Sénèque le Rhéteur, Controvers., II, ii, 8 et suiv
nous a unis dans un engagement religieux. Si nous nous parjurons, c'est la colère d'un père et d'un beau-père que nous avons l'un et l'autre appelée sur nos tries. Père, pitié! Béau-père, pitié ! Nous ne nous sommes pas parjurés.
Mais voyez la férocité de notre accusateur: il se laisse emporter par une fougueuse tendresse. Quoique tu sois sa fille, ne lui adresse pas de prière. Les prières, sa tendresse les détournerait de lui. Dieux bons! Comment donc a-t-il aimé sa femme, lui qui dit qu'il aime sa fille et qui la renie! Il s'affiige du péril oii elle s'est trouvée, et il veut l'entraîner loin de celui sans qui elle dit ne pouvoir supporter la vie. Il déplore le dangerde cette fille qu'il a manqué perdre, lui qui recommande à sa fille d'être prudente dans son amour. On ne peut obtenir de mesure dans l'amour : on obtient plus facilement que l'amour finisse. Et tu imposes des limites à leur passion : qu'ils n'agissent en rien qu'après mûre considération; qu'ils ne fassent aucune promesse qui ne soit exigible en justice ; que la raison, que l'exacte bonne foi, pondère toutes leurs paroles... Mais il n'yaqueles vieillards qui soient capables d'aimer de la sorte!
Père, tu ne connais qu'une petite partie des griefs que tu peux invoquer contre nous. Nous nous sommes querellés parfois et réconciliés. Et, peut-être, chose que tu ne soupronnes pas, nous nous sommes parjurés. En quoi les pères ont-ils à se mêler des serments des amoureux? Si tu veux m'en croire, les dieux eux-mêmes n'ont pas à s'en mêler !
Quant à toi, ma femme, tu n'as pas à te complaire dans l'idée que tu es la première à avoir donné l'exemple du crime dont on t'accuse. Il en est d'autres qui sont mortes avec leurs maris, d'autres qui sont mortes pour leurs maris. Toutes ces femmes, la postérité les honorera à jamais; il n'est pas de talent littéraire qui ne tienne à les célébrer. 0 mon beau-père, aie la force de supporter ton bonheur ! Combien il t'en coûtera peu pour donner un grand exemple î Quant au reste, nous voici devenus plus prudents : nous confessons notre erreur.
Alors que nous nous engagions par serment, nous avions tous les deux oublié une troisième personne dont l'amour était plus grand que le nôtre. Fassent les dieux que cette personne persévère à jamais dans les mêmes sentiments! Beau-père, continue, retire chez toi ta fille ! C'est moi qui ai
dOO LA JEUNESSE D OVIDE
péché, c'est moi qui suis coupable. Pourquoi serais-Je la cause que ma femme perdît sa bonne renommée, que mon beau-père fût privé de sa fille! Je quitterai ma patrie, je m'enfuirai, j'irai en exil. Autant que je le pourrai, j'appliquerai à supporter mes regrets ce misérable, ce cruel remède : la patience. Je mourrais, si je devais être seul à mourir...
Tel est le fragment de déclamation conservé par Sénèque, qui admirait l'ingéniosité de ce développement de rhétorique. Comme le mauvais goût est souvent le môme dans des milieux littéraires bien différents, on peut se représenter Ovide déclamant sur le Serment du mari et de la femme dans la chambre bleue de la belle Arthénice, avec le même succès qui devait y accueillir le jeune Bossuet improvisant son premier sermon.
Les c/ières, assises dans la ruelle, les galants alcdvist.es ^ rangés derrière les précieuses, sont unanimes à trouver dans la subtile défense du mari le /m des choses, le grand fin, le fin du fin. Ces gentillesses, évidemment, dépassent la portée de quelques provinciales, telles que Madelon etCathos : Mascarille, ce marquis d'occasion, Jodelet, ce vicomte d'aventure, seraientincapables de leur détailler des beautés trop raffinées pour elles et pour eux. Trissotin et Vadius ont assez de lettres pour expliquer Vithos etle/M/Ao5 delà déclamation, pour en mettre en valeur tous les concetli, devant l'attention émue de Philaminthe, de Bélise et d'Armande. Celle-ci demanderait qu'on lui répétât toute la déclamation :
Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer!...
Et, h la seconde audition, les souvenirs de M"^ de Scudéry et du pays du Tendre feraient dire d'enthousiasme aux trois femmes, éprises de la controversia :
Partout on s'y promène avec ravissement.
On n'y saurait marcher que sur de belles choses :
Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.
Philinte lui-même, ce galant homme qui a une autre éducation que des bourgeois entêtés défausse science et de mauvais goût, et que des pédants rimeurs de balle, cuistres, grimauds et barbouilleurs de papier — Philinte s'écrierait à la grande indignation d'Alceste :
Ah! qu'en termes galants ces choses-là sonlmises!
En effet, la déclamation d'Ovide nous présente toute la casuistique amoureuse, chère aux précieuses, exprimée dans la phraséologie affectée mise à la mode au commencement du règne de Louis XIV, grâce à de nombreuses influences étrangères. C'est le ciiltorismedG don Luis de Gongora y Argote (1561-1627), l'inventeur du estilo cîilto, vulgarisé par son disciple, le jésuite Bal thazarGracian{ 1584-1650); ce sont \esconcetti du cavalier Marino (Naples, 1569-1625), l'auteur des vingt chants de l'A^on^; c'est l'e?/pliuhme de l'Anglais sir John Lilly (né à Rochester en 1553). C'est le même mauvais goût qui domine dans les amphithéâtres de déclamation à Rome, au commencement de l'Empire, et dans les
cercles littéraires, dans les salons ou dans les ruelles au xvu" siècle, en France, en Espagne, en Italie, en Angleterre.
