Souvenirs, p
‘Il
Les messieurs de Saint-Sulpice, ceux qui ont été les mattres de Renan et, A propos de ceux-ci, la Compagnie elle-méme, ses origines, son histoire, ses principes, son esprit, ont inspiré a l’écrivain un large tableau, sur la vérité duquel on concoit que la foi fasse certaines réserves, mais ow il serait difficile de ne pas sentir l’accent pénétrant de la reconnaissance et de l’amitié. Encore moins pourrait-on n’y pas reconnaitre la beauté de l’art et résister au charme supérieur de cette galerie de portraits ecclésiastiques, ou se peint, en des personnalités diverses, délicate-
ment caractérisées, une Ame commune, une méme
idée dominante, une méme vertu. Il est merveilleux que l’artiste ait su ajouter a ces austéres modeéles un coloris moral si nuancé et si délectable sans en altérer les traits. Jamais une Compagnie qui fait profession de cultiver, entre toutes les vertus chrétiennes, la modestie, ne s’était trouvée 4 pareille féte dans la littérature profane. Du cété de l’Eglise, ou le sentiment des particularités de tendance qui
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"LE SEMINAIRE SAINT-SULPICE a2) peuvent distinguer une communauté religieuse d’une autre est naturellement beaucoup plus éveillé que chez les laiques, la Compagnie de Saint-Sulpice a été A certaine époque l’objet de commentaires en sens fort divers dont les plus autorisés et les plus sdrs sont incontestablement ceux qui l’ont défendue contre des attaques mortelles et ont rendu a la somme de son ceuvre un glorieux témoignage, au point de vue chrétien. Mais, favorables ou hostiles, ces appréciations du dedans ne se sont point répandues au dehors et ont laissé la Compagnie obscure et sans relief aux yeux du monde. Parmi les écrivains du dehors, je n’en vois qu’un qui se soit animé 4 son | sujet et lui ait consacré des pages ot ne manquent la chaleur ni le mouvement : Saint-Simon. Ces pages’ ne sont point agréables, Saint-Simon détestait les Sulpiciens. Il leur en voulait tout d’abord comme dangereux ennemis de Port-Royal; et cela, non par une tendresse particuliére pour les cing propositions ou pour les idées du Pére Quesnel, qui, je pense, le laissaient froid, mais par sympathie pour l’esprit d’opposition contre la puissance royale, que le jansénisme avait contracté au cours de ses luttes, s’il ne lavait pas porté en naissant, et qui constituait, 4 vrai dire, le grand reproche de Louis XIV. Saint- Simon en voulait encore aux Sulpiciens (ou, plutét c’était 1A le méme grief généralisé) par attachement 4 tout ce qui était féodal, 4 tout ce qui survivait
RENAN, T. I. Qi
oee. LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN
de féodalité dans les institutions francaises. Dans le |
développement de cette milice 4 l’esprit exclusivement sacerdotal, qui faisait peu d’état de la naissance et qui tendait 4 pénétrer dans tous les diocéses pour
y étendre le réseau d’un recrutement et d’une édu-
cation cléricale uniformes, il voyait une mesure de mort pour l’autorité, les prébendes et l’éclat social de la vieille féodalité ecclésiastique. Les Sulpiciens étaient a ses yeux des espéces de Jésuites frangais que le Prince tiendrait, comme Rome tenait les
Jésuites, et qui, a leur tour, tiendraient le Prince. —
Il les traite fort mal et en fait des portraits affreux, les accusant d’ignorance, de « petitesse dans les pratiques », de platitude, de grossiéreté, de niaiserie, ‘les appelant invariablement « les barbes sales de Saint-Sulpice ». Au fond, il est pour eux beaucoup plus féroce que méchant;; car, les ayant ainsi barbouillés, il ne laisse pas de s’incliner devant leurs vertus et leurs mérites religieux. Ces diatribes, qui répondent 4 des: préoccupations extrémement éloienées de nous et déja archaiques en leur temps, passent d’ailleurs peu*apercues dans le torrent des Mémoires. Aprés elles, et jusqu’a Renan, je ne vois pas, dis-je, que les Sulpiciens aient jamais occupé d’eux la littérature, et ils auraient au moins le droit de se plaindre que Chateaubriand les ait omis dans son chapitre sur les Missions du Canada, pays ou
ils ont des établissements qui remontent a leurs -
, ait <2.3
origines. Saint-Simon en a enluminé l’image des
“couleurs fantasques de sa bile toute personnelle.
Renan, lenveloppant dans la large poésie de ses souvenirs et de ses émotions de jeunesse, ne la défigure pas.
