‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 58 sur 64 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

Aldi per ald,

clere paraissent avoir gagné la trempe et la résis-

“tance requises pour assurer l’entiere subordination

de son caractére et de son Ame a son état. Quelle est, dans une telle éducation, la place de la science et des lettres ? Celle, sérieuse et modeste, tout ensemble, qui s’accorde aux fins memes qu’elle poursuit ; celle que peut comporter le trés srand nombre de sujets qu’il. s’agit de laisser assez instruits pour la pratique de leur ministere élevé et usuel. On ne se propose pas de préparer de grands controversistes, des érudits supérieurs, des spéculatifs théologiques de grande envolée, des prédicateurs dignes de VAcadémie francaise, mais, encore une fois, de pieux et sages pasteurs de la multitude catholique, convenablement ferrés sur les éléments dogmatiques de leur religion et sur les objections les plus grosses ou les plus en faveur, et munis de cette somme de connaissances générales, dont le défaut les priverait personnellement de toute autorité. .

Et cependant, en dépit. de cette destination toute pieuse et pratique, la Compagnie de Saint- Sulpice, est elle aussi, 4 sa maniére, et si j’ose dire, 4 son niveau, une Compagnie savante. En admettant, ce qui ne serait pas entiérement vrai, qu’elle n’en elit pas eu la qualité a ses débuts, dans le temps ov Saint-Simon en faisait la caricature et la représentait comme une société d’ignorantins, elle s’est vue dans la nécessité de Vacquérir par la suite.

- Au xvire et au xvii siécle, les Sulpiciens de Paris se dispensaient du professorat et envoyaient leurs éléves apprendre la théologie aux cours de Sorbonne. Il n’y avait a l’intérieur que ce que nous appellerions des répétitions pour les plus lents. Quand la vieille Sorbonne théologienne eut disparu pour faire place 4 la Sorbonne laique de 1l’Université impériale, il fallut bien qu’ils se missent 4 l’enseignement, et qu’ils recrutassent chez eux des professeurs de théologie, de droit canon, d’Ecriture sainte et d’histoire ecclésiastique en assez grand nombre et possédant le savoir voulu pour transmettre au peuple des jeunes clercs toutes les parties de ces sciences religieuses qu’il a besoin de connaitre. Il arriva dans ces générations de professeurs ce qui arrive dans tout corps professoral : une élite en émergea, ayant une vocation particuliere pour les études et capable de produire des travaux personnels. Ce résultat n’est pas, je pense, celui qu’ett souhaité M. Olier, tout plein de dures maximes contre les séductions de la science qui « enfle » et qui « desséche ». Mais nous allons voir que la vertu sulpicienne réussit 4 l’'accommoder fort bien avec Vesprit de M. Olier. Vers la fin du xrxe siécle, le nombre des ouvrages dont les membres de la Compagnie ont enrichi les sciences ecclésiastiques était assez considérable pour fournir 4 M. Bertrand, qui en a sobrement fait le relevé, la matiére de trois gros

volumes in-8°. Le séminariste qui nous occupe et qui,

“sans s’en douter d’abord, puis en s’en doutant davan-

tage, s’acheminait doucement vers une chaire du Collége de France par le complexe détour du, grand séminaire, attire notre attention sur ces fruits litteraires de Saint-Sulpice! Il leur trouve, non sans motif, un caractére général, une physionomie commune, dont nous voudrions, a notre tour, essayer de donner l’exacte impression.

