‹ La jeunesse d'OvideChapitre 105 sur 203 · Met., V, V. 385-3U · texte numérisé non relu

Met., V, V. 385-3U

LA Jia^ESSE D OVIDE 185

Claudien, le seul auteur qui parle de ce lac, emprunte le nom et la description du Pergus'. Mais la ville d'Henna est célèbre.

F.e mythe de l'enlèvement dePerséphoné-Proserpine par Aidès-Pluton n'appartient pas à l'époque homérique, où l'on voit la fille de Déméter-Gérès partager avec Aidés la domination du royaume infernal-, sans qu'il soit dit à la suite de quels événements elle est devenue reine des enfers. La première mention que nous ayons du rapt de la jeune déesse se trouve dans Y Hymne homérique à Déméter, poème de date assez récente, en tout cas postérieur à l'institution des Mystères d'Eleusis dont il raconte l'origine. VHymne place la scène de l'enlèvement <( dans les plaines de Nysa » ; les plaines et les monts de Nysa sont des termes très vagues de la géographie mythologique; le pays de Nysa était une contrée aussi fabuleuse pour les poètes de THellade que pouvait l'être, il y a quelques siècles, le légendaire El dorado^ recherché par les conquistadores. Mais Déméter et Perséphoné sont les déesses protectrices de la Sicile hellénique. Tite-Live'^ peut montrer, sans invraisemblance, au temps de la seconde Guerre Punique, en l'an 214 avant l'ère chrétienne, les Siciliens invoquant Gérés et Proserpine au premier rang des divinités qui se plaisent à habiter llenna, ses temples, ses bois et ses lacs sacrés (Ao.v sacratos lacm lucosque colilis). En Sicile, on locali-

1. Glîiuflien, De l'.aplu Proserpinae, II, v. 112: ... lacus (l'erc/inn dixeve Sicani}.

2. Iliade, l.\, v. 451;— Odyssée. X. v. lOl. :J. Tite-Live, XXIV, xxxviii, 8.

lisait renlèvement de Perséphoné dans les bois sacrés et auprès des lacs d'Henna. Cette tradition est rapportée par Cicéron, qui, cinquante ans à peu près avant l'excursion d'Ovide et de Macer en Sicile, avait dû faire dans Tile un voyage d'affaires pour réunir des preuves et des documents contre Verres. L'orateur décrit presque dans les mêmes termes que le poète les environs d'Henna qu'ils ont l'un et l'autre visités :

C'est une très ancienne tradition, fondée sur les œuvres littéraires et sur les monuments les plus antiques de la Grèce, que l'île de Sicile est consacrée tout entière à Cérès et à Proserpine [Libcra). C'est une opinion pour les autres nations; mais pour les Siciliens, c'est une persuasion, un sentiment inné. Car, d'après leur conviction, c'est sur cette terre que se trouve le lieu de naissance des deux déesses ; c'est dans cette île que l'art de moissonner le blé fut découvert, que Libéra, qu'ils nomment Proserpine, fut enlevée. Et cet enlèvement eut lieu dans le bois du pays d'Henna, bois qui, à cause de sa situation au milieu de l'île, est nommé le nombril de la Sicile. On ajoute que, voulant se metu'e à la rechercbe de sa fille, empressée à la reconquérir, Cérès alluma des torches à ces feux qui font éruption du sommet de l'Etna, et que, les portant elle-même, dans ses mains, devant elle, elle parcourut ainsi tous les pays de la terre. Quant à Henna, où l'on rapporte que s'accomplirent les événements dont je viens de [larler, c'est une ville située sur un lieu très haut, très élevé, dont le sommet forme un plateau de champs et de plaines avec des sources intarissables. Toute cette plaine est, de part et d'autre, escarpée et à pic. Elle est environnée d'un grand nombre de lacs et de bois sacrés^. Les fleurs les plus riantes y abondent en toutes les saisons de l'année. Le seul aspect de ce- paysage semble confirmer ce que nous avons appris dès notre enfance sur l'enlèvement

