CHAPITRE V
Après Técole. — Le choix d'une carrière. — Ovide « homme des générations nouvelles ». — Sa vocation poétique. — Ovide et son père.
Si Ovide est resté toute sa vie le disciple fidèle des rhéteurs, il ne s'est pas attardé dans leurs écoles Il n'appartient pas à la génération de Mêla, ce lils de Séncque l'Ancien qui ne voulut jamais sortir de la classe de rhétorique, pas même pour aborder les tribunaux ; il n'appartient pas à la génération de Ju vénal qui ne cessa de déclamer en prose à l'école vers la cinquantième année, que pour recommencer à déclamer en vers dans ses Satires. Oyide ne tenait pas à devenir un avocat ; son père ne voulait pas faire de lui un rhéteur de profession. II n'y avait donc aucune raison pour que l'excellent élève, arrivé à Tàge de dix-huit ans, prolongeât son séjour dans les classes. Il avait suivi ses cours de rhétorique, il avait déclamé avec succès des controversiae devant ArelliusFuscus ; auditeur attentif de Porcins Latro, il avait longtemps écouté avec fruit les déclamations du maître. L'école ne pouvait plus rien lui
apprendre. Le père et le fils étaient d'accord pour reconnaître que le temps venait de quitter les rhéteurs ; mais le désaccord s'élevait entre eux, quand il s'agissait de décider ce que deviendrait Fétudiant, ses études terminées.
Sénèque ne nous dit pas si c'est pendant qu'il était écolier qu'Ovide refaisait les vers de Varron de l'Atax ; mais Ovide confesse lui-même qu'il écrivait déjà des vers et qu'il avait l'ambition d'être poète.
Le descendant de la vieille famille de chevaliers provinciaux avait la prétention nouvelle à son époque et dans son milieu de n'être qu'un littérateur. Ce souci d'une vie consacrée uniquement à la poésie est un des caractères de l'alexandrinisme. Sophocle avait été stratège et Thucydide avait servi pendant la guerre du Péloponèse ; non seulement les orateurs, mais les poètes eux-mêmes d'Athènes, étaient des hommes d'action qui se mêlaient à la vie politique : les poètes et les savants du Musée ne sont que des poètes et des savants.
A Rome, jusqu'à la fm de la République, jusqu'à la génération de Gicéron, de César et de Varron, tous les lettrés qui ne sont pas des esclaves ou des affranchis usent du privilège, qui leur est donné par leur condition sociale, de prendre part aux affaires de l'Etat. Les plus anciens littérateurs n'étaient pas des citoyens. Le fondateur de la poésie latine, Livius Andronicus, prisonnier de guerre après la ruine de Tarente, sa patrie, est l'esclave, puis l'affranchi d'un membre de la cjens Livia. Naevius, originaire de Gampanie, est de condition libre, mais
il n'est pas citoyen romain, et lesMetellus peuvent le faire emprisonner et exiler. Plante est un Ombrien de basse naissance, qui doit exercer des métiers serviles pour gagner sa vie. Ennius est, au sens du xvu" siècle, le « domestique » des Scipions : il se peint lui-même, quand il fait le portrait du bon client, humble et modeste ^ Caecilius et Térence sont d'anciens esclaves affranchis.
Depuis M. Porcins Gato, qui compose son ouvrage historique, Les Origines^ et son traité De rAgricidture, tout en méprisant profondément les littérateurs de profession,jusqu'àM. Terentius Varro,le fécond polygraphe qui écrit à peu près sur tous les sujets pour se distraire de ses multiples soucis de sénateur influent quidoitinterveniractivementdans toutes les alTaires delaRépubliqueet quiest meléaux luttes de la guerre civile, les citoyens romains qui cultivent les lettres sont beaucoup plus hommes politiques que poètes, historiens, orateurs, philosophes ou philologues.
Ovide ne voudra être que poète ; il affectera de mépriser ce cursus hononnn de l'ordre équestre, que sa naissance lui aurait donné le droit de suivre. Les mêmes dédains à l'endroit de la vie active et de la politique reparaîtront en France, au moment de la Renaissance, qui est la manifestation d'un véritable alexandrinisme. Jojnville, Villehardouin, Commynes, Montluc avaient tous été des hommes d'action ; avec Ronsard naît l'homme de lettres, le poète alexandrin, qui est place par l'admiration de
l. Aulii-Ciclle, Socl. Allie, XII, iv.
Charles IX au-dessus de l'hoinme de guerre et du roi lui-môme :
L'art de faire des vers, deust-oii s'en indigiiei', Doit estre à plus haut prix que celuy de régner. Tous deux également nous portons des couronnes, Mais, roy, je la reçus; poëte, tu la donnes.
Ces éloges auraient été facilement agréés par Ovide, « l'homme des générations nouvelles' ». En effet, au moment où l'élève des rhéteurs voit dans le culte des lettres le seul but d'une vie intelligente, une profonde transformation vient de se produire dans le monde romain à la suite des guerres civiles. Epuisée par ces luttes désastreuses oi^i les meilleurs citoyens ont péri, la société n'a plus que la passion du repos, l'avidité de jouir en paix des loisirs qu'Auguste, ce dieu sauveur, a donnés à Rome par la victoire d'Actium. Le jeune Romain ne tient plus à suivre la carrière politique; il évite les fonctions publiques, qui sont mesquines ou dangereuses. Horace parle des jeunes hommes de son temps, efféminés par les habitudes grecques, lassés facilement par les exercices guerriers dignes d'un vrai Romain^. Properce en fait l'aveu : « Je ne suis pas né avec des dispositions pour la gloire et le métier des armes''. » Ovide explique les motifs de son aversion pour toute carrière active :
C'était un fardeau trop lourd pour mes forces; mon corps
1. Jullien, Les Pf^ofesseurs de LU [criti iire diius Idtuienne Rome, p. 107.
2. Horace, Satires, iJ, n, v. 10: ... J.io)n(i/i(i /'dHijnl Mili/ia ass/wium (ji'Liecari.
'.]. Propercc, I. \i, v. --"J : Son ego siu/i laudi, non nalus idoneus armis.
ne pouvait supporter ces labeurs ; mon âme n'y était pas disposée. Je fuyais l'ambition qui cause tant de soucis. Et les sœurs d'Aonie me conseillaient de rechercher la sécurité de ces loisirs qui furent toujours si chers à mon goût'.
Les lettres devenaient l'occupation de tous; Tactivité littéraire était l'activité dominante; savants et ignorants, confondus dans un môme zèle, écrivaient des poèmes 2. Auguste aidait par tous les moyens les hommes de talent qui honoraient son siècle-^ ; quant aux ignorants que la mode poussait à versifier au hasard, le gouvernement impérial se gardait hien de gêner cette inoffensive manie, si utile à sa politique.
Au commencement de l'Empire, si les gens de lettres ne sont plus des affranchis comme Livius Andronicus, Gaecilius et Térence, ce sont toujours des provinciaux d'humhle condition, comme Naevius Ennius et Plante. Horace se vante d'avoir pour père un fils d'affranchi; Virgile était fils d'un homme de hasse extraction qui était potier, appariteur ou paysan; Properce appartenait à une famille aisée, mais plébéienne '*. Ovide et son ami Tibulle sont les premiers descendants de familles équestres de province, qui, au lieu de courir la carrière des honneurs à l'exemple de Cicéron, le fils des chevaliers d'Arpinum, se soient voués au culte alexandrin de la poésie, sans unir la vie politique à la vie littéraire.