Régnier, Snlire, iv
•'. Fustel de Coulantes, Lu Ci/r (oi/i(fut'. 1" rdit.. Paris, 1S7S, p. 1»S.
livrant au bourreau ses fils convaincus de trahison envers la patrie, et Manlius, le con.sul de la première Guerre Latine, faisant décapiter son fils, coupable d'avoir vaincu les ennemis contrairement à l'ordre paternel. Gaton le Genseur est le dernier Romain, fidèle aux vieilles mœurs, qui se félicite d'avoir été tenu par son père, pendant toute sa jeunesse, loin de Rome, « menant une vie économe, dure, laborieuse, cultivant les rochers de la Sabine, défrichant et ensemençant un sol de cailloux i». En l'an 81 avant Jésus-Ghrist, cette vie à la campagne était regardée comme un exil ; et les accusateurs de Roscius d'Amérie, le client de Gicéron, pouvaient, sans indigner personne, expliquer le prétendu parricide du jeune homme en soutenant que Roscius le père s'était attiré la haine de son fils, parce qu'il le faisait vivre à la campagne, non en travailleur de la terre comme Gaton, mais en administrateur de riches domaines dont une partie des revenus lui était attribuée.
La comédie mondaine de Térence avait ruiné dans les hautes classes tout respect de l'ancienne discipline romaine. Les Scipions, les Laelius, les amis et les auditeurs lettrés du poète applaudissaient la leçon morale des Adelphes et, riaient des résultats mauvais de cette éducation surannée que Déméa avait prétendu imposer à Gtésiphon, élevé à la campagne suivant la discipline des ancêtres, travaillant la terre, privé de tous les plaisirs de la
1. Meyer et Dïibner, Oratorum Romanorum Fragmenta^ Parif 4837, p. 169: Cato de suis virluHhus contra Tkermum.
ville. On trouvait tout naturel que Vlleautontimoriimeno^^ le père de famille coupable d'avoir, par ses sévérités, réduit son fils à s'enfuir de la maison, se condamnât, en expiation, à travailler la terre comme le dernier de ses propres esclaves. Plus tard, dans VEpithalame de Thé fis et de Pelée ^ Catulle avait montré Egée se tuant, parce qu'il croyait à la mort de son fils Thésée, qu'il aimait d'une affection toute maternelle. Enfin, un personnage de ceiie Enéide que Virgile composait alors qu'Ovide était à l'école des rhéteurs, Evandre pleurait son fils Pallas avec une tendresse passionnée que les pères, dans V Iliade^ Pria m et Nestor, n'avaient pas eue pour leurs fils morts, Hector et Antiloque.
Le père d'Ovide voulait détourner son fils de la carrière poétique. C'est une idée naturelle à tous les pères de toutes les époques : on ne connaît guère que le père de Chapelain qui ait voulu consacrer à la poésie dès l'enfance — on sait avec quel succès — le futur chantre de la Pucelle. Le père d'Ovide voulait faire de son fils un avocat, un orateur à qui l'éloquence ouvrirait le cursus konorum. Les pères, encore aujourd'hui, sont nombreux qui croient fermement que l'école de droit — qui a remplacé l'école de déclamation — conduit à tout ; et les fils ne sont pas moins nombreux qui tiennent à s'évader le plus tôt possible de l'école de droit pour se consacrer tout entiers aux lettres.
Le chevalier de Sulmone n'était pas assurément un ennemi de la culture intellectuelle, puisqu'il
avait fait iastruire ses fils par les maîtres les plus en renom. C'était, apparemment, un de ces provinciaux instruits, mais un peu arriérés, qui en étaient restés aux idées contemporaines de Cicéron. Il admettait que les études purement littéraires et poétiques ne sont qu'un moyen et non une fin, que l'on apprend l'art des vers, non pour devenir poète de profession, mais pour s'assouplir l'esprit, en vue des futures études d'éloquence et de droit, la fin dernière de l'éducation romaine au siècle d'Hortensius et de Cicéron. Il devait répéter, comme le Laelius du De Re Publica: « Quant à ces études littéraires, si elles ont quelque valeur, ce ne peut être que pour aiguiser, que pour exciter en quelque sorte l'esprit des jeunes gens, afin de les rendre plus facilement capables d'études d'une importance majeure ^ »
Le père du jeune poète devait rêver pour son fils la haute fortune de Cicéron, cette gloire de la famille des chevaliers d'Arpinum. Ovide pouvait opposer aux théories de son père des arguments victorieux : était-il possible à un jeune homme né en pleine guerre de Modène, entrant dans la vie politique sous le principat d'Auguste, de suivre la même carrière que l'/zo^^io/iotv/.s- qui avait commencé à briguer les charges après la fin de la tyrannie de Sylla, alors que la République s'ouvrait aux jeunes ambitions, actives et intelligentes?
Il est probable que le père se rendit aux objec-
1. Cicéron, De Re Publica, I, xviii, 30: htae qvhlem artes, si modo aliquid valent, id valent ut panbim acuant et tanquam irritent ingénia puerorion. que facilius poasint majora discere.
tions dujeuno candidat à la gloire littéraire. Enfant, Ovide n'avait pas été retenu dans la campagne paternelle de Sulmone, comme Caton le Censeur, qui avait dû passer sa jeunesse à labourer les cailloux de la Sabine; adolescent, il ne fut pas contraint davantage de prolonger inutilement son séjour à l'école de rhétorique, oi^i il ne voulait pas compléter son éducation oratoire pour devenir avocat. L'étudiant comprenait qu'il n'était pas encore en âge, au sortir de l'école, pour faire ses débuts dans la société littéraire et mondaine. Le père, de son c(Mé, savait que son fils n'avait pas encore l'âge requis pour entrer dans la carrière des honneurs oii il désirait le pousser. Un emploi naturel s'offrait pour le temps qui devait s'écouler entre la sortie de l'école et l'entrée, soit dans la vie mondaine et littéraire qui était l'idéal du fils, soit dans la carrière administrative qui était l'ambition du père : à la fin de la République et au commencement de l'Empire, le voyage à Athènes complétait l'éducation des jeunes Romains de bonne famille.
Ovide ne se refusa pas à quitter Rome pour Athènes et LHellade, la patrie de ces poètes grecs dont il espérait devenir le rival latin.