‹ La jeunesse d'un romantiqueChapitre 10 sur 17 · IV. — M. TAINS ET LE BB&CEAU DE BEBUOZ · texte numérisé non relu

IV. — M. TAINS ET LE BB&CEAU DE BEBUOZ

(Note pour le 11 décembre 1803.)

M. Taine est mort. Je ne sais pas s'il a laissé des disciples. Je le regrette. Je voudrais leur demander, auprès du berceau de Berlioz, quel Uen il y a entre les parents de Berlioz et Berlioz lui-même.

BfO LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

< Certes, il héritera d'une partie de leurs biens; il aura le nez de son grand-père; irritable comme sa mère, et comme elle montant facilement; sensible, mélancolique et bon comme son père, et avisé comme tous ces Dauphinois réunis, il aura aussi le feu intérieur, les qualités d'assaut que nous avons remarqués chez Tauditeur, son grandpère. — Voilà, certes, beaucoup de ressemblances ou de fiens.

Mais ce n'est que l'accessoire.

Un autre descendant aurait pu recevoir tout cela, comme Font reçu plus ou moins le frère et les sœurs de Berlioz, sans devenir pour cela le Berlioz créateur qui nous intéresse. Le principal lui aurait manqué.

Il lui aurait manqué le pouvoir, la faculté toute personnelle de combiner les notes cTune manière qui donne le branle à la sensibilité des autres hommes : si l'on veut, le don de l'expression musicale. Et, ici, nous nous servons des mots « faculté, pouvoir, don... », sans leur attribuer aucun contenu métaphysique, aucun en-soi. Pour nous, ce sont des mots coÛectifs qui servent à désigner un ensemble de faits et rien de plus : souvent Berlioz a combiné des notes d'une manière expressive, nous disons qu'il a le don de l'expression, le pouvoir ou la faculté d'être expressif, mais ces deux phrases sont, pour nous, à peu près équivalentes; l'une se présente comme une formule plus abstraite, l'autre semble plus près de la vie journalière. Pour nous, ces deux phrases ne désignent que des faits d'expérience, soit isolés, ou assemblés.

Sans ce don de l'expression, que nous importe qu'un autre homme ait eu la même vie que Berlioz, les mêmes passions, le même amour de la nature et de l'art; que nous importe, puisqu'il n'aurait pas pu nous les rendre sensibles par ses œuvres? Les notes sont à tout le monde, comme les couleurs et les lignes, comme les mots. Vraiment, à la manière dont les faux artistes les emploient, on voit bien que rien ne peut être aussi banalisé, aussi inexpressif que les couleurs, les notes ou les mots. Mais certains hommes ont le privilège de les faire vivre. Ils les transfigurent.

NOTES ET FRAGMENTS DIVERS 52i

Ils semblent, tout d'abord, ne les combiner que pour notre agrément. Nous sommes séduits... Aussitôt, les mots, les notes, en qui les artistes doués font revivre leur vie, et qu'ils rendent phosphorescents comme s'il les touchaient avec des doigts magiques, — les notes, les mots, nous les faisons vivre, à notre tour, de notre vie même. C'est proprement un charme. Mystère : une âme, semble-t-il, vit dans ces choses inanimées. Une âme? Non, toutes les âmes. Les âmes se trouvent et s'enlacent dans les œuvres du génie. Or ce génie, ce don d'expression, ce pouvoir (natif et développé par les circonstances de la vie et par les études techniques), ce pouvoir de mettre dans les notes autre chose que les notes mêmes, voilà ce qui est essentiel chez l'artiste-musicien. Par cela seul, il est artiste : il crée.

Quant à Berlioz, nulle trace de ce don chez ses ascendants,nulle apparence d'un germe quelconque. A vrai dire, il en va de même pour presque tous les artistes. Le meilleur père d'artiste, le plus apte à couver, à faire éclore un génie, fut le père de Mozart. Mais ce bon Léopold Mozart, malgré son habileté technique, malgré ses bonnes traditions et son grand talent d'éducateur, était aussi peu doué que possible pour la musique : c'était le parfait professeur. Et il tenait de la musique comme on tient de l'épicerie.

Alors, que devient, à l'examen des faits, cette fameuse théorie de l'hérédité? Convient-il de lui accorder encore ce caractère absolu, cette certitude dogmatique et toute confessionnelle que M. Taine s'est efforcé de lui donner?

M. Taine, dans ses Philosophes classiques (préface, p. vn) :

- « Si l'on prouvait que l'ordre des causes se confond avec l'ordre des faits, on réfuterait à la fois les spiritualistes et les positivistes. » — Et M. Taine croit le faire.

La phrase citée donne en raccourci une pensée familière de notre éloquent philosophe : « Hors des faits constatés, pas de cause; tenir les faits, c'est tenir la cause... »

Resterait à démontrer (ce que M. Taine affirme), que la cause se confond avec les faits?

Y a-t-il fusion dans les choses; ou bien y a-t-il confusion dans l'esprit de M. Taine? Et cette incertitude de pensée n'est-elle pas liée, ici, à une légère incorrection de langage, ou, t^t au moins, à une forme ambiguë : le pronominal se confond, que veut-il dire, au juste?

N'importe... Près du berceau de Berlioz, M. Taine aurait pensé : tout ce qu'il y a dans le nouveau-né était déjà dan» ce qui l'a formé, race, ascendants, pays; l'ordre des faits et l'ordre des causes ne font qu'un.

Mais je pense avec plus de simplicité : pour moi, le nouveau-né est un être nouveau.

Malgré toute l'hérédité, il reste un être nouveau, unique. Ce qui sera vraiment lui, cela est purement inconnaissable. Et c'est pourquoi, si l'on veut tâcher de le connaître, ne serait-ce que par approximations, il faut, dans l'infini détail des faits certains, tâcher de saisir les reflets de cette cause mystérieuse. Mystérieuse, pour M. Taine elle n'existe pas, et, d'ailleurs, son existence ne peut être démontrée à qui ne la sent pas... Mais, à quoi bon recommencer k décrire cette caverne de Platon, à laquelle Kant et les plus récents agnostiques ou criticistes ont apporté d'ingénieux perfectionnements? D'autres abstracteurs ne manqueront pas d'en foiu*nir de plus ingénieux encore.

Oublions les subtilités, et gardons-nous des divagations dans l'abstrait, c'est-à-dire dans le vide, dans le chimérique.

Nous voici penchés (en imagination, mais fort attentifs au réel), penchés sur le berceau de Berhoz. Nous savons ce qu'il y a avant et après ce berceau. Mais, dans le berceau qui est là, ce nouveau-né à peine détaché de sa mère, comment fait-il le lien entre ce qui précède et ce qui suit sa naissance, entre ces braves dauphinois et l'œuvre où il se survit à lui-même?

Nous le voyons : les ascendants ne fournissent que l'accessoire. Quant au principal, disons, pour être précis, qu'il vient de l'Inconnu.

Evadons -nous au plus vite des abstractions philosophiques et chimériques; retournons à ce qui est certain et vivant, aux faits, c'est-à-dire à la biographie.

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