Sénèque le Rhéteur admettait une réserve au milieu de ses éloges : la déclamation si ingénieuse d'Ovide avait le grand tort de se répandre, sans ordre certain, à travers tous les développements [excepta 60 quod sine ordine per locos discurrehat). C'est, assurément, une faute grave que l'on relève dans cette co7itroversia, oii l'on entrevoit déjà tous les défauts et toutes les qualités du poète Ovide, qui restera, toute sa vie, le disciple des déclamateurs. Il est facile de noter dans ce travail d'élève les traits de grâce, de finesse et d'esprit qui caractériseront toutes les œuvres du poète. Il y a môme trop d'esprit dans ce plaidoyer, comme il y en aura trop dans les poèmes de la maturité d'Ovide. L'ancien élève des rhéteurs ne comprendra jamais que, si l'esprit sert à tout, il ne suffit à rien, et qu'il manque quelque chose à une œuvre littéraire 011 il y n'a que de l'esprit. Sénèque critique l'absence d'ordre dans les développements delacon/?'oversia : cette absence d'ordre, qui se remarque dans toutes les compositions d'Ovide, vient de ce que, lorsque le poète a découvert un thème heureux, il ne peut se résoudre à l'abandoriner avant de l'avoir retourné sous toutes ses formes, avant d'avoir épuisé toutes les ressources de développements ingénieux qui lui sontoffertes. Qu'on note ces pensées sur l'amour, ces théories sur les serments des amoureux, ces idées sur la tendresse des époux : autant de matières de développements qui se
mêlent et se confondent dans la controverda; autant de lieux communs qui se retrouveront dans les Héroïdes et dans les Afnours, dans ces controversiaeei dans ces suasoriae où le poète, appliquant les procédés de rhétorique aux questions d'amour et de galanterie, discute lui-même en jolis vers des problèmes de casuistique amoureuse, ou fait exécuter par les héroïnes de l'antique mythologie des variations ingénieuses sur Tamour criminel ou malheureux.
Toutes ces déclamations versifiées sont en germe dans ce Serment des deux époux qu'Ovide, élève de rhétorique, déclamait avec succès devant son maître ArelliusFuscus. Il n'a déclamé aucune composition scolaire devant son autre maître, Porcins Latro, puisque cet infatigable rhéteur parlait seul, tout le temps,' en face de ses disciples, réduits au rôle muet d'auditeurs. Mais Ovide écoutait avec soin, prenait, sans doute, des notes, et, en tout cas, se souvenait des passages brillants de Latro, qui, plus tard, devaient trouver une place dans ses propres poésies.
Sénèque nous donne des renseignements curieux sur un certain nombre de traits recueillis par Ovide dans les suasoriae ou les controversiae qu'il entendait déclamer par Porcins Latro :
Il était Tadmirateur de f.atro; il l'écouta avec une telle attention qu'il transporta plusiears traits du rhéteur [multas Ûlius sentcntias) dans ses propres vers. Dans le Jugement des armes, I.atro avait dit : Jetons ces armes dans les rangs ennemis et allons les reprendre imittamus arma in hostes et pctamus). Ovide a dit à son tour: Faites jotor au luilîeu îles
ennemis les armes du héros et ordonnez-nous d'aller les reprendre ^
Le Jugement des armes était un admirable sujet de déclamation d'école, emprunté à une vieille légende de la guerre de Troie. La Nsxjia homérique nous fournit le plus ancien renseignement que nous possédions sur cet épisode postérieur à l'action de V Iliade. Ulysse dit la rancune d'Ajax persistant après la mort :
L'àme d'Ajax, fils de Télamon, restait à l'écart, irritée encore delavictoireque je remportai, lorsque, près des vaisseaux, je lui disputai les armes d'Achille. Ce fut sa vénérable mère qui les mit au concours. Plût aux dieux que je n'eusse pas été vainqueur dans cette lutte! Car ces armes sont cause que la terre a recouvert cette tête illustre, cet Ajax qui, pour la beauté et pour les exploits, était supérieur aux autres Achaiens, après l'irréprochable fils de Pelée. Je lui adressai ces douces paroles : «■ Ajax, fils de l'irréprochable Télamon, tu ne devais donc pas même, au sein de la mort, oublier le ressentiment que tu as conçu contre moi, à propos de ces armes fatales dont les dieux ont fait une cause de malheur pour les Argiens!... Mais, allons, approche, ô roi, afin d'entendre ma voix et mes discours : dompte ta colère et ton Ame superbe! » Je dis, et lui, sans me répondre, il alla dans l'Érèbe rejoindre les âmes des trépassés-.
La querelle d'Ulysse et d'Ajax au sujet des armes d'Achille se trouvait dans VÉthiopide d'Arctinos de Milet et dans la Petite Iliade du Lesbien Leschès. Elle fut mise au théâtre grec dans une
1. Sénèque, Contvovers., Il, ii, 8. —Ovide, Met., Xlll, v. 121 :
Arma viri fortU medios mitlantur in liostcs : Inde jubete peti, et refcrcntcm ornate relatis.