Si la Compagnie de Saint-Sulpice, nonobstant sa haute importance dans l’Fglise, présente 4 l’historien
‘cette physionomie effacée, cela tient aux circons-
tances de son origine et 4 la nature de sa vocation, qui, sans étre contemplative, s’accommode d’une ombre discréte. Les grands ordres religieux, comme les Dominicains, les Jésuites, travaillent pour |’éternité: mais ils participent a l’éclat du siécle. Le reflet d’un fondateur célébre et plein de génie, celui de tant d’hommes de talent et d’action qu’ils ont comptés dans leurs rangs, est sur eux. On se souvient des grandes entreprises de conquéte spirituelle qu’ils ont formées au cours de Vhistoire, et qui les ont mélés activement A la politique terrestre. Ces entreprises ont soulevé en tous sens des passions dont la flamme toujours subsistante éclaire leur traditionnelle figure historique. Ce sont les militants et les conquérants de l’Figlise. Ils opérent sur son front. Ils suivent les nouveautés de Pinerédulité et ils confirment les fidéles en renouvelant pour y faire face les armements de I’édifice catholique. Ils observent les changements de courant que chaque époque imprime aux curiosités morales et aux besoins d’imagination des
BOAO STAT JEUNESSE D’ERNEST RENAN hommes et ils y adaptent les perspectives, les aspects et les avenues de ce vieil édifice ou tant de générations ont passé. Je ne dis pas que le clergé séculier, absorbé dans les soins quotidiens et le gouvernement intérieur du troupeau, ne prenne point sa part a cette tache, A cette lutte pour la vie, que le catholicisme, comme toute chose vivante, est obligé de soutenir sur tous ses abords. Les ordres religieux (je ne parle
pas de ceux dont la contemplation mystique est le
but), puissamment organisés pour s’y vouer, chacun 4 sa maniére et selon le genre d’aptitudes qu’il cultive de préférence, s’y montrent de beaucoup les plus actifs. C’est ce quils ne sauraient faire utilement sans déployer, en bien des domaines, un grand mouvement extérieur, et sans produire constamment
une élite capable de leur conserver le crédit humain:
qui s’attache 4 la richesse et 4 la subtilité du savoir,
aux prestiges de l’éloquence, 4 la séduction des
lettres. Et c’est cela qui donne la gloire, méme quand ©
ce n’est pas elle qu’on cherche..
Autre est le sort, autre est le réle des Sulpiciens. Leur fondateur a été un homme de second plan, bien que fort singulier en sa sainteté. Rien dans cette fondation ne ressemble au trait de génie, 4 l’idée neuve et hardie de stratégie religicuse qui a fait naitre la Compagnie de Jésus. Le service dont les Sulpiciens se chargérent tenait 4 Vutilité la plus
commune et, pour ainsi dire, la plus élémentaire de
t. SAL, “yl; Woe Fs 7 yak 5
la religion et répondait 4 une demande expresse des
~autorités de l’Eglise. Le concile de Trente, désireux
de remédier a la corruption morale et 4 l’ignorance qui en étaient venues 4 gater le clergé des villes et des campagnes, au point de mettre en péril le catho-
licisme, et rattachant ces maux au fait que les jeunes
clercs se recrutaient et se formaient de la maniere la plus aventureuse et la plus dispersée, en dehors de toute institution collective, décréta, sous le nom de Séminaires ou de Pépinieéres, l organisation de grandes écoles, de grands établissements centralisateurs ou cette jeunesse séculiére serait sérieusement choisie et dignement préparée 4 son état sous la vigilance directe de ses chefs. De tels ordres ne s’accomplissent pas en un jour. En France, les hommes qui les prirent 4 coeur s’appelaient saint Vincent de Paul, le P. Eudes, Adrien Bourdoise, Olier. « Par des congrégations d’un type nouveau, écrit Renan, distinctes des anciennes régles monacales et imitées en quelques points des Jésuites, ils créent le séminaire, c’est-a-dire la pépiniére soigneusement murée ou se forment les jeunes clercs. La transformation fut profonde. De l’école de ces grands maitres de la vie spirituelle sort ce clergé d’une physionomie si particuliére, . le plus discipliné, le plus régulier, le plus national, méme le plus instruit des clergés, qui remplit tout le xvué siécle, tout le xvi1e siécle et dont les derniers représentants ont disparu il y a une quarantaine
d’années +. » Et Renan ajoute que « dans la grande armée de l’Eglise-les pieux prétres » réunis en ces communauté; nouvelles étaient « des sous-officiers instructeurs auxquels il eit été injuste de demander la distinction des officiers généraux » 2, Le mot a été jugé offensant par certains critiques catholiques.
S’iln’était pas de Renan, je ne pense pas que Saint- Sulpice ett mal pris. Pour nous, nous ne, connaissons pas, dans l’ordre catholique, d’ceuvre plus. belle, ni surtout plus sire, que d’avoir tant contri- — bué a faconner notre excellent clergé francais, ces
légions solides et simples de bons prétres de paroisse,
de bons curés de village, une des piéces maitresses
de l’armature morale et sociale de notre nation. Que
cette couvre soit humble par nature, est-ce 1a ce qui
en diminue la grandeur ?
Former de bons prétres pour tous les besoins de
ta religion, voila donc le but et Vidéal dela Compagnie
de Saint-Sulpice. Tache essentiellement morale ov la discipline de homme méme,: de ses sentiments,
de ses habitudes, de ses volontés est le principal,
et qui est jugée s’accomplir en cing années de régle | sévere, de docilité, d’exercices, d’épreuves, d’examen de sol-méme et d’observation par les maitres, au bout desquelles les vertus religieuses et humaines du