeune Académie... C’est dans la langue des Ambroise et des Augustin que Victor Vaillant nous rappelle les

-touchantes vertus du successeur de Saint Denis.

Ce n’est méme pas : Tu Bossuetius eris! mais : Tu Bossuetius es! On congoit que ces sucreries aient irrité le bon sens d’un-paysan breton et que Saint- Nicolas ait été, sous ce rapport, sa premiére école d’ironie +.

4. Pour rendre ce qu’il y avait de fade dans ce gotit littéraire, il

‘faudrait mettre en avant Marchangy, l’auteur de la Gaule poétique,

dont les huit volumes, parus en 1812, eurent sous la Restauration et sous Louis-Philippe des éditions fort nombreuses. Marchangy est l’édulcorateur du romantisme, Vappropriateur de la « couleur locale» des Martyrs, au gofit timide des pensionnats. Des fresques de Chateaubriand i] tire des aquarelles pour jeunes filles. La folie des bourgeois de la monarchie de Juillet pour le genre troubadour la eu pour inspirateur. Dans toutes les maisons d’éducation catholique son succés a été immense. Dans mon enfance, on le donnait encore en livre de prix. Voici du pur Marchangy : « Tout dort, le laboureur dans sa chaumiére, le chdtelain dans son manoir. Le ménestrel a fait taire ses chansons joyeuses et suspendu son luth argenteé ; le che-

Au point de vue moral, grace au correctif de la religion et de la piété, cela était assez innocent. Il y a quelque chose de fort aventureux dans le passage des Souvenirs ot Renan, ayant hautement loué par ailleurs le « sentiment noble » qui, dans Véducation du, petit séminaire, « dominait et entrainait tout », parle des dangers moraux qu’elle aurait également offerts. Il songe, sans doute, 4 cette excitation litté- -raire trop continue et trop ardente, a cette culture exagérée de l’émulation. Mais vraiment,. dans un milieu aussi sévérement discipliné et aussi pur de moeurs, en pouvait-il résulter, méme a titre d’exception, d’aussi pernicieux effets qu’il le dit ?

Voici quelque chose d’étrange. A cété de tel pleux

condisciple prédestiné a l’épiscopat, j’en vois un qui aiguisera si savamment son couteau pour tuer son arche-

véque, qu'il frappera juste au cceur... Je crois me rappeler ~

Verger : je peux dire de lui ce que disait Sacchetti de cette petite Florentine qui fut canonisée : Fu mia vicina; andava come le altre.

valier a. cessé de fredonner sa ballade guerriére et le chantre des bois s’est tu sous le feuillage, la chouette dans son if solitaire... Et moi je veille sur ce donjon et la cloche ébranlée a sonné minuit. J’entends la vague se briser contre ma prison et je pleure, comme si chaque flot allait m’apporter la mort ; tout est paisible autour de moi et le sommeil fuit mes paupiéres. — Debout, prés des créneaux de la tour située le long (1) de la Seine, ainsi parlait Arthur de Bretagne », etc. Ces lignes

sont extraites d’une composition d’Edmond de Nanteuil, qui fut trés

fétée, bien qu’il eit malencontreusement couché par terre la tour qu’il pensait dresser... Le gotit de I’Université, uniquement puisé aux auteurs latins et au xvire siécle, était plus sain en ce temps-la.

eet Oe Ee et Oe FARA, ee ot = PY. tee Bon we cert En Ueetat mses Pee ese Tis lite ut a Moet Rey tae per ae oh eat oe i Terie tts wah a" ae i ae, . Mm, ' : ; ~ \ \ x my 20) (6

Cette éducation avait des dangers : elle surchauffait,

surexcitait, pouvait trés bien rendre fou (Verger l’était

bel et bien) 3.

Le Gascon, dans le sens convenu de ce mot, — mais j’ai dit que les Bretons se montraient souvent, en ce sens méme, des Gascons plus terribles encore — fait ici des siennes. Il se joue de la vraisemblance et des faits. Que Verger fat fou, l’acte qui a donné 4 son nom une célébrité sombre le prouve bien. Que l'éducation recue y fait pour quelque chose, il faut s’entendre. Il y a des détraques de naissance dont le déséquilibre de nature se développe plus ou moins et aboutit 4 des effets plus ou moins forts, suivant que les conditions ou le sort les a placés soumettent leur esprit et leur volonté a des exigences plus ou moins disproportionnées a leur faiblesse. A ce titre, le collége, la tension intellectuelle qu’il impose, la concurrence qu’il provoque, furent pour

Verger choses mauvaises. Garcon de ferme ou frére |

lai, il aurait eu plus de chance de ne pas devenir fou en action et de ne pas étre tourmenté a l’excés par les fantomes intérieurs. Mais imaginez-le élevé au lycée ; son exaltation prendra une direction diffé-

-rente, elle sera psychologiquement et pathologique-

ment la méme. Au lieu de V’archevéque, ce sera

quelque représentant du peuple qu/il choisira pour

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