‹ La jeunesse d'OvideChapitre 93 sur 203 · Fastes, TV, v. 277-2R · texte numérisé non relu

Fastes, TV, v. 277-2R

2, Amours, II, xvii, v. 4.

quelque port de Sicile, où le jeune voyageur et son ami Macer descendirent.

Il est probable que les jeunes gens séjournèrent assez longtemps dans Tîle et en visitèrent toutes les régions intéressantes. Car, chaque fois que, dans ses poèmes, il a l'occasion de parler des légendes de la Sicile, Ovide prouve par la sincérité de ses descriptions qu'il a vu lui-môme les endroits oi^i il localise les traditions mythologiques qu'il développe.

La poésie des Grecs et des Latins a toujours recherché « ces énumérations géographiques qu'aimaient les anciens pour qui la géographie était chose nouvelle 1 ». Les Grecs d'autrefois s'étaient charmés aux catalogues inlinis des noms de pays, de lleuves, de montagnes, qu'ils trouvaient dansles épopées homériques et dans les histoires d'Hérodote. La poésie alexandrine s'attacha à essayer des pastiches savants de cette naïv(;té antique. Apollonios de Rhodes, par exemple, donne dans son épopée toute la géographie détaillée de l'itinéraire des Argonautes de Thessalie en Colchide; il ne néglige aucune particularité de la topographie légendaire de l'cige héroïque.

L'alexandrinisme latin abuse, à son tour, de la géographie. Catulle rencontre au bord de la mer une vieille carcasse de navire ; il s'arrôte, il se demande ce qu'a été ce navire, et il lui fait dire à lui-même, en vers rapides, tout pleins de noms

1. Patin, Eludes sur la porsie latine, Paris, lS(i!). t. I. clinji. tv Iji Poésie latine au temps de (Jcsar et d'Auf/iiste, j). ~i2.

propres, par quels ports il passait quand il faisait ses voyages : Amastris, ville du Pont, voisine du Mont-Cytore, célèbre par ses bois, qui servirent à la construction du bateau; le Pont-Euxin, la Propontide, la Thrace sauvage, File bien connue de Rhodes, les Cyclades, l'Adriatique aux flots menaçants, tous ces noms de ville, de mers, de montagnes, d'îles et de pays, accompagnés chacun de l'épithète convenable, trouvent place dans les vingt-sept iambes du Phaselus ^

Virgile, pour qui Talexandrinisme est un moyen et non pas une fin, multiplie, dans VÉnéide, les détails et les descriptions géographiques. Mais l'érudition, qui trace l'itinéraire d'Enée fuyant de Troie en Italie, a un intérêt national; chaque étape du voyageur est le siège d'une légende romaine, et les derniers livres de l'épopée donnent la géographie politique de l'Italie aux temps héroïques.

Les successeurs de Virgile sont lidèles à ce souci des descriptions géographiques. Les dernières œuvres poétiques de la littérature romaine sont des poèmes consacrés à la géographie. A la fin du iv" siècle, Rufus Festus Avienus rédige en vers hexamètres une longue Descriptio Orhis Terras^ œuvre didactique dont l'auteur fait preuve d'un certain orgueil patriotique à décrire cet orbis terrae^ qui est devenu orhis terrae Romanae. kwV siècle, un Gaulois de Toulouse, Rutilius Namatianus, écrit en vers élégiaques un Itinerarium de Rouie à Toulouse. Ce poème, plein du regret de Rome quel'au-

\. Catulle, Carmen IV.

LA JEUNESSE D OVIDE \li

teur doit quitter, abondant en considérations morales et philosophiques, appartient déjà au genre moderne de V Itinéraire de Paris à Jérusalem^ qui sera célèbre au commencement du xix^ siècle. Païen convaincu, obéissant à des passions absolument opposées à celles qui dirigent l'auteur du Génie du Christianisme, Rutilius confond dans la même adoration Rome et les dieux anciens, dans les mêmes invectives les moines et les juifs ; mais, comme Chateaubriand, il décrit avec émotion les contrées qu'il traverse.

Dans ses descriptions géographiques, Ovide ne manifeste aucune émotion à la manière de Rutilius et des modernes. Poète impassible, il se contente de dresser de minutieux catalogues, à la manière alexandrine; il les dispose, suivant la méthode de développements de rhétorique apprise à l'école des déclamateurs.

On a vu que les poèmes les plus personnels d'Ovide sont composés d'après le plan d'un travail de classe'. 11 en est de môme de ses longs épisodes géographiques.

Ainsi, le poète des Métamorphoses veut nous donner une idée de l'embrasement général de la terre, dû à l'imprudence et à la maladresse de Phaéthon, qui, conducteur pour un jour du char du Soleil, a laissé les chevaux qu'il ne pouvait maîtriser dévier de la route prescrite. Usant de la méthode de développement par éniimération, Ovide cite tous les lieux géographiques, pour démontrer qu'aucun d'eux n'a

\. Voir pages 116-119.

échappe à la conflagration universelle. Quelles sont les parties de la teri-e qui ont dû être atteintes les premières parles flammes? Evidemment, les plus hautes, les montagnes. Quelles sont celles qui n'ont été atteintes que les dernières? Evidemment, les plus basses et les plus humides, les fleuves et leurs régions. D'oij, deux catalogues descriptifs des montagnes et des fleuves à Tépoque héroïque ^ Aucune montagne, aucun fleuve n'est oublié; chaque nom est orné de Tépithète consacrée, accompagné des allusions nécessaires. Il est question des neiges du Rhodope et de For du Tage, de l'autre incendie qui, par Tordre d'Héphaistos-Vulcain, arrêtera une seconde fois le cours du Xanthe'^, et des cérémonies sacrées que Dionysos-Bacchus instituera sur le Mont-Cithéron.

Pour se tirer avec succès d'un semblable épisode descriptif, il suffit d'unir l'érudition des poètes alexandrins à la méthode de composition des rhéteurs romains. Cette érudition et cette méthode se trouvent dans toutes les parties de l'œuvre d'Ovide ; mais, quand le poète s'occupe de la Sicile, il y ajoute quelque chose de plus. On sent qu'il a vu lui-même les endroits qu'il décrit, que l'épithète n'est pas toujours l'épithète consacrée par les poètes, ses devanciers, que les allusions mythologiques procèdent parfois d'une étude personnelle et faite sur place des anciennes légendes.

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