De ce caractére on peut dire qu’il est avant tout sulpicien, ce qui exclut toute idée de brillant. Les noms des Carriére, des Carbon, des Hamon, des Gosselin, des Faillon, des Le Hir, des Vigouroux, © des Icard (pour ne choisir que parmi les morts), composent 4 la Compagnie une couronne trés honorable, mais sans rayonnement et sans gloire. Il semble que, dans la voie du savoir ou elle s’avancait, la Compagnie ait été suivie par la crainte de trop s’éloigner de son humilite native, et qu’obligée de se faire honneur du cété de Vesprit, elle ait néanmoins interprété dans un sens extreme les avertissements chrétiens sur ‘le danger des ambitions de Vesprit. La phrase connue de Fénelon, écrivant a un Sulpicien que « si le gotit de l’esprit et de la science éclatante s’introduisait insensiblement a Saint-Sul-

‘pice, Pouvrage de M. Olier et de M. Tronson ne sub-

sisterait plus », présente sous un jour honorable et caressant cette médiocrité volontaire. Ce n’est

pas contre le trompeur éclat d’une science fausse et ostentatoire que Fénelon eit. fait aux Sulpiciens Vinjure de les prémunir; et ce n’est pas 4 Saint- Sulpice seulement qu’une telle vanité serait pernicieuse. Mais la science la plus loyale et la plus sérieuse se revét, elle aussi, d’éclat, quand, au cours de.ses patientes et fortes recherches, elle pénétre les choses a une assez grande profondeur, elle en découvre les rapports sur une assez grande étendue pour que Vintelligence en soit comme illuminée. Que si le plaisir si vif et méme exaltant qui s’attache a cette lumiére, le renom qu’elle attire 4 ceux dont les travaux la font naitre, effarouchent le parti pris d’ascétisme et de simplicité d’hommes d’étude, pieux et ‘humbles avant tout, ils n’auront qu’un moyen d’éviter la zone ow sévissent ces dangers : ce sera de laisser pour de plus ambitieux toutes les questions de haut vol, les questions trop larges ou trop célébres ou trop disputées ou de trop de conséquence, qu'on ne saurait approfondir sans attirer Vattention sur soi, sans émouvoir les amours-propres, sans éveiller des répercussions dans le monde des idées, sans mettre plus ou moins les esprits en ébullition. Voila le terrain que fuit, en effet, la modestie des écrivains sulpiciens, ne trouvant généralement a son gotit que des matiéres secondaires, subordonnées, spéciales, de*peu d’horizon, qui peuvent étre traitées d’un point de vue d’érudition pure et ou

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lon ne court aucun de ces risques. Des monogra-

~ phies d’une documentation scrupuleuse sur des sujets

trés limités et surtout trés froids d’histoire littéraire ou ecclésiastique, de theologie morale ou de droit canon, d’orientalisme ou d’interprétation biblique,

~ tel est le type le plus fréquent de leurs productions.

De tels sujets prétent encore a la manifestation de

.mmérites supérieurs, comme furent ceux de M. Gosselin,

de M. Carriére, de M. Le Hir. Mais Us favorisent la réserve d’une pensée qui ne veut pas se donner de champ ; et les écarts de doctrine qu’on y peut commettre, comme il advint 4 M. Carriere en son magistral traité Du Mariage, sont assurés de n’occuper que les spécialistes et de ne point faire de bruit. Renan fait tort a ce parti, on pourrait dire a ce génie d’abstinence intellectuelle, qu’il apprécie par ailleurs avec beaucoup de deélicatesse, quand il est tenté d’y voir « une certaine antipathie contre le talent », sentiment qui serait peu sulpicien, en ce qu’il manquerait de charité envers les personnes de talent. Il serait plus juste et plus bienveillant de dire que, si les Sulpiciens se sentent trop petites gens devant Dieu pour se permettre d’en avoir eux-mémes et de se vouer aux tAches qui, par leur nature, en exigeraient, la crainte de ne point satisfaire a cette exigence n’est point nécessaire pour les en détourner : la crainte d’y satisfaire suffit.

