Bertrand, tome I, p
LE SEMINAIRE SAINT-SULPICE pas Liat
faveur lobservation de Pascal sur les rapports de
“Ja doctrine et de la pratique chez les Jésuites ? D’apreés
Pascal, les Jésuites sont molinistes parce qu’ils sont relachés ; c’est la couverture et le prétexte de leur relachement. (Le molinisme est, comme on sait, la thése théologique qui fait le plus de confiance A la nature humaine et la moindre part 4 sa perversion innée.) N’est-il pas vraisemblable que le molinisme ait, A son tour, déteint sur les Sulpiciens qui l’avaient adopté, les conduisant, je ne dirai pas au « laxisme », mais 4 un adoucissement humain de Vimpitoyable rigidité d’Olier et de leur outrance primitive ? Pour Yexemple que j’ai pris chez M. Tronson, je crains d’en avoir un peu parlé comme un polémiste anticlérical. Il convient de le situer dans le temps. lly avait alors, comme aujourd’hui, beaucoup de sérieux et dignes prétres dans le clergé séculier de France. Mais il y en avait passablement (ce qui ne saurait plus exister) qui entraient dans les ordres pour avoir des bénéfices et mener bonne vie. Il est tout a fait présumable que M. Tronson songe a ceux-la. Et, comment étre surpris, dogme a part, qu’il ne trouve rien de trop fort pour les terrifier ? Enfin, sans fouiller davantage un probleme sur lequel V’insistance serait désobligeante de ma part, je m’en rapporte 4 Renan, aux portraits parfaitement concordants qu’il fait de ses maitres dans ses Souvenirs et dans ses lettres du séminaire. Il les peint comme des
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hommes d’une admirable discrétion, qui ne gou- -vernent, commandent, reprennent ou blament que par le silencieux exemple de leur vertu, revétue de Simplicité et d’aménité, ayant le respect le plus délicat de la conscience individuelle, sans étroitesse, inquisition ou minutie odieuse dans la régle. Plus significative encore leur maniére d’étre envers lui, 4 Voccasion des crises d’esprit et de volonté qui préparérent chez lui la grande crise finale dont la profondeur ne fut peut-étre, comme il le dit, percue que par le seul M. Gottofrey, mais dont tous sentirent bien le caractére inquiétant. Que de bonté, que de temperaments, que de largeur pratique ! Des rigoristes eussent, au premier signe de vacillation, brandi le spectre de Satan. J’ai-pu lire la lettre inédite par laquelle M. Baudier, le directeur de notre séminariste, répondit 4 celle ou le jeune clerc, en vacances et déja resolu 4 rompre, lui faisait l’aveu total de son incrédulité. Combien l’interprétation, compétente, je pense, de M. Baudier différe de celle d’un écrivain catholique récent qui, ayant étudié trés superficiellement le travail d’esprit qui se fit chez Renan pendant ses quatre années de cléricature, croit pouvoir le résumer, le définir par cette formule : « la culture de la tentation ». Certes, M. Baudier déplore comme le plus grand des malheurs pour son jeune ami qu il ait perdu la foi!}Tl ne le lui impute pas A crime; il ne le trouve pas coupable. Que l’auteur dont je
parle accuse M. Baudier de laxisme ! Il en résulterait — au moins que le rigorisme ne fleurissait pas seul 4 Saint-Sulpice ; et la vérité est probablement quwil y avait dans ce milieu trés hostile au jansénisme, né pourtant dans l’atmosphere janséniste, 4 la fois un courant de rigorisme et un courant de modération plus humaine dans l’application de la régle chrétienne
et de Vidéal ecclésiastique.
On trouverait peut-étre, aux origines de Saint- Sulpice, les sources de ces deux esprits. La premiére viendrait d’Olier en personne. La seconde, de Ventourage, dont le bon sens a modéré et comme aplani les inspirations intempérantes du mysticisme et de l’ascétisme d’Olier.