1. !j/c//s li/r/(ji/('. Cf. Tite-Livc, XXIW xxxviu, 8: ... hos sacra/os

de la vierge Proserpine. En e/Tet, on aperçoit, dans le voisinage, ouverte du côté du souffle de l'Aquilon, à une profondeur infinie, une caverne d'où, au dire de la tradition, le dieu Pluton s'élança à l'improviste, monté sur son char, pour enlever la jeune fille. Aussitôt qu'il l'eut ravie, il l'entraîna loin de cet endroit; il s'enfonça subitement sous les terres, non loin de Syracuse : cà l'instant, un lac se forma à cette place. C'est auprès de ce lac que, maintenant encore, les Syracusains célèbrent au jour anniversaire de cet événement des fêtes qui attirent un concours immense d'hommes et de femmes.

A cause de l'antiquité de ces traditions, qui font trouver dans ces réi^ions les traces et, pour ainsi dire, le berceau des déesses, la Sicile entière professe pour Gérés, divinité d'Henna, une dévotion admirable qui se manifeste par un culte privé et public. En effet, bien souvent de nombreux prodiges ont attesté sa puissance et sa force divine ; en bien des conjonctures difficiles, elle a offert son aide toujours présente. En sorte que Gérés semble non seulement chérir cette île, mais y résider, mais la garder sous sa protection. Et ce ne sont pas seulement les Siciliens, ce sont aussi les autres peuples, les autres nations qui ont un culte signalé pour la déesse d'Henna^.

Ovide ne donne aucune indication sur l'emplacement d'Henna; il ne parle pas de la caverne d'oii Pluton se serait élancé pour saisir la jeune déesse. Par contre, il décrit ces lacs et ces bois sacres que Gicéron se contentait d'indiquer; et, si Fauteur des Verrines dit simplement que le dieu entraîna sa captive depuis Henna jusqu'à Syracuse où il lafitdisparaître dans les enfers, le poète des Mctamorp/ioses trace l'itinéraire du couple divin :

Le ravisseur hâte son char; il excite ses chevaux, les ap- 1. iJe Sif/nis, xlvui. 10(J : — xlix. 108.

peUiiit chacun par son nom ; il agite sur leur cou et sur leur crinière les rênes teintes d'une couleur noirâtre. Il se fait entraîner à travers les lacs sacrés, les étangs des Paliques d'où s'exhale une odeursulfureuse,cesétangsqui bouillonnent au sein de la terre entr'ouverte; il traverse la région où les Hacchiades, race issue de Gorinthe que baignent deux mers, ont établi les murs de Syracuse entre deux ports d'importance inégale K

C'est alors que la Nymphe Gyané essaie en vain de barrer le passage au dieu des enfers qui, d'un coup violent de son sceptre, ébranle la terre: le sol se fend et lui donne accès jusqu'au Tartare où son char se précipite.

VHymne homérique montrait Déméter à la recherche de sa fille sur la terre et sur la mer, « tenant dans ses mains des torches ardentes ». Suivant la tradition locale, Gicéron rapporte que ces torches furent allumées aux feux de TEtna. Ovide dit, lui aussi, dans les Métamorphose s, (\\x^. la déesse (( allume à l'Etna deux torches de pin et porte sans relâche dans ses mains, au milieu des ténèbres glacées, ces deux branches enflammées- ». Dans les Fastes^ il insiste et il précise:

Et voici que déjà tous les objets sont confondus sous une même couleur ; la nature entière se couvre de ténèbres. Déjà se taisent les chiens de garde. Au-dessus du visage de l'immense Typhoeus pèse l'Etna au sommetélevé, et la bouche du Géant exhale des feux qui brûlent la terre. Là, Gérés alluma deux pins qui devaient lui servir de flambeaux, (i'est pourquoi, aujourd'hui encore, on voit des torches aux cérémonies du culte de Gérés 3.

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