Il faut voir le fort et le faible de ce systéme d’aus-

tére sobriété de l’esprit. Le faible est assez manifeste. Le fort, c’est la probité, l’intégrité, la simplicité, l’exactitude. Vertus de peu de prix, dirat-on, quand elles s’exercent dans ces bornes étroites. Non pas ! ces vertus, partout ow elles sont présentes et entiéres, ont une absolue valeur que le manque d’ampleur de l’application ne diminue point. Aprés

tout, les esprits capables d’initiatives rénovatrices

dans quelque domaine de la pensée sont fort rares, »

: pisces parmi ceux qui sont professionnellement voués

a l'étude. Et ces qualités fondamentales et élémen-

ee dont ils ne peuvent se passer plus que les ©

autres, il leur est plus difficile qu’aux autres de les soutenir sans défaillance dans leur course hardie dont ils ne sauraient étre absolument les maitres. Saint-Sulpice n’a pas produit un Lacordaire. Mais Lacordaire elit été un trés mauvais éducateur des intelligences ; il nett pas formé d’autres Lacordaire, mais de sonores phraseurs. Il sera toujours bon qu’il y ait, non seulement dans la petite classe, mais aux degrés les plus élevés de lenseignement, des hommes a la Lhomond (je dirai, pour les vieux universitaires : a la Hatzfeldt, a la Tournier), tétes excellentes et non créatrices,

qui, dans de modestes travaux, cultivent ces qua-

lités & l’abri des risques et en entretiennent l’école tout a fait pure, au profit de tous. C’est avec le plus © profond sérieux, bien qu’a la tardive époque de sa vie ou il s’en expliqua beaucoup crussent assez niai-

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a ; LE SEMINAIRE SAINT-SULPICE 333

sement, un peu par sa faute, qu'il ne parlait plus -sérieusement de rien, que Renan s’est reconnu a Légard de Saint-Sulpice une dette considérable. M. Le Hir, avec son génie de grammairien et de philologue, M. Gosselin, avec son infatigable zéle pour augmenter tous les jours le trésor d’une vaste érudition, la plus stire et la plus précise, M. Manier, avec son analyse philosophique un peu lourde, mais simple et loyale, lui ont montré, les premiers, en de vivants exemples, la candeur parfaite de la pensée, l’horreur de tout effet extérieur et voulu, le souci des vérifications attentives, Vhonnéteté d’une maniére de dire qui n’enfle et ne déforme jamais la chose a dire. Imaginons-le, ce qui est 4 peine imaginable, novice pendant quatre ans chez les Dominicains ou chez les Jésuites, et devenu le méme Renan. Il ett rencontré chez ses maitres la méme vertu personnelle, le méme dévouement religieux. Il y eit trouvé dans Vordre des études beaucoup plus 4 admirer, plus a critiquer aussi, et, dans ce chapitre de la critique, sans doute aurait-il trouvé 4 relever une part d’artifices intellectuels et litteraires, tout a fait exclus par la nudité sulpicienne.

Si j’ai représenté sous de justes traits Vesprit et les intentions directrices des Sulpiciens, on pourra s’étonner qu’ils aient été en butte 4 de graves accusations d’hérésie. L’hérésie ne présuppose-t-elle pas ce qui leur fut toujours le plus étranger : le gout des idées nouvelles et des spéculations dogmatiques

trop curieuses ? Cet invraisemblable grief n’était —

pourtant pas sans motif ou apparence de motif. Mais ce qui est remarquable, c’est que ce motif,

loin qu’il procédat des dispositions qui font habi- |

tuellement les hérétiques, tenait A une disposition toute contraire : je veux dire 4 l’immobilité dune

pensée trop figée et a l’excessif esprit de tradition |

qui en était la suite. Difficilement restaurée aprés la tempéte révolutionnaire, la Compagnie avait cru que tout recommencait, quant a elle, comme par le

passé. Elle se voyait toujours en plein xvre siécle

et cherchait Bossuet des yeux sur un horizon qui

ne lui présentait que M. de Frayssinous. Faute d’imagination assez active, elle ne mesurait pas la profonde modification qui s’était accomplie dans les conditions d’existence de la religion et de l’Eglise, et ne s’apercut donc point du grave changement de

signification et surtout de portée qui en résultait “pour certaines vieilles positions doctrinales dans lesquelles elle était née, pour ainsi dire, qu’elle avait tenues sans qu’on linquiétat et ov elle ne tendait qu’a persévérer, 4 seule fin de se continuer elle-méme. -J’ai en vue les dénonciations contre la Compagnie auxquelles plusieurs polémistes ultramontains se livrérent vers le milieu du x1x® siécle et plus tard, et qui relevaient 4 sa charge les crimes de gallicanisme et d’ontologisme. Comme il s’agissait de Vaccabler (un excité, Vabbé Combalot, s’écriait que, si l’on prdlait la maison d’Olier, ce serait un feu de joie dont serait illuminée toute l’Fglise), on joignait 4 ces redoutables griefs celui de rigorisme, qui appelle un autre genre d’explication.