Il ne s’agit pas d’amoindrir la part d’Olier dans lceuvre de Saint-Sulpice. L’entreprise, désirée par les grands réformateurs catholiques du temps, vint de lui. Elle se heurtait 4 de complexes obstacles” qu'il ne put vaincre que grace a beaucoup de ténacité, a de réelles qualités d’action. Néanmoins, ‘quand on lit ses écrits spirituels (tache qui, pour étre soutenue longtemps, demanderait beaucoup de courage), on se dit que l’esprit qui y est répandu n’etit pu suffire pour fonder une institution pratique, une école. ecclésiastique destinée 4 former des prétres, par légions, pour tous les besoins du siécle. Cet esprit semblerait pluto6t propre 4 former une société de contemplatifs trés peu nombreux, trés repliés et refermés sur eux-mémes, plus ou moins enclins aux visions. Des visions, Olier en avait fréquemment. Jésus, la Vierge, les anges se montraient A lui et lui
dictaient les “démarches qu’il avait a faire. Il eut . plusieurs fois l’apparition d’une religieuse de son époque, la vénérable Agnés de Jésus, dominicaine, prieure du monastére de Sainte-Catherine de Langeac, qui venait aussi le conforter de ses conseils. Je dois dire qu’il ne manquait pas, dans le voisinage d’Olier, d’excellents chrétiens 4 qui ces phénoménes faisaient un effet de bizarrerie et de maladie bien plus que de sainteté, encore que nul ne contestat la sainteté de M. Olier. Sainte-Beuve rapporte le témoignage d’un Sulpicien des premiers temps, Vabbé de Cambiac, an quitta la Compagnie parce qu'il ne croyait pas 4 ces révélations et en avait la téte irritée. Nicole, que son jansénisme ne rend point partial, puisqu’il reconnait en Saint- -Sulpice « un des pre- - miers ouvrages de France », s’étonne que cet ouvrage soit le fait d’un visionnaire et « tire son origine de visions »; ce sont la, songe-t-il, les voies singulieres de Dieu. Ne serait-il pas d’une psychologie plus juste de penser que Dieu, pour fonder «les grands ouvrages », suscite comme causes secondes la ferveur passionnee, le zéle dévorant, l’enthousiasme apostolique, et que ces dispositions, agissant sur des organes fragiles et mal équilibrés, peuvent susciter, 4 leur tour, des visions ow il serait plus qu’injuste de ne voir qu’un cas de pathologie ? — Visions a part, Vesprit d’Olier était parvenu a un prodigieux degré d’absorption habituelle dans les mystiques objets de la dévotion
catholique. Il y était littéralement perdu. Il était toujours prés de l’extase. Aux derniers temps de> sa vie (il mourut a l’Age de quarante-huit ans), on le trouvait, au dire de ses biographes, en perpé- ~tuel « état d’oraison », si bien que ses amis se relayaient auprés de lui pour le distraire de cet état épuisant ot la volonté n’avait plus de part. Que. devons-nous penser de ces ravissements ou de ces -évanouissements spirituels ? Devons-nous en former une opinion plus favorable que ne faisait des apparitions matérielles M. de Cambiac ?
La question nous entratnerait un peu loin. Elle supposerait une opinion religieuse, philosophique ou scientifique, préalablement adoptée, sur le probléme si débattu de la nature des états mystiques en général, vat que nous n’avons pas l’intention d’aborder
. Ce que tout le monde admettra, c’est que ces Aa quand ils sont sincéres, sentis et non pas simplement mimés, comme il arrive, par le langage d’une rhétorique dévotieuse, portent en eux une certaine qualité de poésie, lumineuse ou sombre, éthérée ou trouble, faite de rayonnement platonicien, de richesse imaginative et morale, ou, au contraire, de la désolation d’une d4me qui se. -repait de son propre vide et réalise en elle une espéce de néant, qu’elle se figure contenir l’éternel. Il serait done intéressant de se demander si Olier est poete, et quelle qualité de poéte il est. La facilité intaris-
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sable, torrentielle, avec laquelle il mettait sur le papier des effusions, dont la moindre semblerait supposer une véritable secousse de l’ame, pourrait nous induire en méfiance. Il ne faut pas s’arréter a cette impression. Olier est sincére ; il est dévoré, bralé. Mais sa flamme parait stérile, elle ravage plus qu’elle ne réchauffe. On dirait qu’elle flotte sur un gouffre dont elle ne sert qu’a faire entrevoir les vapeurs, bien plutot qu’elle ne se projette dans Vatmosphére supérieure pour éclairer quelques échelons au moins de l’échelle céleste. Olier est plein de Dieu. Mais son Dieu est moins une cime splendide, pressentie au fond de Vinaccessible azur et vers laquelle il aspirerait et nous éléverait avec lui, qu’un abime auquel il s’abandonne et dont il nous donne envie d’éviter les abords ingrats. Il l’appelle sans cesse le « Tout ». «O mon Tout, que vous étes mal connu et que vous étes peu aimé! » Il est plus biblique que catholique et l’on dirait parfois plus bouddhiste que chrétien. Tout cela, certes, a chez lui de la grandeur. On déplore que cette grandeur voisine avec des petitesses difficiles a qualifier d’un mot moins dur. L’effort-de l’Ame individuelle pour s’identifier a Jésus, pour s’identifier 4 lui dans les épreuves, les soufirances, les joies qui forment le tissu de sa vie idéale, cet effort est -l’objet méme et comme le terme de la piété chrétienne. Et l’on sait assez quels fruits de désintéressement,, de résignation, de douceur, de
