Cicéron, Kp'ist. ad FamiL. XI, i. H
dictateur avait fait son fils adoptif, alla très courtoisement présenter ses hommages au consul qui avait assume la succession de César : grossier et inintelligent, Antoine rebuta avec force moqueries l'empressement de cet adolescent qui lui offrait le concours inutile d'une alliance sans autorité. L'adolescent se concilia vite des amis nombreux parmi les ennemis d'Antoine. Quelques tlatteries eurent facilement raison de la foi républicaine de Cicéron, que les avances de César avaient déjà fortement entamée. Le Sénat ne demandait qu'à se débarrasser de l'impérieuse tutelle d'Antoine; le peuple, mûr pour le césarisme héréditaire, préférait au lieutenant du dictateur son fils adoptif. Grâce à rinsinuante habileté d'Octavianus, un parti puissant se forma contre Antoine : le peuple, épris des qualités aimables du jeune homme ; le Sénat, blessé de la grossièreté du tyran; Cicéron, persuadé ([u'il gouvernerait sous le nom de ce nouveau venu, qui avait modestement recours à sa vieille expérience; Rome entière, depuis la plèbe qui adorait le nom et la mémoire de César, jusqu'aux chevaliers et aux aristocrates qui recevaient leur mot d'ordre du Sénat et de Cicéron — Rome entière était dévouée à Octavianus.
Antoine comprit trop tard l'existence du danger qu'il n'avait pas su éviter. Le 1"'" septembre 44, il rassembla le Sénat pour prononcer contre Cicéron, qui n'assistait pas à la séance, des invectives aussi violentes qu'inutiles. Le lendemain, dans la même assemblée, Cicéron dirigea une attaque ardente et précise contre la politique d'Antoine.
C'était le tour du consul d'être absent de la curie : il prépara longuement la réponse difficile qu'il fallait faire au très important discours du grand orateur. C'est seulement le 19 septembre qu'Antoine prit la parole : il ne portait pas à la tribune des arguments sérieux, mais de nouvelles invectives grossières qui ne devaient nuire qu'à sa propre cause. D'ailleurs, Cicéron n'était pas là pour les entendre : retiré à la campagne, il préparait, loin de l'agitation de Rome, sa deuxième Philippique^ qui ne fut pas prononcée, mais qui, répandue sous forme de pamphlet, allait porter un coup décisif à la popularité du consul.
Pendant ce duel d'éloquence inégale, où l'un des adversaires se dérobait à chaque engagement, Octavianus faisait rapidement et sans bruit d'utile be-^ sogne. Il avait pour lui le Sénat, Cicéron et le peuple. Les légions tenaient pour le lieutenant de César : il parvint à les gagner peu à peu au parti du fils adoptif de leur ancien chef.
Déconcerté par les menées de son jeune ennemi, Antoine dut quitter Rome devant l'hostilité que le Sénat, entraîné par Cicéron, ne redoutait plus de lui manifester ouvertement. Il alla dans les Gaules préparer avec Lépide la campagne contre le Sénat, au milieu des troupes qu'Octavianus n'avait pu encore détacher de lui (novembre 44).
Cicéron, qui espérait toujours faire d'Octavianus son instrument docile, prononçait, le 19 décembre, l'éloge du fils adoptif de César, devant le Sénat et devant l'assemblée du peuple : ce furent la troisième et la quatrième Philippiques .
Cependant, Antoine, plus prompt à lever une armée qu'à préparer un discours consulaire, était déjà devant Modène qu'il assiégeait. C'est en vain que les consuls de l'an 43, Hirtius et Pansa, l'un et l'autre partisans de César et amis personnels d'Antoine, tentaient une démarche pacifique : Antoine les repoussa ; il voulait la guerre.
Et les deux consuls, à la tête de l'armée et accompagnés par Octavianus, durent marcher vers Modène pour dégager la ville assiégée. Le 15 avril 43, une grande bataille se livra. Grièvement blessé. Pansa, mis en déroute par Antoine, se réfugiait à Forum Gallorum. Hirtius, accouru au secours de son collègue, infligeait au vainqueur de Pansa une sérieuse défaite, pendant qu'Octavianus défendait le camp consulaire contre le frère d'Antoine. Le 27 avril, une nouvelle bataille s'engagea sous les murs de Modène : Antoine fut battu; mais Hirtius était tué dans l'action, et, le lendemain. Pansa mourait des suites des blessures qu'il avait reçues à la première bataille de Modène.
Le poète Ovide naissait en cette année 43 où une même mort violente enlevait à la fois les deuxconsuls Hirtius et Pansa.
L'influence de l'année terrible oii il fut conçu et mis au monde semble avoir été nulle sur le développement du génie d'Ovide. Rien de ce que dit Alfred de Musset dans la Confession dun enfant du siècle, à propos des enfants conçus entre deux batailles du Premier Empire, nés au moment d'un
désastre ou d'une victoire i, ne se rapporte au poète inge'nieux des Héroïdes et des Métamorphoses et à l'habile versificateur mondain des Amours et de VArt cF aimer.
Ovide était né depuis plus d'un mois quand moururent les deux consuls. Le poète, passé maître dans l'art de dire en vers tout ce qu'il lui plaît, donne l'indication exacte de son jour de naissance dans un distique des Tristes^ aussi précis qu'un extrait des registres de notre état civil :
Parmi les cinq jours de fêtes consacrés à la belliqueuse Minerve, le premier, qui a coutume d'être signalé par des combats sanglants, est celui où je suis ne-.
Les cinq jours de fêtes consacrés à Minerve se nommaient Quinquatrus : ce mot désignait, à l'origine, une fête qui ne devait durer qu'une seule journée; mais, dit Varron^, la méprise causée par le nom de quinquatrus^ où entre le radical quinque (cinq), fit prolonger la fête. Au temps d'Ovide, grâce à l'amour immodéré du peuple romain pour les jours fériés, la méprise était, depuis deux siècles, sanctionnée par le calendrier ; et l'on chômait cinq journées de réjouissances religieuses devenues les (hiinquatries. De plus, les Quinquatries se fètaioni (I(mix fois par an.
1. « Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. »