Gallican, tout le clergé de Vancienne France était, A Vimage de Bossuet, a image de la grande autorité théologique de la Sorbonne. On enseignait les quatre articles de 1682 et on les tirait dans le sens de l’orthodoxie pour éviter les rappels 4 l’ordre. On vivait sur une frontiére plus ou moins mobile, séparant ce que Rome pouvait 4 la rigueur accepter de ce quelle devait rejeter. Rome y mettait du sien. Entre le Roi trés chrétien et le Pontife supréme, ces litiges aux points de rencontre et de heurt de leurs droits respectifs étaient querelles de famille qui ne pouvaient, 4 moins de circonstances extraordinaires (il est vrai que les circonstances extraordi-

fey

naires arrivent aussi), mettre en - peril Vunité reli-

gieuse. Il n’en fut. plus de méme aprés l’avénement de l’Etat moderne. La confiscation du, temporel de

l’Eglise au profit de la nation supprima ou transforma.

la matiére de la plupart de ces litiges, ce qui edt suffi a faire de la revendication des vieilles libertés gallicanes un anachronisme. L’Etat, qui ne faisait plus, comme tel, profession de catholicisme, et qui - considérait le réglement de ses rapports avec l’Eglise comme un statut purement civil, n’avait plus la moindre parcelle d’autorité morale pour s’immiscer dans le spirituel. On était 4 mille lieues de l’ancien état de choses ot le Parlement pouvait, sans provoquer de schisme ni de révolte, prendre des arréts contre des curés coupables d’avoir refusé l’absolution 4 des jansénistes. Une action de ce genre ett désormais passé pour un attentat foncier contre la religion elleméme. Il n’y avait plus d’Eglise de France. Cette

expression pouvait garder un trés beau, sens hono-

rifique et sentimental. Elle ne répondait plus 4 une

réalité constitutive. Dans la situation affaiblie et.

battue des flots qui était devenue celle du catholicisme frangais, les anciens caractéres nationaux de son économie intérieure et de ses usages religieux ne se fussent pas maintenus sans détriment pour le caractére catholique lui-méme, qu’ils eussent menacé d’absorber et d’adultérer. C’est ce que vit La Mennais. Il fut le fossoyeur de l’esprit gallican. Il fut

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LE SEMINAIRE SAINT-SULPICE Sad

Vinterpréte inspiré de Vinstinct de‘ conservation qui

~devait porter la religion catholique, non seulement

en France, mais partout, 4 réparer ses bréches, en renforgant son unité, en renforgant l’autorité romaine. Il comprit, ou du moins proclama, le premier, que l’esprit gallican, qui avait fait jadis, a tra-

vers tous les orages, assez bon ménage avec Rome, ne

pourrait plus animer maintenant les catholiques francais sans les pousser vers le schisme.

Rien n’était plus éloigné du coeur de- la Compagnie

de -Saint-Sulpice que cette tendance a l’effraction |

hérétique ou schismatique. Elle lui ett fait horreur. Sous l’ancien régime, on l’avait parfois attaquée sur son excés de docilité envers le Saint-Siége. Elle pouvait se vanter d’avoir, sous ce rapport, figuré a la droite ou 4 l’extréme droite du clergé gallican

d’autrefois. Si elle persistait néanmoins 4 enseigner,

comme avant la Révolution, les articles de 1682 et les maximes antiromaines de la Sorbonne sur les

prérogatives du prince, cela vient, dis-je, de ce

qu’elle ne respirait pas assez l’air du siécle et ne se

rendait pas compte de la force dissolvante ou explo-

sive qu’il avait communiquée a ces vénérables théses canoniques en les touchant. Au fond, cela n’avait pas plus de malice que les idées d’école dans lesquelles un esprit insuffisamment agile reste guinde, nonobstant l’expérience de la vie, ou qu’un certain attachement, d’habitude et de dignité a la fois, aux

