‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 6 sur 64 · X. — Leur charme. — Leur personnalisme sans vanité, — Leur · texte numérisé non relu

X. — Leur charme. — Leur personnalisme sans vanité, — Leur

désintéressement,

Ernest Renan, né 4 Tréguier (Cétes-du-Nord)

le 1€? mars 1823, est de race bretonne. II l’est par la totalité de ses ascendants paternels, par la moitié de ses ascendants maternels. :

Ses aieux paternels tiraient leur origine d’un de ces clans d’émigrants gallois qui, du rv® au vui® siécle de notre ére, quittérent leur fle pour fuir les invasions des barbares Pictes, Angles et Saxons et chercher un refuge dans la péninsule ‘armoricaine. L’impor- tance de ces antiques migrations galloises est bien connue. La légende, qui en a transfiguré en mille maniéres les souvenirs, ne nous l’atteste pas moins que l’histoire. Elles ont exercé sur le caractére des peuples bretons une influence profonde qui a tra- versé les siécles, et se fait encore sentir de nos jours. C’est par 1a qu’elles intéressent notre sujet.

Les immigrants et les populations cétiéres encore clairsemées au milieu desquelles ils s’établissaient en grand nombre, appartenaient a la méme race. C’étaient des Celtes. Je sais combien il faut étre yéservé dans toutes les questions qui touchent aux . Celtes. Il est cependant une donnée que tout ce

qui nous est rapporté a leur sujet fournit avec certitude Cette vieille race, jadis répandue dans l’Europe, ot. elle a précédé les Latins et les Germains, s’était vue partout détruite par les effets

de la conquéte imposée ou subie, moins souvent impo- - gsée que subie, et par le mélange divers et répété avec les autres races européennes. Mais il y avait une région ou, dans |’époque ou nous sommes placés, elle subsistait dans un état de pureté relative, région la plus éloignée du theatre de histoire, et formée par l’Irlande, le pays de Galles, la Cornouailles et les cétes de l’Armorique. C’étaient la les pays qu’aux premiers siécles de notre ére on pouvait proprement appeler celtes. L’infiltration galloise en Bretagne vint donc ajouter des Celtes 4 des Celtes. Elle vint renforcer - chez les Bretons les tendances et tous les traits de nature qu’ils tenaient de leur origine celte. Elle opéra chez eux ce qu’on pourrait appeler une con- - densation de l’élément celtique.

Ce changement n’aurait pas eu de grandes conséquences, si les Bretons avaient di continuer 4 vivre 4 l’écart de la civilisation latine, et 4 ne point prendre de part au mouvement général du monde. Mais un Age de l’humanité commencait, qui allait les tirer de leur isolement et les entrainer dans l’orbe d’une civilisation occidentale nouvelle. Les grandes disciplines politiques, religieuses, intellectuelles, destinées 4 servir de base a cette civilisation, allaient irré-

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RENAN BRETON sD

sistiblement pénétrer chez eux dans leur ordre d’ap-

‘parition successive, et prendre le gouvernement

de leurs esprits : tout d’abord, l’administration et le droit impérial de Rome ; ensuite, le dogme et l’organisation hiérarchique de I’ glise ; plus tard, l’hu-

- manisme gréco-latin renaissant, et l’esprit classique frangais qui en est issu. Quel accueil feraient-ils 4 tout cela?

Que des Celtes, épars en tous lieux, dés longtemps

- modifiés et transformés par leur fusion avec les

peuples, et particuliérement avec ceux chez qui ces disciplines avaient pris naissance, s’y soient soumis et faconnés sans effort et sans avoir le sentiment d’étre arrachés 4 eux-mémes, on le concoit. Mais

‘dut-il en étre de méme des Celtes concentrés et de-

- meurés « purs » au fond de leurs vieilles foréts,

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a V’abri de leurs rochers sauvages, dans leurs iles peu, accessibles ? Purent-ils, autant que d’autres, se trouver chez eux dans l’habitat de.ces institutions

étrangéres, marquées 4 la forte empreinte du génie romain, qui embrassaient sous un ensemble puissam-

ment ordonné de régles fermes et rationnelles la nature humaine et la vie publique a la fois, et qui nous apparaissent par 14 méme assez opposées au mobile génie de leur race, tel qu’il se laisse pressentir 4 travers les descriptions, d’ailleurs vagues et tatonnantes, des historiens de l’antiquité ? Jusqu’a quel point, jusqu’a quel degré de profondeur cette forma-

6 LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN me

tion universelle s’imposa-t-elle a la. personnalité

bretonne ? Qu’est-ce que celle-ci, tout en I’ acceptant, put bien garder, 4 part soi, d’indépendant et de réfractaire, d’irréductiblement différent tout au moins ? Que se méla-t-il de particularisme instinctif et cache

4 l’esprit dans lequel elle la regut ? Dans quelle

mesure, sous l’écorce de cette commune civilisation ~

humaine, la nature celte, nature noble et brillante dans tous les cas, d’une grande vivacité de sentiment et de vie intérieure, subsista-t-elle en son originalité ? Dans quelle mesure, sous "homme nouveau, le vieil homme continua-t-il d’exister, silencieux, invisible et peut-étre ignoré de lui-méme, mais prét a a frémir et 4 marquer sa présence, a retrouver inspiration et la voix, et 4 émouvoir le monde de ses paroles, le jour ot quelque ébranlement se ferait sentir dans les

institutions sous la loi desquelles V’histoire l’avait

rangé, mais non étouffé ?

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q POUR PARAITRE. EN OCTOBRE :

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