Cr, ae Le en F has RT vid SATO 352 «LA JEUNESSE D’ERNEST RENAN finesse morale une telle application a produits dans les meilleures races du genre humain. De ces fruits, un homme comme Olier a eu, en dépit de quelques” traits de fanatisme, son éminente part. Je dis seulement que, d’aprés ses propres tableaux, il pousse cette’ union mystique jusqu’au raffinement, a la minutie, agrémentant les grands traits de l’Evangile de paraphrases chétives et recherchées et d’inventions sentimentales quasi précieuses, amenuisant l’amitié qu'il a pour son Dieu, en une espéce de tendre babillage, se mettant aux petits soins avec lui. Je m’arréte. Je laisse 4 de plus experts en ces matiéres obscures — le soin de mieux débrouiller cet esprit. Mon propos, — crest qu’une mysticité aussi avancée ne pouvait, de quelque maniére qu’on l’apprécie, constituer la régle et ’aliment normal d’un grand institut d’éducation. Elle y pouvait tout au plus demeurer la tradition particuliére et plus ou moins hermétique d’un petit groupe a part. C’est ce qui est arrivé. Il fallait pour la masse (une masse qui est une élite) quelque chose qui fit plus 4 la portée de tout le monde.. Voila ce qui fut donné a Saint-Sulpice par les Examens de M. Tronson, « un de ces esprits froids et fermes comme la société en.a toujours possédé >, C’est l’ex- pression que Renan applique a M. Emery, qui gou- | verna Saint-Sulpice aprés la Révolution, comme M. Tronson Vavait gouverné aprés Olier. i
Avec M. Tronson, nous nous sentons sur un
sol ferme. Ses Examens portent «sur des sujets
“propres aux ecclésiastiques et a toutes les personnes gui veulent s’avancer dans la perfection ». Mais —
cette méthode en vue de la perfection est grandement intéressante pour ceux-l4 mémes qui n’y viseraient pas du tout, en ce sens qu’elle est concue et établie
a partir de la nature qu’il s’agit de réformer, et dont.
les penchants sont analysés avec une vérité, une solidité, une honnéteté qui accusent (je rapproche exprés deux Ames, deux esprits, aux antipodes Yun
‘de Vautre) un contemporain de Moliére. L’auteur
propose aux clercs des plans ordonnes de méditation sur soi-méme au sujet de chacun des vices ou des défauts humains ; et, s’il ne manque jamais de chercher dans quelques traits de lEvangile le modele idéal auquel il faudrait, sur chaque point, se rendre aussi ressemblant que possible, cette référence mystique n’dte rien 4 la profondeur simple d’une analyse qui en est indépendante, et qui sait entrer au fond de nous-mémes sans cette complaisante subtilité de‘tant de moralistes, trop enclins 4 préter a notre
nature plus qu’elle n’a. Cette méditation sous l’inspi-
ration et le patronage idéal du Christ, c’est, je crois, ce qu’on appelle l’oraison, du moins la forme d’oraison, plus morale et introspective qu’imaginative et contemplative, en’ honneur a Saint-Sulpice. La doctrine sulpicienne, c’est que Voraison est le principal exercice du grand séminaire, celui auquel tout
RENAN, T. I. hi pala:
doit se ramener et sans lequel rien ne vaut. Un des prétres qui ont le plus mis du leur pour faire rendre ~ a ce régime toute sa sévérité en ce qui les concernait, Vabbé Huvelin, cité déja, en décrit les effets de la sorte:
Le séminaire est-il un lieu ot l’on vient étudier ? Eh bien, non; on y fait de la théologie, mais ce n’est pas précisément un endroit ot l’on palit sur les livres; il semble méme que, malgré sa régularité, la vie n’y soit pas du tout organisée pour l'étude... On commence les journées par une heure d’oraison faite debout ou a genoux ; cela fatigue l’esprit, cela le réduit et le met 4 bas. Et puis la Sainte Messe, et puis une suite d’exercices assez courts, mais qui laissent peu de temps 4 soi. Il faut quitter le travail au moment ot l’idée commencait A venir; il y a la beaucoup pour l’A4me, pas beaucoup pour l’esprit. L’avantage qui en ressort, c’est que la volonté est brisée, -mortifiée, assouplie. Par la, on évite les trop longues réveries, les longues mélancolies. Comme un torrent saigné par une multitude de prises d’eau devient un canal paisible, ainsi la pensée s’écoule entre les diverses heures de priére. Le but du séminaire se raméne 4 deux choses : la mortification du vieil homme et l’union avec Notre Seigneur.