— 838 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN maniéres de faire qu’on a pratiquées toujours et qu’on craint de ne pouvoir abandonner sans se rendre méconnaissable. Vieille congrégation francaise, les Sulpiciens voulaient demeurer catholiques francais a l’ancienne mode. C’est en fossiles et non pas en subversifs que leurs adversaires acharnés auraient dd les peindre. Un Sulpicien fort agé (je trouve ce trait chez Renan), M. Boyer, ayant, vers 1830, arboré au Vatican les doctrines gallicanes, y fut traité d’uomo antediluviano. On avait ri de le voir, qui pensait arréter avec quelques arguments de droit canon Virrésistible torrent centralisateur qui, de toutes parts, entrainait le monde catholique aux pieds de la Papauté. Aprés coup, il en riait lui-méme, ce qui nest pas d’un entété. Ses confréres ne s’entétérent pas. Tout au plus se raidirent-ils un peu. Ils s’inclinerent, les derniers peut-étre, devant les expresses et impératives définitions papales touchant la grande question sur laquelle Bossuet, « leur oracle », s’était montré plus royaliste que papal. Ils ne regrettaient pas du tout les quatre articles. Ils regrettaient ce qui s’en allait de leur antique et originale physionomie. Pour Renan, dont la soumission au siége romain allait étre bientdt le moindre souci, il n’est pas indifiérent qu’il ait plongé pendant quatre ans dans | ce milieu encore tout imprégné de gallicanisme. Sa conception des choses religieuses et des choses cléricales en a certainement gardé quelques traits.

La méme explication vaut pour le reproche d’on-

~ tologisme, bien que celui-ci fit, 4 vrai dire, tout a fait

outré, et qu’il efit été plus exact d’accuser les Sulpi-. ciens de cartésianisme, en remarquant que le cartésianisme pouvait les précipiter dans l’ontologisme, comme il y avait mené Malebranche, comme il allait y mener, peu aprés l’époque qui nous occupe, un des leurs, M. Branchereau, le seul membre de la Compa-

‘gnie, si je ne me trompe, qui ait formellement prété

aux censures ecclésiastiques, de ce chef. La Compagnie suivait cette direction sans malice, n’y étant pas attachée de cette ardeur personnelle qui porte les Jésuites au molinisme ou les Dominicains au thomisme, mais l’ayant simplement recue de son origine, comme une marque et un héritage de naissance. Elle avait vu le jour au milieu de ce mouvement d’adaptation philosophico-théologique, imposé au catholicisme du xvir® siécle par l’immense succés du systéme de Descartes, et qui avait pour objet de concilier ce systéme avec les données de la foi ; mouvement dont la philosophie de Bossuet représentait le résultat modéré et d’ailleurs trés fragmentaire, tandis que la philosophie de Malebranche en offrait Vextréme pointe, l’aboutissant systématique et logique rigoureux. De ce travail d’idées était sorti le cartésianisme scolastique, ce cartésianisme honnéte, mais timide, lourd, refroidi, assez gauche et inconséquent, qui a régné dans les cours de philo-

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BAD Ro LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN sophie des grands séminaires et des colléges pendant tout le xvi1re siécle et que les Sulpiciens enseignaient encore avec tranquillité ou tout au plus avec une vague d’inquiétude, au beau milieu du xrx®. La gisait la vraie raison de la plainte élevée contre eux par ~ des esprits ardents qui avaient l’instinct de sentir, sinon toujours la lucidité de voir, combien cette alliance de la philosophie cartésienne et du dogme était devenue compromettante pour le dogme. N’étaitce pas de cette méme philosophie que le rationalisme incrédule et le naturalisme négateur, dont la diffusion avait été si grande depuis le xvir¢ siécle, avaient

logiquement tiré leurs prémisses ? La donner, ainsi

qu’on faisait, pour support a la foi, n’était-ce pas compromettre singuliérement la foi'et comme y suspendre un poids lourd qui, loin de la consolider, ne pouvait servir qu’A lui rompre les ailes et 4 lui couper Tessor? Les Sulpiciens n’étaient pas, sauf exception,

malebranchistes. Ils avaient un faible pour Malebran- °

che. Or la théorie de Malebranche, trouvant dans les seules lumiéres naturelles de la raison la vision intuitive et primitive de Dieu (c’est cela qui constitue Yontologisme), est difficilement conciliable avec l’affirmation d’un ordre surnaturel, tel que l’Eglise Ventend. Malebranche est le philosophe que Renan a le plus lu au grand séminaire, et les sentences philosophiques sur lesquelles il se fonde pour nier le miracle, c’est 4 Malebranche qu’il les emprunte.

Les Sulpiciens ne voyaient pas ces abimes. Ils s’en tenaient a leurs vieux cahiers, 4 leurs manuels d’autrefois. De plus, il y a dans la maniére cartésienne de

raisonner une solidité, une carrure, une rectitude, trop

‘rigides sans doute, mais trés francaises, qui s’harmonisaient singuliérement A leur caractére et 4 leur tradition morale. ,

Les motifs pour lesquels Renan a perdu la foi étaient d’ailleurs tels que, contrairement a une hypothése rétrospective trop optimiste de Mgr d’Hulst, une éducation philosophique thomiste n’y ett pas plus fait échec que cette éducation cartésienne. Mais le débat de son esprit efit da étre, je le crois, conduit d’une autre facon. Et les idées qu’il se fat faites du contenu de la foi et de la théologie, aprés en avoir rejeté, pour son compte, les fondements miraculeux, auraient été assez différentes.

Quant a l’accusation de rigorisme, c’est un autre cas. Il ne s’agit pas d’une hérésie dogmatique, mais d’une hérésie morale, ayant sa manifestation pratique dans l’administration des sacrements et la direction des Ames. Ici, la Compagnie de Saint-Sulpice, avec sa mission spirituelle et morale plus qu’intellectuelle, se trouve sur son terrain ; elle n’est pas a la suite, mais sui juris, elle a ses vues, Son génie propre. |

Juste ou injuste ou exagérée, cette plainte était ancienne. Les polémistes du x1x® siécle qui voulaient la mort de Saint-Sulpice, ne faisaient que la

reprendre. On trouvera dans le Port-Royal de Sainte- Beuve des témoignages de l’époque sur la dureté des confesseurs de la Compagnie, leurs tracasseries, leurs obsessions, leurs mises en scéne persécutrices, leurs cruautés morales au chevet des mourants. « M. de Liancourt m’a dit, rapporte l'un d’eux, que M. Olier le menagait, 4 cause du jansénisme, que Dieu lui 6terait sa femme et il disait de méme A la femme que Dieu lui éterait bientét son mari : et ni Tun ni l’autre n’osaient se rapporter cela, de peur de s’effrayer. » Il disait aux serviteurs de ces pestiférés que continuer de les servir était un cas de damnation. Ce sont 1a des récits jansénistes, suspects d’hyperbole et de fanatisme. Mais voici un autre témoignage d’out il semble bien ressortir que le sombre zéle de ces messieurs dépassa souvent les exigences de la religion la plus stricte. C’est celui de l’abbé Huvelin, ancien normalien, que beaucoup de nos contemporains ont connu et qui n’était pas précisément un prétre relaché. Dans un écrit tout plein d’admirative ferveur pour le fondateur de Saint- Sulpice, il reconnatt que « les Sulpiciens étaient certainement des directeurs sévéres », et que, « s’il y avait quelque chose contre M. Olier, au point de vue de la canonisation, ce serait plutét la sévérité trop rigide de sa doctrine » 1. On concevra que je me

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