Ces lignes significatives montrent l’erreur de ceux qui, jugeant la chose sur le mot, prendraient Poraison pour un exercice exclusivement chrétien. L’oraison est chrétienne en tant qu’elle se tourne vers le Christ, pour lui demander la, grace, qui, d’apres le christianisme, fait l’homme nouveau.
LE SEMINAIRE SAINT-SULPICE ToeeOO
Comme retour systématique sur soi-méme, en vue ‘de se critiquer et de s’épurer, elle a été cultivée dans toutes les religions, écoles, sectes philosophiques ou est apparue une élite désireuse de réaliser la sagesse, quelque idée d’ailleurs qu’elle s’en fit. Ily a Voraison du bouddhiste, du musulman, du platonicien, de l’épicurien, du spinoziste. Comment faire régner en soi une certaine discipline intérieure, si l’on ne prend la peine de s’examiner et de se replacer fréquemment en présence des hautes idées qui la. recommandent ? Comment pratiquer cet examen, sinon dans le silence d’une retraite spirituelle, abritée contre les tourbillons de l’action? Le gouvernail de l’Ame est fragile. Elle n’a pas longtemps navigué sur les flots de la vie, qu’il est faussé. Il faut se remettre dans une anse tranquille ou le redresser avant de repartir. Dans la mesure ot l’on veut se rendre sage et maitre de soi, on n’échappera point 4 la nécessité de faire oraison. | Quant a la forme de sagesse et de perfection ot M. Tronson veut conduire ses éléves, chacun en jugera selon sa facgon de juger le christianisme, la morale de l’Evangile, l’état ecclésiastique en général. Ce type commun a cependant de grandes variétés de physionomie dont il serait bon que les esprits du dehors fussent mieux informés. Au xvu® siécle, le christianisme moral avait, sans y rien perdre de son élévation ni de ses élans, quelque chose de
-rassis et de raisonnable qu’il a pu perdre plusoumoins
dans l’ambiance romantique d’une époque plus récente. D’autre part, la notion naturelle et profane de Vhonnéte homme comportait un degré d’attention 4 la tenue de l’Ame, aux nuances des sentiments, dont la rapidité brutale des moeurs modernes ne laisse plus le loisir. Par 14, ces deux domaines de la morale philosophique et de la morale surnaturelle
se rapprochaient, sans se confondre, et il ne serait
pas toujours facile de marquer, chez M, Tronson, le point ou expire l'une, oi commence l’autre. Son manuel d’ascétisme renferme un excellent traité de Vhonnéte homme dans toutes les conditions, depuis celles qui engagent les plus hautes responsabilités, jusqu’a celles du niveau moyen. Ecoutons cette anecdote célébre des Souvenirs de Renan :
L’écho des discussions passionnées du temps franchis- sait parfois les murs de la maison ; les discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le privilege d’émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au Supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui Jui parut d’une violence effrayante. Le vieux prétre, 4 demi plongé dans le nirvana, avait 4 peine écoute. A la fin, se réveillant et serrant la main au jeune homme : -» « On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-la ne font pas oraison. » Le mot m’est derni¢rement revenu a lesprit, 4 propos de certains discours. Que de choses
expliquées par ce fait que probablement M. Clemenceau
ne fait pas oraison |
Ce nom vient mieux que ne pouvait le prévoir Renan pour illustrer le récit. Si le Clemenceau terrible et stérile de 1883 ne faisait pas oraison, il y a stirement eu plus d’un quart d’heure d’oraison sur — le chemin par ow le grand vieillard d’A présent s’est — élevé 4 la hauteur d’Ame qui a fait de lui ’homme du destin. Il y a beaucoup d’oraison sous une grande ceuvre, quel qu’en soit l’objet. On ne l’accomplit pas sans avoir longuement appris 4 mépriser beaucoup de choses en soi-méme, 4 laisser dépérir dans son ame un monde de mauvaises herbes et de végétations — inutiles et folles. | Dans un ordre plus familier, ceux-la qui, sans « s’avancer dans la perfection », y voudraient faire quelques petits pas, trouveront merveilleusement 4 s’instruire chez M. Tronson : par exemple, sur « les défauts qu’il faut éviter dans les maladies » et, qui n’ont pas moins d’insanité chez un athée que chez un chrétien, sur ceux « qu il faut éviter dans la conversation » et qui, dans un salon, comme a Saint- Sulpice, offensent la discrétion, la bonne grace, la politesse. Il n’y a pas jusqu’aux prescriptions les plus ascétiques dont un laique, simplement désireux de vivre selon la raison, ne trouvat quelque application A se faire : ainsi celle relative au « quatriéme degré de la vertu d’humilité (il y en a un cinquieéme !) . qui est d’étre bien aise que notre abjection soit connue >,
Quand on s’est apercu que nous n’avions pas tant d’esprit et de jugement, tant de prudence, de science et de talent qu’on se l’était imaginé, et que nous avions peut-¢tre taché de le persuader, ne l’avons-nous point souffert avec beaucoup de peine et de chagrin ?
Il est parfaitement déraisonnable d’en avoir du chagrin, si c’est vrai. Nous devrions nous sentir soulagés qu’on le sit. Cela nous épargnerait la fatigue et la honte de nous enfler.
— Vous en parlez 4 votre aise, me dit quelqu’un. Cette illusion qui s’est formée, que j’ai favorisée au sujet de mon mérite, est devenue le fondement d’un édifice qui ne saurait étre détruit sans faire d’innocentes victimes : mon épouse, accoutumée ‘4 étre Madame la Présidente et saluée bien bas, ma fille, qu’attend un brillant établissement, moi-méme, a qui la reconnaissance pour l’injustice dont je bénéficiais a inspiré beaucoup de bons sentiments et d’actions obligeantes au service d’autrui, mes obligés, mes clients, réduits au réle de penauds et d’ingrats, sans parler du public dont la foi nécessaire a la juste attribution des titres, places et croix d’honneur va recevoir un coup terrible de ma déconfiture.
Il est vrai. Et je me reconnais naif. J’allais laiciser M. Tronson! Du moins, poussais-je beaucoup trop loin le conseil d’oraison a l’adresse des profanes. Les Sulpiciens que nous peint Renan suivent la
pure vertu, libres de tous ces impedimenta. Ni famille, ni distinctions, ni ambitions, méme justifiées : l’égalité, Vimpersonnalité, lanonymat éternel. Ils ont quitté la perfide forét du monde ou, sous le coup d’une tempéte incessante, tout s’entreméle et s’enchevétre, le bien tourne en mal et le mal en bien, pour s’engager dans une plaine calme et dénudée, ot l’horizon ne ménage aucune surprise, ou les routes n’ont pas de détours, ou les choses restent fideles 4 leurs noms, et ot ils vont, le long de leur vie, soutenant, dans une atmosphére d’innocence, le combat de la volonté idéalement réglée avec la nature reduite 4 son expression la plus simple. Dans toutes les religions, la pratique ascétique, qui a requ du christianisme des interprétations supérieures, n’a pu se poursuivre que dans des asiles fermés au jeu de la vie. Mais la vie eit été encore plus folle et surtout plus brutale qu’elle n’est, sans Vinfluence de ces écoles de vertu. Il en est de celles-ci comme des poids de platine que l’on conserve a Sévres, comme étalons. Ces poids s’oxyderaient si l’on s’en servait, et, en ce sens, ils n’ont pas d’utilité propre. Mais, s’ils n’existaient pas, l’audace des malfaiteurs pour fausser les mesures s’en trouverait fort accrue et le respect du poids juste risquerait de s’affaiblir partout. La conscience morale, quelle qu’en soit Vautorité, n’est pas aussi idéalement juste et pure dans ses données que se plaisent 4 l’imaginer les Kantiens.
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Cette Compagnie de Saint-Sulpice, peu nombreusé, ayant pour régle de ne pas briller, plus exempte que d@autres congrégations catholiques de l’esprit de corps, c’est avec raison, je crois, que Renan nous la représente comme le lieu religieux le moins accessible 4 V’intrigue humaine. |
“i Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du
monde parce qu’ils n’ont pas vu ce que j’ai vu. J’ai vu A Saint-Sulpice, associés & des idées éiroites, je lavoue,
Jes miracles que nos races peuvent produire en fait de
bonté, de modestie, d’abnégation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m’a rendu difficile pour ce que jai trouvé ailleurs. Je n’ai rencontré dans le siécle qu’un seul homme qui méritat d’étre comparé a ceux-la, M. Damiron. Ceux qui ont connu M. Damiron ont connu un Sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces ‘vieilles écoles de silence, de sérieux et de respect tenferment de trésors pour la conservation du bien dans l’humaniteé +.
Relevons ce qu’il dit de ses maitres dans ses lettres 4 Liart, tandis qu’il est entre leurs mains et vit dans leur intimité, autant du moins que ce mot est